DANS LES CUISINES DES GRANDS ÉLEVEURS -  Bouquetot soutient massivement ses jeunes étalons

Élevage / 07.02.2019

DANS LES CUISINES DES GRANDS ÉLEVEURS - Bouquetot soutient massivement ses jeunes étalons

Par Adrien Cugnasse

À la manière des grands chefs, ils ont leurs secrets pour élaborer les champions de demain… Jour de Galop vous propose une immersion dans les cuisines des principaux éleveurs de plat et d’obstacle, qui ont bien voulu nous dévoiler leurs plans de monte pour la saison 2019. Pour le troisième épisode, rendez-vous avec Benoît Jeffroy, directeur du haras de Bouquetot.

En 2019, le haras de Bouquetot va faire saillir 85 juments en Europe. Cinq mères de très haut niveau, avec un pedigree américain, sont stationnées aux États-Unis pour soutenir Mshawish (Medaglia d’Oro). Benoît Jeffroy nous a confié : « Pendant le mois d’août, Khalifa Al Attiya et moi-même consacrons beaucoup de temps à la planification des croisements. Nous y réfléchissons donc à deux pour faire une proposition à Son Excellence le cheikh Joaan bin Hamad Al Thani. Nous essayons de faire appel à notre bon sens, avec des croisements qui doivent avant tout être logiques. Je ne suis pas persuadé que le fait de compliquer exagérément les choses, surtout sur le plan théorique, soit très efficace. La base de notre réflexion, c’est la conformation, le tempérament et les qualités dont les chevaux ont fait preuve en course. Nous connaissons bien nos juments et aussi nos étalons maison. »

Une énorme confiance en Shalaa. « Nous avons une jeune jumenterie et de jeunes étalons. Le cheikh Joaan veut vraiment soutenir les sires du haras de Bouquetot en leur donnant toutes les chances de percer. Et cela passe par le fait de leur faire saillir nos juments black types. L’année dernière, nous n’avons envoyé qu’une poignée de juments à l’extérieur, dont deux à Siyouni (Pivotal). En 2018, 22 juments d’Al Shaqab Racing ont été saillies par Shalaa (Invincible Spirit). Et nous lui en remettons 16 en 2019. Cela donne la mesure de la confiance et de l’estime que nous lui portons. Ses premiers produits, avec différents types de juments, sont exceptionnels. Nous lui avons confié des juments au profil classique pour qu’il leur apporte vitesse et précocité, mais aussi des mères qui avaient justement ces deux qualités, comme lui, dans l’objectif de lui donner l’opportunité de "sortir" rapidement. C’est ainsi qu’il a sailli Osaila (Danehill Dancer), lauréate des Princess Margaret Juddmonte Stakes (Gr3) et troisième du Breeders' Cup Juvenile Fillies Turf (Gr1), Al Johrah (Bated Breath), deuxième des Queen Mary Stakes (Gr2) de Lady Aurelia (Scat Daddy), mais également du Prix Robert Papin (Gr2). C’est aussi le cas de Bea Remembered (Doyen), la mère d’Al Johrah, une jument dont le pedigree est très original, ce qui la rend facile à croiser. Avant d’intégrer Bouquetot, elle avait déjà donné un bon cheval, très dur, avec Stormy Antarctic (Stormy Atlantic), placé du Critérium International, du Prix Jean Prat, du Grosser Dallmayr Preis et du Woodbine Mile (Grs1). En 2019, elle sera saillie par Sea the Stars (Cape Cross). Nous avons également fait saillir des juments de vitesse à Shalaa, comme Al Jazi (Canford Cliffs), double lauréate des Oak Tree Stakes (Gr3, 1.400m). »

Des classiques aussi. « Parmi les juments au profil plus classique saillies par Shalaa, il y a bien sûr Al Jassasiyah (Galileo), la propre sœur de Was (Oaks d’Epsom, Gr1). La deuxième mère a donné New Approach (Champion Stakes, Derby, Dewhurst Stakes, Irish Champion Stakes & National Stakes, Grs1). Mais nous lui avons également envoyé la sœur de Silasol (Monsun), celle de Plumania (Anabaa), ainsi qu’Al Naamah (Galileo), acquise cinq millions de Guinées à Tattersalls, Changing Skies (Sadler's Wells), une sœur de Nathaniel (Galileo) qui s’était classée deuxième des Flower Bowl Invitational Stakes (Gr1), Zagora (Green Tune), lauréate des Diana Stakes et du Breeders' Cup Filly & Mare Turf (Grs1), Harmonious (Dynaformer), gagnante des American Oaks Stakes et des Queen Elizabeth II Challenge Cup Stakes (Grs1)… En 2017, cette dernière a été saillie par Deep Impact (Sunday Silence), tout comme Bea Remembered. »

Qemah va à Galileo. « Qemah (Danehill Dancer) vient de donner une femelle par Shalaa cette semaine. Elle est splendide et c’est un très bon début de carrière pour une jeune poulinière que de donner un aussi beau poulain. C’était une super jument de course, troisième du Prix Marcel Boussac (Gr1) à 2ans, puis lauréate des Coronation Stakes à Ascot et du Prix Rothschild (Grs1) l’année suivante. Qema sera saillie par Galileo en 2019. Une jument avec de la vitesse, c’est parfait pour cet étalon. » Le croisement de Galileo sur une fille de Danehill Dancer a plus que fait ses preuves, avec 30 black types, dont Alice Springs (Matron Stakes, Kingdom of Bahrain Sun Chariot Stakes & Falmouth Stakes, Grs1), Minding (Dubai Fillies' Mile Stakes, Oaks, Moyglare Stud Stakes, Nassau Stakes, 1.000 Guinées Stakes, Queen Elizabeth II Stakes & Pretty Polly Stakes, Grs1) ou The Gurkha (Qatar Sussex Stakes & Poule d'Essai des Poulains, Grs1).

La marque d’Invincible Spirit. Le grand étalon de l’Irish National Stud Invincible Spirit (Green Deser) est ultra-présent à Bouquetot, soit directement, soit par l’intermédiaire de ses fils (Shalaa, Kingman…). « Rjwa (Muhtathir), placée du Prix de Diane et du Prix Saint-Alary (Grs1), a déjà donné Efraan (Teofilo), gagnant du Prix Fréderic de Lagrange (L, 2.400m). En 2018, nous l’avons croisée avec Zelzal (Sea the Stars) pour leur complémentarité au niveau physique. C’est une grande et belle jument qui convient parfaitement à ce jeune étalon que nous voulons lui aussi soutenir. Lui est de taille moyenne. Sur les mères qui ont déjà prouvé leur capacité à donner des black types, nous essayons d’alterner un jeune étalon de notre effectif et un reproducteur confirmé. En 2019, Rjwa va être saillie par Invincible Spirit. Avec Teofilo (Galileo), elle nous a donné un cheval de distance, alors nous essayons de ne pas nous éloigner de la vitesse avec elle.

Très belle jument, Jadhaba (Galileo) s’était classée troisième du Prix Pénélope (Gr3). En 2018, elle nous a donné un produit par Invincible Spirit (Green Desert) qui est exceptionnel. Nous y croyons énormément. Après avoir été saillie par Siyouni, elle va rencontrer Kingman (Invincible Spirit). Al Wathna (Nayef), lauréate du Prix de Malleret (Gr2, 2.400m) a un yearling de Shalaa hors norme. Nous l’avons ensuite fait saillir par Zelzal.

Et pour rester dans les chevaux dotés de vitesse, elle sera saillie par Invincible Spirit en 2019. Avec cet étalon, Ysandre (Zamindar) nous a donné Spirit of Brittany (Invincible Spirit), troisième du Prix Six Perfections (Gr3). Nous allons la faire saillir par Shalaa pour refaire le même croisement. »

Trêve va rencontrer Sea the Stars. « Avec Dubawi, puis Shalaa et enfin Siyouni, nous avons croisé Trêve (Motivator) avec des étalons ayant de la vitesse. C’est important avec une jument dont le sommet de la carrière fut atteint sur 2.400m. En 2019, elle va à la rencontre de Sea the Stars (Cape Cross). On se rend compte qu’il est capable de bien croiser avec des juments au profil classique, lui qui a gagné un Groupe sur 1.600m à 2ans et les Guinées sur cette distance à 3ans. En plus, et ce n’est pas une surprise, Sea the Stars croise bien avec les descendantes de Sadler’s Wells (Northern Dancer), reproduisant ainsi le croisement de Galileo (Sadler’s Wells). Enfin, c’est un étalon qui apporte du physique, alors que Trêve est une jument un peu légère. C’était un cheval très serein, on sait qu’il est capable de transmettre ce tempérament, alors que Trêve était une jument électrique. Nous avons déjà une fille de Trêve par Shalaa qui est magnifique. Elle est vraiment réussie. Son premier produit par Dubawi (Dubai Millennium) est à l’entraînement chez andré Fabre. »

Parmi les autres grandes juments de course du haras, Jemayel (Lope de Vega), lauréate du Pour Moi Coolmore Prix Saint-Alary (Gr1), a été vendue au Japon

L’amélioration par la vitesse. Il y a quelques semaines, nous avons étudié le palmarès des pères de gagnants en France de 1994 à 2018. Pour chaque saison, nous avons retenu les trois meilleurs étalons français du classement. Sur ces vingt-cinq années, 12 étalons apparaissent au moins à trois reprises : Linamix (11 fois), Highest Honor (11 fois), Anabaa (7 fois), Elusive City (4 fois), Siyouni (4 fois), Bering (4 fois), Kaldoun (3 fois), Green Tune (3 fois), Slickly (3 fois), Verglas (3 fois), Le Havre (3 fois) et Poliglote (3 fois). Quels sont leurs points communs ? De la vitesse dans 10 cas sur 12 : huit ont réalisé leur performance de référence sur 1.600m ou moins et deux autres sont placés de la Poule d'Essai des Poulains (Gr1, 1.600m). De l'aptitude au terrain souple aussi, dans 11 cas sur 12. Une certaine précocité : 11 sur 12 ont gagné à 2ans et 8 sur 12 étaient black types à cet âge. Ce n’est pas un hasard si ce "portrait-robot" colle parfaitement au profil des étalons de Bouquetot. À ce sujet, Benoît Jeffroy précise : « Certaines personnes s’étonnent que nous ayons pu croiser Trêve avec un étalon ayant fait carrière dans les épreuves de vitesse comme Shalaa. Je pense qu’il ne faut pas oublier le fait que les très bons chevaux de sprint permettent de voir plus loin une fois au haras. Invincible Spirit (Green Desert), Danehill (Danzig), Pivotal (Polar Falcon), Oasis Dream (Green Desert) ou Anabaa (Danzig), le père de mère de Trêve, étaient des vrais chevaux de vitesse. Croisés avec des juments de tenue, ils ont largement prouvé leur capacité à briller au niveau classique. N’oubliez pas aussi que le quatrième père de Trêve, Lyphard (Northern Dancer), avait remporté le Prix de la Forêt (Gr1) à 3ans. Trêve était issue d’un gagnant de Derby sur une mère qui avait suffisamment de gaz pour s’imposer lors de ses premiers pas, au mois de juin de ses 2ans, sur 1.100m à Chantilly devant Six Perfections (Celtic Swsing), lauréate du "Boussac" quelques mois plus tard. D’une manière plus générale, je pense qu’il faut ramener de la vitesse en permanence, même lorsque l’on a des objectifs classiques. »

Privilégier la qualité sportive. « En 2018, nous avons rentré beaucoup de jeunes étalons et il était vraiment important de les soutenir très fortement avec les juments du haras. Mais il faut savoir que depuis le lancement de l’élevage, seulement 20 % de nos croisements sont réalisés avec des sires extérieurs. Pour cette année, nous allons avoir un plan de croisement plus équilibré avec à la fois des sires de notre catalogue et des étalons de qualité officiant ailleurs. Si nous soutenons autant nos jeunes sires maison, dont nous achetons aussi des produits aux ventes, c’est aussi parce que nous avons de bonnes raisons d’y croire. Ceux qui rentrent au haras chez nous sont des chevaux de course de premier plan. Al Wukair (Dream Ahead) a gagné le Prix du Haras de Fresnay-le-Buffard - Jacques Le Marois (Gr1) à 3ans, face à de très bons chevaux. Shalaa était un champion à 2ans. Brametot (Rajasman) était un remarquable 3ans, Zelzal a un record de vitesse à Chantilly… Nous élevons avant tout pour courir. Beaucoup de très bons étalons étaient des remarquables chevaux de course, y compris avec un pedigree imparfait. Je crois beaucoup en cela. Souvenez-vous de Linamix (Mendez). Pour faire des étalons, je préfère largement de très bons gagnants de Gr1, même avec un papier pas ultra-commercial, à des lauréats de Gr3 issus d’un papier à la mode. On voit rarement un cheval de course moyen devenir un très bon reproducteur. »

De bonnes juments pour les autres étalons maison. « Zelzal et Al Wukair vont tous les deux recevoir une dizaine de juments du haras. Al Thakhira (Dubawi x Green Desert) a un super papier et elle a gagné les Rockfel Stakes (Gr2, 1.400m) à 2ans. Ses premiers produits n’ont pas eu de chance. Elle est pleine de Shalaa, soit un inbreeding sur Green Desert (Danzig) et va à la saillie d'Al Wukair. Ce n’est pas la seule bonne jument que nous ayons envoyé à Al Wukair. C’est aussi le cas de Shotgun Gulch (Thunder Gulch), gagnante de Gr1 sur 1.400m aux États-Unis. C’est une jument qui laisse vraiment passer l’influence du père. Elle nous a déjà donné Rabdan (Frankel), placé de Listed sur 2.400m, un grand cheval avec de la tenue, et Watan (Toronado), deuxième des Acomb Stakes (Gr3, 1.400m). En 2019, nous allons refaire le croisement de Watan, un cheval sur lequel nous comptons pour 2019 à haut niveau. Lamorlaye (Danehill Dancer) a déjà donné un bon cheval avec Talbah (Style Vendôme), troisième du Prix Imprudence (Gr3). Elle est pleine de Toronado (High Chaparral) et elle va à Shalaa. »

2019, une ouverture maitrisée. « Wajnah (Redoute's Choice), issue de la bonne souche Rohaut, s’est classée quatrième de la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1). Pour ses débuts au haras, elle va être saillie par Camelot (Montjeu), un étalon en voie de confirmation. La mère est carrossière et gentille, le cheval est plus élégant. En bon fils de Montjeu (Sadler’s Wells), il doit aussi pouvoir ramener de l’énergie. Précoce et vite, Al Johrah va être saillie par Frankel (Galileo), un étalon qui se révèle un vecteur de tenue. Même si lui-même avait beaucoup de gaz, c’est probablement l’influence de Galileo (Sadler’s Wells) qui prend le dessus. Al Johrah fait partie des premières générations conçues au haras. Crystal Reef (Sadler’s Wells), la mère de Doha Dream (Shamardal), lauréat du Qatar Prix Chaudenay (Gr2), va être saillie par Lope de Vega (Shamardal) pour retrouver le sang de Shamardal (Giant’s Causeway). Elle est pleine de Shalaa et nous a donné une très bonne femelle par Sea the Stars, d’où un inbreeding sur Allegretta (Lombard). Des juments comme Al Naamah (Galileo x Green Desert) ne sont pas évidentes à croiser. Elle sera saillie par No Nay Never (Scat Daddy), tout comme Jadhaba (Galileo), elle aussi dotée de tenue et issue du même étalon. Dans les deux cas, nous avons voulu changer de sang et ramener de la vitesse. »

Les (autres) étalons français. « Puggy (Mark of Esteem) a donné Avenir Certain (Le Havre), lauréate de la Poule d'Essai des Pouliches et du Prix de Diane Longines (Grs1) avec Le Havre (Noverre). Nous allons reproduire le même croisement en 2019. Nous avons des parts de cet étalon auquel nous envoyons des juments tous les ans. C’est un très bon reproducteur, outcross et facile à croiser, qui sera probablement un bon père de mères. 

Zagora est une petite jument, racée, avec un bon caractère. Faute d’être impressionnante physiquement, c’était une super jument de course, dotée de bons tissus. Elle sera saillie par Siyouni en 2019. Son fils par Dubawi est chez André Fabre. Al Jazi ne peut plus trop voyager et elle aussi sera saillie par Siyouni, auquel nous confions également Iltemas (Galileo), une lauréate du Prix des Tourelles (L, 2.400m) qui a besoin qu’on lui apporte du gaz. Enfin Mizdirection (Mizzen Mast), lauréate du Breeders' Cup Turf Sprint (Gr1) à deux reprises, est elle aussi promise au sire de Bonneval. Nous envoyons aussi quatre juments à Wootton Bassett (Iffraaj) car il apporte de la qualité et de l’épaisseur. »