LE MAGAZINE - Affaire Weir : les écuries géantes et leurs conséquences

International / 03.02.2019

LE MAGAZINE - Affaire Weir : les écuries géantes et leurs conséquences

Par Franco Raimondi

Ce lundi matin – il sera 4 h en Europe – l’entraîneur australien Darren Weir et son bras droit, Jarrod McLean, seront entendus par les commissaires de Racing Victoria. Leur tâche ne sera pas facile : d’après le Code australien, ils vont devoir prouver qu’ils exercent leur profession sans déroger aux règles en vigueur.  

On les accuse notamment de détention de dispositifs à impulsions électriques, mais aussi de n’avoir pas donné de réponse lors d’un premier entretien et enfin d’avoir terni l’image des courses. Dans l’État du Victoria, l’usage des dispositifs interdits pendant l’entraînement entraîne une radiation de deux ans ou plus. James Stier, responsable de la surveillance des courses de Racing Victoria, a confirmé que l’enquête ouverte par la police de l’État progresse et qu’elle a reçu des informations.

Il risque de perdre sa licence. Le scénario anticipé par le quotidien The Herald Sun est assez négatif pour Weir qui, d’après un article publié dimanche, risque sérieusement de perdre sa licence. La décision peut peser lourd sur l’économie même de Ballarat, une des bases de l’entraîneur. Depuis l’annonce de l’enquête, presque 150 chevaux ont quitté l’écurie pour rejoindre d’autres entraîneurs. Le fait de changer d’entraîneur plusieurs chevaux de haut niveau fait l’objet de débats. Mais ce n’est qu’un début. Darren Weir n’est pas qu'un entraîneur : il a créé ces dernières années une entreprise qui représente beaucoup au niveau local.

Plus de 700 chevaux. Un excellent article de notre confrère Steven Moran, publié il y a quelques mois par l’Australian New Zealand Bloodstock News, traite de l’impact de Weir sur les courses australiennes. Il nous a permis d’appréhender ces chiffres à peine croyables : en effet, Weir a gagné 490 courses pendant la saison 2017-2018. C’est un record pour le Commonwealth. Mais surtout, il a entre 700 et 800 chevaux sous sa responsabilité, à Ballarat mais aussi dans un deuxième centre près de la mer à Warrnnambool. Ce chiffre tient aussi compte de ceux au préentraînement et au repos. Le prix de la pension – moyennant les périodes de plein entraînement et les vacances – est autour de 4.000 dollars australiens (2.500 €) par mois. C’est-à-dire que l’entreprise Weir représente un chiffre d’affaires mensuel qui – au minimum – est de 28 millions (17,7 M €). C’est donc aussi une myriade d’emplois.

Le poids sur l’économie locale. Miners Rest, le petit bourg – 3.000 habitants, un pub et un supermarché – où est situé le centre d’entraînement de Ballarat, a lancé un plan de développement immobilier. Weir est responsable à lui seul de 80 emplois. Et depuis son arrivée, d’autres entraîneurs se sont installés avec la création de 80 autres jobs supplémentaires. Tous ne seront pas perdus, bien sûr, mais la fragilisation du plus gros acteur local est toujours un grand risque pour l’économie d’une région rurale.

Quand San Siro était San Siro.  Les deux hippodromes de San Siro, pour faire référence à un exemple que j’ai bien connu, ont accueilli jusqu’à 2.000 chevaux à leur heure de gloire. Cela représentait plus de 1.000 emplois directs… sans compter les autres (services indirects...) Il s’agissait grosso modo de 2.000 familles qui vivaient sur les revenus de l’hippodrome et dans l’arrondissement, un des plus populaires de Milan, chaque habitant avait au moins un cousin qui travaillait dans les courses. La délocalisation des chevaux à l’entraînement a provoqué une chute de l’emploi qui a entraîné d’autres retombées négatives : le travail au noir a augmenté, le lien entre les habitants du coin et l’hippodrome s’est coupé et les tribunes se sont dépeuplées.

En France, qui selle plus de 200 chevaux par an ? À présent, avec 300 chevaux entraînés sur place, on ne dénombre pas plus de 30 emplois réguliers dans les écuries… On vous laisse imaginer comment fonctionnent les écuries italiennes. Les 700 à 800 chevaux sous la responsabilité de Darren Weir m’ont poussé à effectuer des recherches sur les écuries géantes. Le problème n’est pas si flagrant en France. En plat, un seul entraîneur génère régulièrement 200 partants ou plus par an. Il s’agit d'Henri-Alex Pantall, qui a eu un record de 227 chevaux alignés en 2016, avec 1.013 courses, 131 victoires et 4,18 millions d’euros de gains prime comprise. En obstacle, le premier entraîneur qui a franchi le cap des 200 chevaux fut Guillaume Macaire en 2005. L’année suivante, il a battu son propre record de 231 chevaux, égalé en 2014 avant de le céder en 2018 à François Nicolle qui, l’année dernière, en a couru 265 pour 210 victoires et 8,28 millions de gains. Le chiffre des chevaux qui ont couru n’est pas le même que celui des sujets à l’entraînement, c’est logique. Le roulement des effectifs est très important dans celles que l’on appelait autrefois les écuries-mammouths. D’après un pointage effectué ce dimanche, j’ai compté 211 chevaux chez André Fabre, 203 chez Henri-Alex Pantall et 192 chez Jean-Claude Rouget. L’année dernière, six professionnels français ont eu plus de 100 partants dans l’Hexagone.

Trois-cent-huit, le record d'Hannon senior. Henri-Alex Pantall est le seul français qui compte 200 chevaux en piste, mais ce cap est franchi régulièrement par trois ou quatre professionnels en Angleterre. Le record des dix dernières années appartient à Richard Hannon senior qui en a eu 308 en 2013, sa dernière saison. Il a pu compter sur 157 gagnants de 235 courses pour 4,53 millions de livres (à l’époque 5,28 M€) de gains. Les autres professionnels qui ont régulièrement plus de 200 chevaux en piste par an sont Richard Fahey et Mark Johnston. Depuis 2015, John Gosden est devenu un membre de ce club. Gagner en Angleterre est très difficile. Le ratio partants/gagnants chez les entraîneurs qui sellent plus de 200 chevaux par saison se situe autour de 50 %. Et le seul qui approche du cap d’une victoire par cheval est Mark Johnston.

Le record de la famille Botti. Gagner en Italie est plus facile. Et le record européen appartient à la famille Botti. En 2007, sous la signature Dioscuri – Alduino et Giuseppe –, ils ont gagné 331 courses avec 249 chevaux. Les chevaux de Dioscuri ont affiché une réussite de 23 % sur 1.436 partants. Mais il faut dire que le ratio de courses gagnées est plus important car ils alignaient souvent plusieurs partants par épreuve. Endo Botti, qui était encore jockey, avait gagné 80 courses, et Stefano, avant de décrocher sa licence, avait remporté 46 succès dans les épreuves pour gentlemen. Malgré la crise italienne, la maison Botti se porte encore assez bien. En 2018 l’écurie a fait courir 230 sujets qui ont gagné 211 courses pour 3,44 millions de gains. En 2007, quand les allocations n’avaient pas encore commencé à fondre, l’écurie avait terminé la saison avec 3,31 millions.

Chad Brown en a eu 297. Les entraîneurs européens ne peuvent pas rivaliser avec leurs collègues américains selon le nombre de partants. En 2018, 12 professionnels ont eu plus de 200 partants. Le plus riche des Américains s’appelle Chad Brown : il a fait courir 297 chevaux pour gagner 224 courses et 27,54 millions de dollars (20,29 M€). Le deuxième, Todd Pletcher, en a sellé 327 pour 253 victoires et 22,4 millions de gains. Bob Baffert est à part : il est le seul parmi les sept premiers du classement par gains qui n’a pas fait courir plus de 200 chevaux. Il en a présenté 115 qui ont gagné 21,11 millions (15,55 M €).

L’Amérique, un autre monde. Wayne Lukas avait lancé la tendance : dans les années 1980, il avait ses chevaux logés sur six hippodromes différents. Son équipe d’assistants a donné des professionnels de très haut niveau. Le record de partants appartient à Steven Asmussen : en 2008, il avait fait galoper 701 chevaux. Oui, vous avez bien lu… Ses chevaux ont pris part à 3.002 courses et aligné 621 victoires pour 24,22 millions de dollars (17,55 M €) de gains. Le frère de notre bien aimé Cash avait établi un record qu’il a battu l’année suivante avec 650 succès et dix chevaux en moins.

Asmussen et son armée. Le grand Curlin (Smart Strike) était le fer de lance de l’écurie Asmussen en 2008. Mais je me suis amusé à passer en revue les 700 autres vus sur 41 hippodromes différents. Au final, ce sont 393 chevaux qui ont réussi à trouver leur course, grande ou petite. C’est 56 % de l’effectif. Si on prend cet indicateur à l’envers, 308 chevaux entraînés par le grand Steven n’ont pas gagné. On pourrait penser  que 1.200 chevaux ont passé un temps plus ou moins long dans une de ses écuries. Fausse piste. Il faut savoir que les courses à réclamer sont très populaires aux États-Unis et que les petites écuries les utilisent pour faire leur marché. Plus de 200 chevaux ont quitté Asmussen après un succès à réclamer.  Parmi les 308 qui n’ont pas gagné pour Asmussen, j’ai trouvé un nom qui me disait quelque chose : Littleprincessemma (Yankee Gentleman). Oui, c’est bien elle, la mère d'American Pharoah (Pionneerof the Nile), celui de la Triple Crown. Deux sorties, sixième et douzième. Qui sait si Steven Asmussen a eu le temps d’apprendre son nom…