Mark Todd est-il devenu fou ?

Courses / 16.02.2019

Mark Todd est-il devenu fou ?

Non. Car il l’a toujours été ! Cette légende des sports équestres s’est lancé un nouveau défi à l’âge de 62 ans : battre Winx avec un cheval de Gr2 européen. Vous pensez que c’est impossible ? Sachez qu’avec Mark Todd, on peut s’attendre à tout…

Par Adrien Cugnasse

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre sur Internet. La légende internationale du concours complet, Mark Todd, vient de récupérer Eminent (Frankel), lauréat du Prix Guillaume d’Ornano Haras du Logis Saint-Germain (Gr2), troisième des Qipco Irish Champion Stakes (Gr1) et quatrième du Derby d’Epsom (Gr1). Avec cette recrue de choix, il veut tenter un défi complètement fou sur le papier : battre la championne Winx (Street Cry) au mois d’avril. S’il y parvient, ce Néo-Zélandais ajoutera une ligne supplémentaire à un palmarès déjà inégalable.

Créer l’exploit avant le haras.

Son palmarès est immense mais, comme toujours, ses déclarations sont très succinctes. Mark Todd a déclaré ce vendredi dans les colonnes de Horse & Hound : « Sir Peter Vela et Hubie de Burgh ont récupéré Eminent, qui était à l’entraînement chez Martyn Meade. L’idée est de l’envoyer au haras en Nouvelle-Zélande. Il a un bon pedigree et compte déjà un Gr2 à son palmarès. Ils me l’ont confié afin qu’il fasse parler de lui dans l’hémisphère Sud avant son entrée au haras. L’entourage d’Eminent souhaite donc que le cheval coure une paire de fois en Australie avant la fin de sa carrière sportive. Et ils ont pensé à moi pour l’entraîner ! J’ai pris le temps de réfléchir à leur proposition… mais je n’ai jamais su dire non à un challenge de taille. Il va falloir que je renouvelle ma licence d’entraîneur au plus vite. Même s’il est bien sûr encore entier, c’est un cheval très sympathique, avec un bon caractère. Je l’ai monté sur le plat peu après son arrivée et je l’ai aussi un peu fait sauter. Je veux qu’il se laisse aller, qu’il laisse son instinct s’exprimer… En descendant de cheval, je me suis dit qu’il ferait probablement un super cheval de concours complet, mais compte tenu de sa valeur je doute que cela soit l’objectif de ses propriétaires. » Concernant les prochains objectifs d’Eminent, ils sont déjà connus, comme l’explique son nouvel entraîneur : « Notre idée est de le présenter dans deux Grs1 sur 2.000m à Sydney : les Ranvet Stakes (Gr1) à Rosehill Gardens le 23 mars, et les Queen Elizabeth Stakes (Gr1) à Randwick le 13 avril. Il a aussi un engagement dans le Star Doncaster Mile. Eminent est actuellement en quarantaine à Newmarket [en Nouvelle-Zélande, ndlr] et il va s’envoler pour l’Australie le 18 février. Si tout se passe bien, nous pensons qu’il a les moyens d’être compétitif dans les courses où nous le présentons. Dans les Queen Elizabeth Stakes, il devra probablement affronter Winx. S’il parvient à la battre, cela lui offrira un sacré update sur son CV d’étalon ! »

Par amour du sport.

Eminent est un représentant de sir Peter Vela, grande figure des courses et de l’élevage en Nouvelle-Zélande. Ce dernier est d’ailleurs le propriétaire de New Zealand Bloodstock, principale agence de vente du pays, et il élève aussi en France, au haras d’Etreham. En 2018, dans l’Hexagone, il était associé sur Palmyre (Dansili), une pensionnaire d’Henri-François Devin, qui s’est placée au niveau Listed à plusieurs reprises. Parmi ses meilleurs élèves ou représentants, on peut citer une bonne quinzaine de gagnants de Gr1 dont Ethereal (quatre Grs1 dont la Melbourne Cup, Gr1), Darci Brahma (T J Smith Stakes, Gr1), Romanee Conti (cheval de l’année à deux reprises en Nouvelle-Zélande), Noble Heights (championne des 3ans en Nouvelle-Zélande), Riverina Charm (meilleure 3ans puis meilleure jument d’âge de sa génération en Australie)… Mais, en grand sportsman qu’il est, sir Peter Vela soutient aussi les sports équestres de son pays. Il est d’ailleurs le propriétaire de deux des derniers chevaux de haut niveau de Mark Todd, Landvision (gagnant du mythique CCI4* de Badminton) and NZB Campino (bronze par équipes aux Jeux olympiques de Londres). Au sujet du propriétaire d’Eminent, Mark Todd a déclaré : « Sir Peter est l’un des grands messieurs du monde du cheval. C’est une personne qui n’a jamais eu peur de penser différemment, de sortir des sentiers battus. Quel autre propriétaire serait capable de me donner une chance avec un tel cheval ? »

Fallait pas lui dire que c’était impossible.

Les premiers pas de Mark Todd furent pourtant très modestes. C’est en tant qu’éleveur de vaches laitières qu’il a débuté dans la vie active. Mais notre agriculteur a de l’ambition et la passion du cheval chevillée au corps. Très jeune, il rêve de devenir jockey, mais sa grande taille – 1,90m – ne lui permet pas de mener cette ambition (même s’il a gagné des courses pour amateurs). Il se tourne alors vers les sports équestres, où il montre rapidement un talent extraordinaire. Son ancien élève Andrew Nicholson – qui est à son tour devenu une légende du concours complet – déclarait à son sujet : « Mark est capable de monter n’importe quoi. Il pourrait boucler une épreuve de cross-country en selle sur une vache laitière. » Et justement, à la fin des années 1970, son rêve de Jeux olympiques, alors qu’il élève des bovins, semble inatteignable. Surtout qu’à cette époque, presque personne ne s’intéresse au concours complet en Nouvelle-Zélande. D’ailleurs, le pays n’a jamais envoyé d’équipe aux olympiades ni à une autre grande échéance internationale. Mais Todd remue ciel et terre, trouve un sponsor, puis un cheval et décroche enfin sa qualification. Son énergie débordante finit par payer et, à 22 ans à peine, en 1978, il fait partie de la première équipe néo-zélandaise à prendre part au Championnat du monde. En 1980, alors presque totalement inconnu, il remporte le CCI4* de Badminton, le Graal de la discipline. La même année, il prend part aux Jeux de Moscou. Ces coups d’éclat furent le début d’une grande carrière internationale. Avec Charisma – un AQPS néo-zélandais – il forme le dernier couple de l’histoire à avoir remporté deux médailles d’or successives en individuel aux Jeux olympiques (Séoul et Los Angeles). Au final, il a pris part à sept olympiades. Mais certaines éditions comptent double. Il est en effet probablement le seul cavalier de l’ère moderne à y participer à deux reprises à la fois en saut d’obstacle et en concours complet. Au début des années 2000, Mark Todd a été élu meilleur cavalier du XXe siècle lors d’un vote organisé par la Fédération équestre internationale. Il est d’ailleurs en train d’essayer de se qualifier pour les JO de Tokyo en 2020. S’il y parvient, il sera alors âgé de 64 ans. Un âge canonique pour s’élancer sur un cross-country de ce niveau.

Champion olympique… et entraîneur classique !

En 2010, pour récolter des dons en faveur de la recherche médicale, Mark Todd a préparé le marathon de New York. Un accident ne lui a pas permis d’y prendre part. Cela restera comme un de ses seuls échecs. Au début des années 2000, pendant quelques années, Todd a mis fin à sa carrière de cavalier de concours complet, avant de la relancer pour participer aux JO 2008. Entre-temps, il s’est essayé à l’entraînement des chevaux de course. Et, comme toujours, notre Néo-Zélandais n’a pas fait les choses à moitié. En 2003, après seulement trois années d’entraînement, il a remporté les Oaks de Nouvelle-Zélande (Gr1) grâce à Bramble Rose (Shinko King). La pouliche s’est aussi classée deuxième des AJC Arrowfield Stud Stakes (Gr1) et troisième des AJC Australian Oaks (Gr1). Quatre ans après ce succès classique, notre cavalier devenu entraîneur a mené le stayer Willy Smith (Volksraad) à la victoire dans la WRC Wellington Cup (Gr1). Malgré ces succès, Todd avait arrêté l’entraînement pour se consacrer à la préparation des Jeux olympiques de Tokyo, où il s’est classé cinquième par équipes. Actuellement dans le top 30 mondial, il n’a pas prévu de mettre de côté le concours complet pour entraîner Eminent. Sur le papier, il paraît impossible de voir le fils de Frankel (Galileo) battre Winx. Mais avec Mark Todd… on ne sait jamais !