À LA UNE - Bambi et ses deux chasseurs

International / 21.03.2019

À LA UNE - Bambi et ses deux chasseurs

Par Franco Raimondi

Un chasseur américain, convaincu de braconnage, a été condamné à regarder Bambi une fois par mois pendant son année de détention. John Messara, propriétaire de The Autumn Sun (Redoute’s Choice), l’un des chevaux qui semblent capables de battre Winx (Street Cry), n’a pas envie de subir le même sort. « Je ne veux pas passer pour celui qui a tué Bambi », a-t-il déclaré récemment.

La championne n’a pas été battue depuis 1.441 jours. La dernière à l’avoir fait se nomme Gust of Wind (Darci Brahma). C’était dans les Australian Oaks (Gr1, à Royal Randwick), le 11 avril 2015. Environ 220 chevaux différents – ou victimes, c’est à vous de voir – ont vu Winx franchir le poteau en tête. Et il y a trois semaines, la championne australienne a même dépassé le record d’invincibilité du trotteur Ténor de Baune (Le Loir), qui avait gagné 30 courses depuis ses débuts, le 12 mai 1988 à Argentan, jusqu'au Prix d’Amérique 1991, avant de s’incliner face à Ultra Ducal (Buffet II) dans le Prix de France.

Et si le ciel ne lui tombe pas sur la tête ce samedi durant les George Ryder Stakes (Gr1), dans son jardin, à Rosehill Gardens, son compteur passera à 32 victoires et 24 Grs1. Pour trouver une telle série, il faut changer de sport ! Rocky Marciano a gagné chacun de ses 49 combats (43 victoires par K.O), de ses débuts, le 17 mars 1947, au 21 septembre 1955, quand il a couché Archie Moore au Yankee Stadium. En athlétisme, Edwin Moses a remporté 122 victoires consécutives sur 400m haies en neuf ans, neuf mois et neuf jours.

Une course n’est jamais gagnée d’avance – comme l’écrivent les mauvais journalistes et l’affirment les professionnels médiocres –, mais dans ce cas, le plus difficile est de trouver un adversaire à la hauteur de sa jument. Ce ne sera pas dans les George Ryder, une course où elle dispose d'un avantage au rating de 20 livres sur les autres, mais plutôt dans deux semaines, quand elle tirera sa révérence dans les Queen Elizabeth Stakes (Gr1, 2.000m). C’est à ce petit jeu que nous nous sommes livrés. Deux rivaux sortent du lot, un virtuel et un vrai. Et ce samedi, ils seront en piste quarante minutes avant et quarante minutes après Winx, dans deux courses différentes. Une heure et vingt minutes d’attente qui feront passer au deuxième rang les jeunes bolides des Golden Slipper (Gr1).

Le soleil d’automne. Son rival le plus dangereux est donc The Autumn Sun. Samedi, il sera en quête de son cinquième Gr1 dans les Rosehill Guineas, où il effectuera sa première tentative sur 2.000m. L’Australie entière se réjouit à l’idée d’assister à un possible match entre le poulain sur la montante et la vielle dame. L’Australie entière, à l’exception de deux hommes : Chris Waller, l’entraîneur des deux chevaux, et John Messara, le propriétaire qui a beaucoup investi en achetant une partie de The Autumn Sun, lequel deviendra étalon chez Arrowfield Stud. Waller répète à tout le monde que le poulain n’est pas encore arrivé à maturité. Messara ne veut pas rester dans la mémoire collective comme celui qui a mis un terme au conte de fées de la jument imbattable. Il doit également penser au secteur économique des courses, qui a besoin d’une championne. Hugh Bowman, le pilote de Winx, s’est montré moins diplomate la semaine dernière quand il a écrit dans son blog pour www.racenet.com.au : « On ne peut pas comparer une championne qui a gagné 23 Grs1 à un jeune cheval, aussi talentueux soit-il. Si le train est régulier, il n’y aura pas match. » Chris Waller, lui, prendra le plus grand des plaisirs à entraîner également à 4ans The Autumn Sun, quand celui-ci sera enfin arrivé à maturité. Il en est tout simplement l’entraîneur, un très bon entraîneur, qui a bâti sa carrière d’une main de maître. The Autumn Sun est bien plus qu’un bon poulain, fort probablement le meilleur pur-sang en Australie. Mais que la tasmanienne Mystic Journey (Needs Further), rentrée chez elle en bateau après son succès dans l’All-Star Mile, ne nous entende pas, sinon elle va se fâcher...

Le plan A sans risque. Le plan A de John Messara est de rentrer The Autumn Sun à Arrowfield en juillet, avec deux ou trois autres victoires à domicile à la clé. Au haras, il devra assurer la relève de son père, Redoute’s Choice (Danehill), aux côtés du champion sire Snitzel, lui aussi par Redoute’s Choice. L’élevage en Australie a beaucoup changé depuis les années 2000, quand Redoute’s Choice avait effectué ses débuts à 33.000 AU$ (l’équivalent de 20.000 € de nos jours). Lorsqu'il fut proposé à 66.000 AU$ (38.000 € en 2004), Lonhro (Octagonal) avait battu un record. Puis son fils, Pierro l’a battu quand il a affiché 77.000 AU$ (50.000 €) en 2013. The Autumn Sun battra ce record, mais encore faudra-t-il voir à quel prix un homme aussi posé que John Messara le proposera. Aujourd’hui, The Autumn Sun pourrait saillir 200 juments, même plus, à 88.000 AU$ (55.000 €). À ce prix, et si l’on considère que le tarif en Australie comprend la T.V.A. (10 %), pour 150 produits nés, le retour sera de 13,2 millions (8,27 M€). S’il perd d’ici la fin de la campagne, ce ne sera pas grave. Le plan marketing fera oublier cela.

Les plans B et C. Messara a déjà envisagé un plan B et C. Le plan B est de jouer son va-tout. On tue Bambi dans les Queen Elizabeth et on propose le meilleur cheval d’Australie à 132.000 AU$ (T.V.A. comprise), soit 83.000 €. Avec 150 produits nés, le bourreau rapportera 19,8 millions (12,4 M€) en prix de saillie. À ce petit jeu-là, les allocations ne sont plus qu’un détail. Le plan C, lui, consiste à démontrer que The Autumn Sun est un miler de classe internationale, capable de crever l’écran. La solution la plus complexe est de lui faire courir les Queen Anne Stakes (Gr1) face aux milers d’âge. Au papier, c’est un jeu d’enfant car ceux qui sont encore à l’entraînement en Europe sur cette distance pratiquent le même sport que The Autumn Sun, mais à un niveau différent.

Et le C-2, à Hongkong. John Messara ne se montre pas très gourmand quand il s’agit de proposer ses étalons à l’étranger. Et le marché européen s’interroge toujours lorsqu’il faut miser gros sur un champion de l’hémisphère sud. Un succès à Royal Ascot pour un étalon du marché australien, ça embellit quelque peu le "produit", mais cela peut coûter cher. Car en suivant le calendrier australien, Royal Ascot est un meeting où les sujets australiens, après un voyage de 24 h, passent de l’hiver aux chaleurs anglaises du mois de juin. En fait, John Messara a mis en place un plan C-2, via l’engagement dans le Champions Mile et la Queen Elizabeth II Cup (Grs1), à Hongkong. Dans la course sur le mile, il sera opposé au meilleur miler du monde, Beauty Generation (Rock the Road). Il le rencontrera au meilleur moment. The Autumn Sun arrivera au top, et le néo-zélandais, encore dominant, verra sa forme un peu décliner après une saison assez chargée. De plus, Hongkong, par rapport à Royal Ascot, c’est la porte à côté.

Il est Éminent. Potentiellement, Bambi a un second bourreau. Il s’agit d’Eminent (Frankel), lequel est parti pour l’hémisphère sud après quatre sorties en 2018. L’an passé, il a affronté 24 adversaires au cours de quatre courses qu’il a disputées. Il n’en a battu que cinq et a été devancé de 32 longueurs par les gagnants. Il avait gagné les Craven Stakes (Gr3) et le Prix Guillaume d’Ornano - Haras du Logis Saint-Germain (Gr2) à 3ans. Quand il a embarqué pour la Nouvelle-Zélande avec une carrière d’étalon en ligne de mire, il a croisé le génie du concours complet Mark Todd, qui s’est dit "why not". Il est au départ, sans avoir couru de barriel trial, dans les Ranvet Stakes (Gr1, 2.000m). Il effectuera ses débuts sur le nouveau continent et sous une nouvelle identité : He’s Eminent. D’accord, il est Eminent, mais elle est Winx.