L’ÉDITO - Un froid "polaire"

Courses / 06.03.2019

L’ÉDITO - Un froid "polaire"

Par Mayeul Caire

Un froid "polaire" glace les courses françaises. Non il ne s’agit pas de météo mais de politique : la polarisation actuelle du débat fait trembler nos fondations.

L’intellectuel Alain de Benoist faisait remarquer récemment que la société française avait changé de forme. Autrefois pyramide, elle serait aujourd’hui sablier. L’image est saisissante. Autrefois, la société française était comme une pyramide, avec un sommet réduit, une base large et solide, et un milieu en proportion. Du haut de cette pyramide ruisselait la richesse, selon les mots d’Alfred Sauvy. Du haut vers le bas, avec une chance pour le "bas" d’être un jour en "haut". Alors qu’aujourd’hui elle serait un sablier, avec en haut une classe supérieure de plus en plus riche (formant par là même un sommet de plus en plus large), au milieu une classe moyenne resserrée au centre du sablier, et une base toujours large mais vers laquelle la richesse du haut ruisselle de moins en moins du fait de l’étranglement central. Quant aux chances de remonter du bas vers le haut… à moins de renverser le sablier, ce qui a pour nom la Révolution.

L’entonnoir renversé. Alain de Benoist n’a ni tout à fait tort et ni tout à fait raison. Mais je choisirais plutôt l’image d’un entonnoir inversé, d’un entonnoir lorsqu’il est posé à l’envers, sur sa partie la plus large (comme sur la tête d’un fou). En haut, l’étroit conduit figure la classe supérieure : il est plus long (plus riche) et plus fin (moins de personnes y sont) que le haut du sablier. On voit bien qu’il y a quelque chose qui "coince" au niveau de son articulation avec le reste de l’appareil. Comme un sas, qui ralentirait considérablement les échanges entre les deux parties. Au milieu, c’est-à-dire dans la partie la moins large de la cuvette de l’entonnoir, une classe moyenne plus étendue que dans le sablier, car il est vrai que la classe moyenne française est toujours là, mais dans quel état ? Et en bas, une large base qui se noie, sans aucun espoir de voir – au vu de la position inversée de l’entonnoir – le "liquide" remonter vers le haut (ce que l’on appelait l’ascenseur social et que l’on pourrait appeler l’espoir).

Les courses, reflet de la société. Ce triple phénomène – enrichissement de la classe supérieure, disparition de la classe moyenne et appauvrissement de la classe populaire –, les courses n’y échappent pas. Ceux qui sont là depuis un moment ou ceux qui découvrent l’histoire des courses dans les livres le savent : notre microcosme suit et imite la société civile. Les courses ont été glorieuses pendant les Trente Glorieuses (Tiercé…) ; socialistes sous Mitterrand (entrée des sociopros au Comité des sociétés-mères…) ; elles sont aujourd’hui libérales et livrées au marché global plus qu’elles ne l’ont jamais été même si, soyons honnêtes, notre chance à tous est que le marché du pur-sang a toujours été global, ou mondial. Mais c’était une mondialisation d’avant la mondialisation. Et quand on a une longueur d’avance sur le reste du monde, on est toujours mieux qu’une longueur derrière !

L’autre point commun avec la société civile, c’est la polarisation du débat "politique" dans le galop français (je mets ce mot entre guillemets pour l’instant).

Deux France hippiques antagonistes. Je ne sais pas si cela vous frappe autant que moi, mais depuis que la campagne électorale a été lancée par Didier Krainc dans nos colonnes, le discours est radical. On voit s’opposer deux France hippiques radicalement antagonistes. Pour caricaturer, nous avons d’un côté ceux qui veulent plus d’argent pour les Groupes et pour les jeunes chevaux, et de l’autre côté ceux qui veulent plus d’argent pour toutes les autres catégories. Ce n’est sans doute pas un hasard si Didier Krainc a parlé le premier car les uns (Génération Galop) jouent en attaque et les autres (Association des entraîneurs-propriétaires, P.P. … et une majorité pas toujours silencieuse de la Fédération des éleveurs) jouent en défense.

Je doutais tout à l’heure de la dimension politique du débat. Oui, car dans ce combat aux apparences politiques ou idéologiques, ce sont en fait l’économie et le social qui dominent. La ligne de fracture, ce n’est plus "qu’est-ce qu’on fait ?" mais "à qui on donne l’argent ?". La ligne de fracture, ce n’est plus "pourquoi on court ?" mais "pour qui on court ?".

On a vu, dans le monde politique, à quel point cette nouvelle sismologie, cette "tectonique des plaques", était perturbatrice voire destructrice. Les partis traditionnels ne sont certes pas morts, mais ils sont bien mal en point. Ils savaient se positionner sur l’ancien échiquier ; ils savaient – et leurs électeurs savaient – dire s’ils étaient pour ou contre. Mais la nouvelle ligne de partage des eaux s’est installée au cœur de leur matrice, coupant en deux leur territoire intellectuel, sans opportunité de remembrement pour se redonner un semblant de cohérence. Et les voilà écartelés, démembrés, dans l’incapacité de dire s’ils sont pour ou contre puisque la moitié de leurs adhérents/sympathisants sont pour et l’autre moitié contre !

Une synthèse impossible ? Idem chez nous. Deux exemples. À la Fédération des éleveurs, Génération Galop est revenu…. Mais dans le même temps, en particulier par la voix des régions, un son antagoniste s’élève, pour la prime aux vieux chevaux, pour une redistribution plus égalitaire de la manne du PMU, pour que Paris n’abandonne pas les régions, etc. Comment faire l’impossible synthèse ? Chez les P.P. ensuite, qui sont élitistes socialement (avec leur étiquette de "parti des cooptés" ou de "parti du Jockey Club") autant que concrètement (les belles courses et les grands meetings, notamment internationaux, d’abord !), mais politiquement populistes (l’acronyme P.P. n’a-t-il pas tour à tour signifié "Petits Propriétaires" et "Paris Province" ?). Pas facile de se positionner dans le "nouvel ordre" – comme il y a un nouvel ordre mondial – dicté par Génération Galop qui, comme nous l’avons dit, donne le tempo.

Du bon dans les deux approches. J’en reviens à notre parallèle entre la société civile et notre microsociété. En France, c’est le libéralisme d’En Marche (dont on notera, de façon pas anecdotique, que Didier Krainc a été un soutien actif), qui veut tout changer, face au reste du pays, qui veut continuer comme avant. La tentation est de choisir un camp. Tout y pousse. C’est le principe même de polarisation…. Mais méfions-nous de ces mouvements que l’on nous dicte ! Halte là ! Restons libres de nos choix ! Avec intelligence, avec raison, avec ouverture d’esprit, le monde des courses se doit d’échapper à la polarisation. Car en fait il y a du bon à prendre dans les deux approches et ce n’est pas être "jésuite" que de trouver des qualités à Génération Galop et à l’Association des entraîneurs-propriétaires. Précisément, le génie français loge dans cet entre-deux, dans cette mesure qui apporte toujours la bonne clé, la bonne solution. Rappelez-vous La Fontaine : « Il est bon de parler, meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais alors qu’ils [lorsqu’ils] sont outrés » !

Oui les courses françaises doivent rester élitistes, car c’est l’essence même de notre sport. La sélection est autant consubstantielle aux courses que l’est le pari : sans compétition, avec ses vainqueurs et ses vaincus, pas de courses ; sans jeu d’argent, avec les problèmes moraux que cela a pu poser à certains, pas de courses.

Et oui, les courses doivent rester redistributrices, car c’est leur essence même de conserver une base la plus large possible. Car que l’on élève pour vendre un yearling millionnaire/courir les Gr1 ou pour toucher des primes jusqu’au dernier jour de son vieux serviteur, le mot-clé est toujours le même : ESPOIR. Coupez l’espoir au plus haut niveau ou au niveau le plus modeste et vous tuerez les courses ! (C’est d’ailleurs cette peur de mourir, ou plutôt d’être tué, qui suscite la polarisation que nous constatons, car chacun craint qu’il n’y ait plus d’argent pour tout le monde.)

Rendez-vous l’espoir. Voilà pourquoi nous attendons tous du président qui sera élu à la mi-décembre, de sa majorité présidentielle et des équipes opérationnelles de France Galop qu’ils ne sacrifient pas notre espoir et mieux, qu’ils le rendent à ceux qui l’ont perdu ou craignent de le perdre.

Personnellement, je ne veux pas croire que la polarisation actuelle sera éternelle. Du moins est-ce mon souhait. Même si je suis conscient qu’en France, comme dans les courses, les années qui s’annoncent seront un cap à passer avec un certain rétrécissement des ressources. Mais si nous voulons voir un jour revenir une décennie glorieuse, si nous voulons la susciter, il faudra avoir su faire la synthèse entre l’ambition des réformateurs et la solidarité avec le plus grand nombre. À mon sens, c’est dans cette capacité de synthèse que se gagnera l’élection à France Galop et que nous aurons droit à un avenir.

À la fin du XIXe siècle, un observateur de la vie politique écrivait en substance : « Il faut que nos élites acceptent de partager et que le peuple accepte de souffrir. Partager fait souffrir l’élite, mais c’est nécessaire si elle veut que le peuple partage ses aspirations. » C’était un peu caricatural, comme on pouvait se permettre de l’être à cette époque, mais c’était assez bien résumé !