LA GRANDE INTERVIEW - Fabrice Veron aux Émirats, l’histoire d’une réussite

04.03.2019

LA GRANDE INTERVIEW - Fabrice Veron aux Émirats, l’histoire d’une réussite

Installé dans le top 10 des jockeys aux Émirats Arabes Unis, Fabrice Veron a très rapidement su se faire une place parmi les meilleurs pour sa première longue expérience à l’étranger. À 35 ans, il apprécie ce nouvel environnement où les chevaux arabes font partie intégrante de ses bons résultats.

The French Purebred Arabian. – Qu’est-ce qui a motivé votre départ aux Émirats Arabes Unis ?

Fabrice Veron. –  J’avais envie de changer, d’aller à l’étranger. Je n’avais pas de plan au départ, si ce n’est partir un mois ou deux. Mon agent, Helen Barbe, qui connaît bien Claude Piccioni, m’a dit que ce dernier pensait à moi pour cet hiver. Faisant partie de l’équipe de l’entraîneur Ismail Mohammed, il m’a proposé de venir six mois aux Émirats. Sur le coup, je n’étais pas sûr d’y répondre positivement. Mais j'ai réfléchi au fait que mon statut de free-lance me libérait de toute attache, quand bien même subsistait une clientèle française. À 35 ans, c’était le moment ou jamais de tenter quelque chose. J’ai donc accepté l’offre de Claude, avec l’accord d’Ismail pour lequel je suis devenu le premier jockey. Il a environ vingt-cinq chevaux, des pur-sang anglais, dont dix-huit prêts à courir. C’est aussi un grand entraîneur d’endurance, notamment pour le cheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum. Il achète d’ailleurs des chevaux arabes pour les diriger vers cette discipline.

Montez-vous également pour Éric Lemartinel ?

Oui, Claude a proposé à Éric de travailler avec moi, même si son premier jockey est Pat Cosgrave. J’ai la chance d’être léger. Dans les courses à conditions et dans les maidens, beaucoup de femelles exigent de pouvoir se mettre en selle à 53 kg ou 54 kg. Pat Cosgrave monte à 55 kg, voire 54,5 kg quand il a une première chance. Cela me laisse donc un peu de marge. Comme je suis léger et qu’Éric connaît bien ma monte, le feeling est bien passé, avec à la clé six gagnants pour Al Asayl Stables. Je monte également pour Musabah Al Muhairi, après, bien sûr, son premier jockey, Ben Curtis.

Est-ce la première fois que vous venez aux Émirats ?

Il y a neuf ans, lorsque Son Altesse le cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan avait invité tous les jockeys qui avaient gagné pour lui, j’étais venu une semaine à Abu Dhabi. J’avais monté une fois sur l’hippodrome de la capitale, terminant deuxième. C’est un super souvenir. Nous avions été très bien reçus.

Comment votre adaptation  s’est-elle déroulée?

Je suis content de faire une saison complète. J’ai mis quinze jours à m’adapter aux courses locales. C’est plus offensif et il ne faut pas forcément penser "tactique". Si on rate le départ, c’est très compliqué ensuite. Les chevaux arabes sont endurants de nature, donc ce qui est pris au départ avec eux est très dur à refaire ensuite. Généralement, un cheval arabe qui est en condition, qui a une vraie chance et qui est rapidement dans les trois premiers, termine la course à peu près au même classement. Soigner son départ, c’est donc la base des courses ici. J’ai monté sur les cinq hippodromes du pays, car quand je fais quelque chose, je me donne à fond.

Et la découverte de la version locale du dirt ?

Je n’ai pas été surpris par le dirt des Émirats. J’ai en effet eu une belle expérience au Japon sur cette surface. Les courses sont également très rapides là-bas et il y a un très mauvais kickback, ce qui fait que le cheval comme le jockey prennent beaucoup de projections. Cela m’a beaucoup servi. Il faut pousser, respirer en même temps, tourner… Parfois la visibilité est un peu limitée.

Est-ce donc très différent de la P.S.F. ?

La P.S.F. française, c’est des vacances par rapport au dirt ! Les pistes en sable fibrées sont rebondissantes, donc les chevaux ne forcent pas beaucoup et les courses françaises vont moins vite. Cela se joue sur un déboulé dans les 500 derniers mètres. Mais surtout, les projections y sont rares, hormis quand il pleut beaucoup. À Lyon-La Soie, vous ne rentrez jamais avec du sable entre les dents. Aux Émirats, vous ne rentrez jamais propre. Ici, j’ai une breeches par hippodrome et au bout de quatre ou cinq réunions, malgré les lavages et les détachants des valets, il faut les changer…

Un cheval de P.S.F. ne fait donc pas forcément un cheval de dirt ?

C'est exact, il faut un cheval très rapide, qui ne réfléchit pas trop, ne cherche pas à respirer et a une action limpide. Les chevaux de dirt sont vraiment différents. La preuve, Godolphin, qui est une écurie pour laquelle j'ai un profond respect, a couru un cheval qui a gagné Gr1 en France, Royal Marine (Raven’s Pass), sur le dirt de Meydan lors de la préparatoire des 2.000 Guinées émiraties. Il était déclassé. Malgré un super parcours, il est quatrième, battu par Walking Thunder (Violence). J’invite tout le monde à oublier cette sortie car Royal Marine est un super cheval. Une machine de guerre qui a gagné le Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) l’an passé. C’est vraiment un très bon cheval mais sur le dirt, c’est autre chose. Il faut des chevaux très durs. Il y a le plat, le trot, l’obstacle et il y a le dirt… !

Le pur-sang arabe est très présent dans les courses émiraties. Aviez-vous déjà une expérience avec ces chevaux ?

En France, j’avais monté pour Jean-François Bernard et Damien de Watrigant, pour lequel j’ai eu la chance de gagner l’Ifahr Trophy (Gr2 PA) avec Gharraa (Matador). D’ailleurs, ce n’est pas compliqué, j’ai deux photos dans ma salle à manger : Prince Gibraltar (Rock of Gibraltar) avec qui j’ai gagné le Longines - Grosser Preis von Baden (Gr1)… et Gharraa ! J’adorais cette jument, que je trouvais trop belle. Elle avait été deuxième de cette même course l’année précédente. C’était vraiment sympa. J’ai aussi gagné un Gr3 PA à La Teste pour Jean-François Bernard avec Sahlambo (Munjiz) J’ai un souvenir de lui qui persistera toute ma vie. Lorsqu’il me donnait des ordres, il était très précis. Cette ligne de conduite, on l’oublie parfois avec le temps et je mets un point d’honneur à me la rappeler, à me remémorer ce qu’il m’avait dit ce jour-là. Quand j’ai un mauvais passage, je me dis : « Oui, c’est vrai, c’est ainsi qu’il faut faire les choses ». Il avait une manière fantastique d’expliquer comment monter les pur-sang arabes. Je n’ai pas beaucoup travaillé avec lui, mais dans le rond de présentation, c’était un professeur.

Ces chevaux sont-ils à part ?

Ils sont vraiment différents, presque le contraire des pur-sang anglais. On leur demande beaucoup, de la vitesse, du courage… Quand vous montez de bons chevaux comme Mawahib (Abu Alemarat), Rb Torch (TH Richie), Rb Money to Burn (Majd Al Arab), qui m’a offert mon premier gagnant aux Émirats sur la piste d’Al Ain… c’est génial. Quand ils sentent qu’ils ont le dessus sur les autres, ils se donnent à fond. C’est vraiment du plaisir. Cela se joue également au moral, le caractère est primordial. Contrairement au pur-sang anglais, dont la carrière est parfois courte s’il est bon, le pur-sang arabe peut courir de nombreuses années et continuer à tout vous donner. Cela rend cette race attachante. 

Avec le soutien d’Éric Lemartinel, vous avez la chance d’être associé à de très bons pur-sang arabes…

Oui, c’est à la fois génial et une grande chance. Nous nous entendons bien et nous n'avons pas forcément besoin de beaucoup communiquer pour nous comprendre. J’ai d’ailleurs plus de gagnants que si je n’avais monté que des pur-sang anglais. Cela m’a procuré des opportunités. 

Quels sont les chevaux qui vous ont marqué depuis votre arrivée ?

Je dirais Al Hayette (Union Rags) avec laquelle j’ai gagné la préparatoire aux 1.000 Guinées émiraties. C’est une pouliche qui avait réalisé de belles performances dans les maidens en Angleterre. Elle a beaucoup de vitesse mais elle est tendue. Lors de sa première course, nous l’avons montée offensivement car elle travaillait bien le matin. Mais elle n’a pas respiré et s’est éteinte. Nous étions déçus. La fois suivante, nous l’avons fait attendre et elle a facilement gagné son maiden dans un petit lot. Quinze jours plus tard, elle a remporté dans un bon style la préparatoire des 1.000 Guinées locales. Bien sûr, il faut garder à l’esprit que le parcours était un peu court pour ses aptitudes. Elle monte sur ses courses et on peut avoir des ambitions pour le futur, tout en restant réaliste. Grâce à elle, j’ai décroché mes deux premières victoires à Meydan. J’aurais pu avoir une troisième victoire sur cet hippodrome avec la jument d’Éric Lemartinel Mawahib. Elle a été battue de peu dans le Bani Yas (Gr2 PA) par un bon cheval, Es Ajeeb (Big Easy). C’est une super petite jument. Il lui manque juste le petit truc pour être la meilleure, mais c’est un vrai cheval de Gr1 PA. Quatrième de la Dubai Kahayla Classic (Gr1 PA) l’an passé, elle a le niveau, surtout sur le dirt. Tout le monde l’aime à l’écurie.

Finalement, cette expérience aux Émirats se révèle donc très positive ?

Oui et je reste jusqu’à la fin de la saison. Je suis arrivé avant la première réunion et je partirai après la dernière. Le climat est top et surtout, il y a une vraie considération envers les jockeys. Je ne critique pas les autres pays, mais les jockeys sont importants ici, comme au Japon. Beaucoup de personnes croient qu’il est facile d’être jockey, alors que cela n’est pas toujours le cas. J’apprécie vraiment cela. Les gens commencent à me connaître. Je n’ai jamais autant vu ma famille. En France, je suis tous les jours sur la route parce que j’aime travailler et que c’est un choix. Mais ici, je peux profiter des miens tout en faisant mon travail correctement. Quand cela se passe mal, tout va mal. Ici, il y a les courses et la vie. L’état d’esprit des gens, comme la présence de toutes ces nationalités, est stimulant. Tout le monde s’entend bien et respecte les consignes, à l'instar du Japon. Il y a de la discipline et j’adore ça. Enfin, j’ai découvert des personnes exceptionnelles comme Claude Piccioni, mais également une manière de voir les choses différemment. Bref, cela me plaît beaucoup. Alors pourquoi ne pas revenir tous les ans ?