LE MAGAZINE -  Crise de la quatrième saison, le pari risqué de Spendthrift Farm

Courses / 08.03.2019

LE MAGAZINE - Crise de la quatrième saison, le pari risqué de Spendthrift Farm

Le propriétaire de Spendthrift Farm, B. Wayne Hughes, a un gros problème : six de ses vingt-six    étalons auront leurs premiers partants cette année. Pour y remédier, il a trouvé une solution originale : le satisfait ou remboursé !

Par Franco Raimondi

Le marché, aux États-Unis comme en Europe, est devenu très difficile. Les éleveurs, qui investissent en confiance sur les débutants, attendent ensuite de voir la production en piste. On pourrait même appeler ça "la crise de la quatrième année". Pour les inciter à continuer à utiliser un des étalons du haras dont les premiers 2ans sont en piste, Spendthrift Farm a mis en place une solution aussi simple et qu’agressive : les éleveurs auront droit au remboursement du prix de saillie si l’étalon ne sort pas de gagnant de Groupe. Il faut avoir beaucoup de courage pour faire cela. Car sur les 128 étalons first crop aux États-Unis en 2018, seulement cinq ont produit un lauréat de Groupe… Spendthrift se trouve dans une bien heureuse position, avec dans ses boxes le champion first crop sire Cross Traffic (Unbridled’s Song) et son dauphin Goldencents (Into Mischief). Mais, surprise, si le premier a produit le meilleur 2ans américain Jaywalk (Cross Traffic), le deuxième, qui a quand même donné six black types, n’a pas sorti son gagnant de Groupe. D’après la formule Spendthrift, nommée safe bet, les éleveurs ayant envoyé leur poulinières à Goldencents auraient été remboursés.

Le cas de Goldencents. C’est une aubaine. Mais attention, Spendthrift ne fait pas ça par philanthropie. Les six étalons proposés avec la formule safe bet sont Wicked Strong (Hard Spun) qui officie à 7.500 $, Palace (City Zip) et Race Day (Tapit) qui sont proposés à 6.000 $, et un trio à 3.500 $ : Danza (Street Boss), Medal Count (Dynaformer) et Normandy Invasion (Tapit). Il s’agit donc d’étalons du troisième tiers, les plus concernés par l’effet "quatrième saison". Les six sires, en attendant le verdict de la compétition, ont au total 509 poulains et pouliches âgés de 2ans. Mais seulement 210 yearlings. Pour Goldencents, qui avait débuté à 15.000 $, offrir le safe bet aurait coûté très cher. En 2018, l’étalon a sailli 190 poulinières à 12.500 $. Cross Traffic, qui a eu 60 poulinières à 7.500 $, aurait pesé moins lourd dans les comptes de Spendthrift.

L’amour de la jeunesse. La concurrence sur le marché des étalons est de plus en plus rude. Les étalonniers cherchent toujours des nouvelles formules pour commercialiser leurs chevaux, alors que les éleveurs ont leurs propres démarches. Désormais, on constate qu’un grand nombre d’étalons débutants, après une saison, ne sont plus sollicités. Tout le monde attend que leur production soit vue en piste. Nous nous sommes intéressés aux étalons européens qui ont effectué leur première saison en 2015 et 2016. C’est-à-dire ceux qui ont eu leur premiers 2ans l’année dernière et ceux qui les auront cette année. La politique du wait and see des éleveurs a généré une baisse de 5,4 % entre la première et la deuxième génération des étalons qui ont eu leurs 2ans en 2018. Alors que nous assistons à une véritable chute pour ceux qui attentent le verdict des pistes cette année : ils sont passés de 2.093 à 1.345 juments, soit une baisse de 30,4 %.

Et ensuite l’attente… Tout cela se produit malgré la politique de tarifs mise en place par les différents haras. Cela concerne plus les étalons du troisième tiers comme Bungle Inthejungle (Exceed and Excel), qui est passé de 78 produits en 2016 à 39 en 2017. Mais même en remontant l’échelle des prix, la perte d’intérêt pour ce type d’étalons est flagrante. Pour ceux qui ont leur premiers 2ans, cette tendance est très forte. Gutaifan (Dark Angel) est passé de 166 produits nés en 2017 à 118 en 2018. Cette année, son prix est de 10.000 €, soit une baisse de 2.500 € par rapport au tarif de ses débuts. Coolmore baisse souvent le prix de ses étalons après la première saison. Gleneagles (Galileo) est passé de 60.000 à 40.000 € afin de maintenir une production à trois chiffres (106 yearlings). En revanche, la baisse de 9.000 à 7.500 € n’a pas aidé Ivawood (Zebedee), lequel est passé de 100 produits de 2ans à 32 yearlings. Il est proposé aujourd’hui à 5.000 €. La même chose s’est produite avec le Darley Night of Thunder (Dubawi) : il est passé de 30.000 € à 25.000 €, mais il a 67 yearlings alors qu’il a 106 sujets de 2ans. Son prix 2019 est fixé à 17.500 €.

Anodin de 135 à 58 juments. La France est confrontée au même problème. Un cas comme celui d’Anodin (Anabaa) est parlant. Alors qu’il avait connu d’excellents débuts, étant présenté à 135 poulinières d’après les chiffres officiels de 2015, il a donné 20 gagnants de 2ans, dont Anodor** (Anodin) qui a remporté le Prix des Chênes (Gr3) et s’est classé troisième du Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1). Ces lauréats sont issus de 95 produits engendrés à un tarif de 7.500 €. L’année dernière, il était proposé à 6.000 € et avait sailli 54 juments. Cette année, il officie à 15.000 €. Olympic Glory (Choisir) avait fait ses débuts à 15.000 € avec 167 poulinières. Il a eu 109 produits dont 21 gagnants de 2ans. Mention très bien donc, mais au prix de 12.000 € en 2018, il n’a eu que 132 produits. Le haras de Bouquetot a encore modifié le tarif de son étalon et son prix de saillie est de 8.000 € en 2019. Les statistiques de Charm Spirit (Invincible Spirit) et Toronado (High Chaparral) ne sont pas tout à fait comparables car les deux étalons ont officié en Angleterre la première saison, avant d’arriver en France. Mais même pour eux, on constate une baisse en quatrième saison, malgré la réduction de leur prix de saillie. Charm Spirit est reparti en Angleterre après avoir reçu 109 poulinières à 20.000 ‎£ et il officie désormais à 17.500 ‎£ (20.376 €). Toronado a rencontré 96 juments lors de sa première saison française en 2018. Il est confirmé au même prix cette année. Nous venons d’évoquer quatre étalons qui on fait la monte en France en 2018 et dont la première génération a compté plus de vingt gagnants. Il y en a un cinquième à rajouter, c’est Sommerabend (Shamardal) qui est passé de 68 à 36 juments avec une baisse de tarif de 3.500 € à 2.500 €. Suite aux victoires de six sujets en douze courses, le haras de Saint Arnoult a décidé de refixer son prix à 4.000 €.

Gagner un Groupe, ce n’est pas facile… Le safe bet, le pari de Spendthrift Farm, est-il possible en Europe ? Sortir un gagnant de Groupe à 2ans avec sa première production n’est pas chose aisée. L’année dernière, neuf first crop sires y sont parvenus : Garswood (Dutch Art), Kingman (Invincible Spirit), No Nay Never (Scat Daddy), Sea the Moon (Sea the Stars), Ruler of the World (Galileo), Anodin, Australia (Galileo), Bungle Inthejungle et Charm Spirit. Parmi ceux qui ont donné vingt gagnants ou plus, et qui ont donc connu de bons débuts en tant qu’étalons, War Command (War Front), Olympic Glory et Toronado n’ont pas produit de gagnant de Groupe. Selon l’offre du safe bet, les éleveurs auraient donc droit au remboursement du prix de saillie... En 2017, il y a eu six first crop sires avec un gagnant de Groupe en Europe. On trouve Society Rock (Rock of Gibraltar), qui est mort, et Declaration of War (War Front), parti pour les États-Unis. Même les éleveurs ayant fait confiance à un très bon étalon comme Intello (Galileo) auraient bénéficié de cette offre.

Le choix de Spendthrift Farm est à la fois très risqué, mais aussi très agressif d’un point de vue commercial. C’est une bonne idée mais franchement, il est difficile d’imaginer un étalonnier proposant cette prime à la confiance pour des sires qui officient à 10.000 € et plus. L’avantage du point de vue des étalonniers est de ne pas baisser automatiquement le tarif en quatrième saison et de bénéficier ainsi d’une bonne publicité. Cela paraît presque trop beau pour être vrai. Au point que le safe bet risque de devenir un pari plus qu’audacieux pour les étalonniers.