LE MAGAZINE -  Le Costaud, une histoire d’hommes, d’amitié… et de chevaux !

Élevage / 04.03.2019

LE MAGAZINE - Le Costaud, une histoire d’hommes, d’amitié… et de chevaux !

Par Adrien Cugnasse

Ce pourrait être le surnom de Pierre de Maleissye Melun car ce Sarthois est une véritable armoire à glace. Mais non, Le Costaud est bien le nom de l’un de ses chevaux. Et ce dimanche, il s’est promené dans le Prix Robert de Clermont-Tonnerre (Gr3). Son coéleveur et copropriétaire nous a confié les secrets de la genèse de ce nouveau prétendant au Grand Steeple-Chase de Paris.

Sans être une véritable surprise, une victoire aussi aisée de Le Costaud (Forestier) n’était pas forcément attendue. Ce lundi, Pierre de Maleissye Melun nous a confié : « Quand l’hiver se termine, on est toujours impatient de voir comment les chevaux ont évolué. Et Le Costaud ne nous a pas déçus… L’année dernière, il nous donnait l’impression d’être un poulain de 7ans… Ce dimanche, on a vu un jeune cheval de 8ans ! Cette victoire, c’est autant une histoire d’hommes qu’une histoire de chevaux. Nous sommes trois associés, en tant qu’éleveurs et propriétaires : Terry Amos, Guillaume Macaire et moi-même. J’ai plusieurs associations qui reposent avant tout sur des amitiés. Ces partenariats s’inscrivent dans la durée. Je connais Guillaume Macaire depuis trois décennies. Il m’a offert ce que j’ai toujours recherché, à savoir une relation où tout le monde se comporte en homme de parole. Nous avons toujours un certain nombre de deals et d’associations ensemble. Quand je lui parle d’un poulain, il me fait confiance. Pas besoin de papiers ou de contrat. Tout se fait par téléphone ou avec une poignée de main, même si nous ne sommes pas toujours d’accord. C’est aussi une question de services réciproques. On retient forcément les belles histoires, les grandes victoires et les bons chevaux. Mais parfois, les choses se sont mal passées, les chevaux n’ont pas été bons et pourtant la bonne entente a résisté. Mes revenus sont basés sur les ventes et les gains en course. Je ne cours pas après les pensions d’élevage. Je ne prends que les chevaux des amis. »

Certains entraîneurs d’obstacle ne s’intéressent que de très loin aux origines de leurs pensionnaires. Guillaume Macaire, c’est totalement l’inverse. Et il a d’ailleurs distillé ses conseils et remarques à bon nombre d’éleveurs français. Pierre de Maleissye Melun explique : « Il m’a bien sûr influencé. Même s’il tient parfois des positions contradictoires ! D’un côté, il veut des chevaux issus de vraies origines d’obstacle, soit des sauteurs souvent un peu tardifs. Mais de l’autre côté, il veut être performant sur le programme français qui convient aux précoces. J’ai une méthode d’élevage assez naturelle. Je ne force jamais les choses. Ma production est donc souvent plus au rendez-vous au second semestre de la saison de 4ans que l’année d’avant… Donc ma façon d’élever et ses objectifs peuvent paraître inconciliables. Pourtant, au fil du temps, il a bien compris comment utiliser mes chevaux. »

Comment Le Costaud a été conçu. Les histoires ne sont jamais aussi belles que lorsque la réussite est le fruit d’une amitié. C’est le cas de celle de Le Costaud. Pierre de Maleissye Melun se souvient : « Loya Lescribaa (Robin des Champs), la future mère du cheval, avait été achetée par Terry Amos et Guillaume Macaire chez ses éleveurs, la famille Lafitte. La jument s’est rapidement accidentée et ils m’ont proposé une association car elle devait correspondre à leurs critères de sélection. Je n’aurais pas accepté ce partenariat sur cette jument en particulier si cela n’était pas venu d’eux. On est plus dans le cas d’une solidarité amicale que d’un choix délibéré de ma part ! Dans un premier temps, nous avons utilisé la part de Saint des Saints (Cadoudal) de Guillaume Macaire. Cela nous a donné Sametegal (Saint des Saints), lauréat de Gr3 en Angleterre, et placé au niveau Gr1. Ensuite, Terry Amos et moi-même avons partagé les saillies suivantes, avec un budget raisonnable compte tenu du fait que la jument n’était pas encore confirmée. Son deuxième produit fut Ainsi Fidèles (Dream Well), gagnant de Gr2 sur le steeple-chase d’Ascot. Enfin le troisième et dernier fut Le Costaud. Trois produits, trois gagnants de Groupe. » Le Costaud restera comme le dernier produit de Loya Lescribaa qui est morte en 2011.

Son croisement. « Forestier (Nikos), le père de Le Costaud, a été assez peu utilisé. Je lui ai envoyé deux juments la première année et j’ai continué par la suite, d’où un cheval comme Mon Successeur, élevé avec Philippe Decouz. Guillaume Macaire a rejoint l’association pour le faire courir. Nous l’avons vendu à James-Douglas Cotton et il a gagné un bon steeple-chase en Angleterre. Le fait d’être un fils de Nikos (Nonoalco) était bien sûr un grand plus pour Forestier. Je le pensais capable de ramener un certain influx, de la taille aussi. Enfin son prix de saillie était très abordable. »

L’intuition de Pierre de Maleissye Melun, qui a voulu ramener de l’influx avec un cheval de plat, correspondait aussi à une réalité généalogique car le papier de Loya Lescribaa est très marqué par la présence d’étalons ayant couru en obstacle. C’était en effet une fille de Robin des Champs [quatre victoires à Auteuil : Prix Rush, Champaubert, Go Ahead & Stanley, ndlr]. La deuxième mère est issue de Trebrook [Prix du Cadran en plat, trois victoires à Auteuil dont le doublé Prix Amadou & Prix Alain du Breil]. Pierre de Maleissye Melun a élevé un autre bon cheval issu d’une formule comparable : « Guillaume Macaire entraînait Romantique Cotte (Robin des Champs) pour Terry Amos. Le temps d’une tendinite, elle est venue faire un poulain chez moi, avant de repartir et de regagner en course. C’est ainsi qu’a été conçu Onsaijamais (Kap Rock), gagnant de seize courses sur les obstacles. Contrairement à Le Costaud, je ne suis pas coéleveur ce poulain. »

Cet Anglais qui aime la France. « Terry Amos était au départ un client anglais de Guillaume Macaire. Ils sont venus un jour ensemble à la maison. Rapidement, une bonne entente s’est installée. Aujourd’hui, ses chevaux d’élevage sont chez nous, comme ses représentants qui ont besoin de repos. Nous sommes aussi associés sur certaines juments. Notre relation professionnelle s’est transformée en amitié au fil du temps. Ne travailler qu’avec des amis, c’est le luxe qu’on peut se payer après un certain nombre d’années d’exercice... Bien qu’habitant outre-Manche, Terry Amos vient chez nous trois ou quatre fois par an pour voir ses chevaux. Le système français est attractif, il aime la France et va aussi voir ses chevaux à l’entraînement. Je suis aussi assez proche de James-Dawson Cotton aussi. Nous avons une jument en association. C’est agréable de travailler avec des Anglais. »

La réussite des familles Tarragon. Deux souches sont majoritaires au sein de l’élevage de Pierre de Maleissye Melun. Il s’agit de la descendance des deux juments que Bertrand de Tarragon, son oncle, lui avait léguées lors de son installation : l’anglo-arabe Temara (Rex Magna) et la pur-sang Qualité de la Vie (Carmarthen). Même si d’autres souches sont venues enrichir l’élevage, c’est vraiment ces deux familles qui dominent cet élevage, tant sur le nombre de poulinières en activité que du nombre de gagnants de Groupes. Temara fut la mère d’Azertyuiop (Queen Mother Champion Chase & Arkle Challenge Trophy Chase, Grs1) et Bipbap (Prix Maurice Gillois, Gr1). Elle est aussi l’aïeule de nombreux bons chevaux (Dolos, Saccageur, Chahuteur…)

De son côté, Qualité de la Vie a produit Pantruche (Prix Edmond Barrachin), et dans sa descendance on trouve un certain nombre de black types comme Taranis (Ryanair Chase & JNwine.com Champion Chase, Grs1). Pierre de Maleissye Melun explique : « Ces origines, je les connais depuis l’enfance. J’ai un peu grandi avec elles et j’avais donc moins besoin de travailler pour apprendre à les connaître. Contrairement au cas d’une jument qui arrive chez vous et dont nous ne connaissez que le papier… L’historique d’une souche, c’est important. Et puis on s’occupe mieux de ses enfants que de ceux des autres. Un entraîneur ou un jockey a plus de réussite avec une famille à laquelle il est lié affectivement, par des gagnants notamment. L’éleveur a lui aussi une meilleure réussite avec une souche qu’il connaît bien. On sait quels signes étaient précocement présents chez certains bons, ce qui a marché et ce qui n’a pas fonctionné, que ce soit au niveau des croisements ou de la carrière de compétition. Cela permet d’éviter beaucoup de tâtonnements. La première jument que j’ai eue à l’entraînement chez Guillaume Macaire, c’était Ellapampa (Pampabird). Elle avait beaucoup de gaz et avant même débuter, elle s’était cassé le pisciforme. Pour mon premier cheval à l’entraînement, c’était dur à encaisser. Mais j’ai persévéré et Guillaume Macaire a appris à connaître la famille. Son frère Firmin était très bon. Guillaume le comparait d’ailleurs à BipBap et Azertyuiop. Ce demi-sang par Cadoudal (Green Dancer) a gagné sur les haies au mois de mars de ses 3ans. Or le cheval n’était pas du tout fait pour ça. Firmin a gagné neuf courses, mais il n’a peut-être pas eu la carrière qu’il méritait. Là encore, l’entraîneur a compris ce qu’il s’était passé et a adapté son travail. Le produit suivant, c’était Bipbap. Connaître une famille, que l’on soit éleveur ou entraîneur, ça change beaucoup de choses. »

Bien s’entourer et comprendre. Avant de s’installer à son compte, Pierre de Maleissye Melun a fait ses armes à l’étranger : « J’ai beaucoup appris lors de stages en Irlande et aux États-Unis. Mais forcément, dans ce que j’ai vu à Gainesway Farm, tout n’est pas adaptable. J’étais très jeune lorsque madame Couturié était en activité. Certains souvenirs me reviennent. Son oncle, monsieur de Tarragon, m’a aussi transmis certaines choses. Mais c’était une tout autre époque. L’équation économique pour l’éleveur était beaucoup plus simple. On pouvait vivre en vendant moins de chevaux. Il faut vivre avec son temps. L’homme de cheval moderne doit être aussi comptable, juriste et gestionnaire. Lors de mon installation, j’avais donc récupéré deux souches clairement orientées vers l’obstacle. Revenant de l’étranger, j’étais inconnu dans cet univers. Je n’y connaissais pas grand-chose et mon grand avantage, par rapport à beaucoup, fut d’en être conscient. Dès lors, j’ai essayé de m’entourer et de comprendre. Par exemple, c’est Benoît Gabeur, qui fait référence au niveau des origines, qui m’a conseillé d’utiliser Malinas (Lomitas). Il m’a donné plusieurs bons chevaux, dont Mater Matuta [Prix Sytaj, Gr3] ou Easter Day [placé de Gr1]. Au niveau des étalons comme des entraîneurs, j’écoute, je me renseigne… et je jette un coup d’œil aux statistiques, avant de me faire mon idée. Guillaume Macaire n’était pas encore le numéro un lorsque j’ai commencé à travailler avec lui. Mais tout poussait à croire qu’il prenait la voie vers les sommets. Je l’ai donc approché et c’est ainsi que nous avons commencé à travailler ensemble, tout au début de mon activité d’élevage, dans les années 1990. Guillaume Macaire qui fonctionnait déjà avec Jacques Détré a formé une association entraîneur, propriétaire et éleveur qui a vu passer un certain nombre de bons chevaux (Pantruche, Bipbap, Azertyuiop…). »

Pantruche, un destin extraordinaire. « À l’époque de Pantruche, j’étais installé aux portes du haras du Mesnil, où Pampabird (Pampapaul) faisait la monte. Croisé avec Qualité de la Vie, il m’a donné Pantruche, que nous avons gardé entier car cela ne le gênait pas en compétition. Après le Prix Edmond Barrachin (Gr3), nous l’avons vendu aux Haras nationaux. Au dépôt de Compiègne, il a sailli une quinzaine de juments en 1998. La fertilité n’était pas au rendez-vous, un seul produit est né. Nous l’avons donc repris en location. Bien qu'ayant fait la monte, il était resté très gentil et calme. Guillaume Macaire l’a repris et il s’est remis au travail sans aucun problème. En 1999, il a gagné six courses, un peu partout en France avant de terminer sa carrière sur une troisième place dans une Listed à Baden-Baden. Pantruche ne pouvant plus repartir en compétition, il a pris la direction de l’écurie de Bartabas où il a fait du spectacle. » C’est pour Pantruche, dont il était tombé totalement amoureux, que Bartabas avait imaginé ces fameux "Levers de soleil" qui firent beaucoup parler d’eux dans la presse culturelle de l’époque. 

Faire confiance aux jeunes entraîneurs… « J’essaye de confier une partie de ma production à des entraîneurs avec lesquels je pense pouvoir bien m’entendre. En ce moment, outre Guillaume Macaire, il s’agit de David Cottin, Philippe Decouz, David Windrif et Donatien Sourdeau de Beauregard. Je ne garde que quelques femelles dans l’objectif de renouveler la jumenterie, et aussi parfois des mâles avec un espoir de vente. Je sais très bien que certains ne sont pas vendables, pour des raisons de modèle ou autre, mais dans ce cas je tente de les faire courir sous mes couleurs. Cela permet de limiter la casse. » Un certain nombre de grands éleveurs français de sauteurs tentent de faire exploiter un maximum de produits dans l’Hexagone. C’est notamment le cas de Pierre de Maleissye Melun : « J’essaye de ne pas vendre de foals à l’étranger. En faisant cela, on prend le risque de dégrader ses souches. Autant que possible, j’essaye de n’exporter que des sujets à l’entraînement car ce sont ceux-là qui réussissent outre-Manche. Il y a beaucoup d’inconnus en moins, pour tout le monde. »

… et aux jeunes étalons. Le Costaud est né alors que les premiers produits de son père étaient âgés de 4ans. Pierre de Maleissye Melun a aussi fait appel aux services de Saint des Saints (Cadoudal) et Kapgarde (Garde Royale) dans leurs jeunes années : « J’essaye de rester dans des budgets raisonnables. J’ai pris une part de Beaumec de Houelle. Son père, Martaline (Linamix), n’a rien à prouver. J’ai eu de la réussite avec les filles de Trempolino (Sharpen Up). Et il faut être solide pour encaisser le travail et les courses qu’il a eues à 3ans. J’ai de très beaux yearlings par Masked Marvel (Montjeu). Walzertakt (Montjeu) a un parcours atypique mais il peut très bien faire. On a tendance à condamner un peu vite certains sires, comme Malinas (Lomitas) ou Blue Brésil (Smadoun). Ils m’ont donné de bons chevaux. No Risk at All (My Risk) est l’un des meilleurs qualité-prix du marché. J’ai aussi utilisé Castle du Berlais (Saint des Saints). »