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Jour de Galop

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Kemboy, le joyau d’une grande souche - Par Christopher Galmiche

Magazine / 12.04.2019

Kemboy, le joyau d’une grande souche - Par Christopher Galmiche

Kemboy, le joyau d’une grande souche

Par Christopher Galmiche

Kemboy (Voix du Nord), lauréat du Bowl Chase (Gr1) à Aintree la semaine passée, représente l’aboutissement de la passion d’un homme pour les chevaux et la compétition. Philippe Morruzzi et son épouse Joëlle élèvent des chevaux de courses depuis quarante ans. Retour sur l’histoire du cheval et de sa grande lignée.

Des moments uniques. Le 4 avril, en gagnant le Bowl Chase d’une façon impressionnante, Kemboy a donc apporté un deuxième Gr1 à son coéleveur Philippe Morruzzi, vétérinaire, qui nous a raconté : « Nous élevons des chevaux de courses depuis quarante ans. Kemboy nous a offert un premier Gr1 quand il a gagné en Irlande au moment de Noël. Le succès à Aintree était d’autant plus stressant qu’il venait de tomber lors de la Gold Cup (Gr1), alors qu’il était l’un des favoris. Sa chute était certainement un mal pour un bien. Ce sont des moments uniques. Sa victoire est un aboutissement. J’avais déjà eu des bons moments avec Card’Son (Mansonnien), deuxième du Cambacérès (Gr1) entraîné par monsieur Sécly. J’étais aussi allé en Allemagne pour voir courir Lead Me Well (Lead on Time), un autre de mes élèves, deuxième de Gr2, tous deux issus de Cardwell (Gift Card), notre deuxième jument souche, avec Chevestraye (Lou Piguet). Et puis il y avait eu Mely Moss (Tip Moss), qui a été deuxième du Prix Ferdinand Dufaure (Gr1) et du Grand National (Gr3). Nous l’avions élevé avec mon ami Jean Kaas. Grand Match (Mansonnien) était aussi un bon cheval qui avait gagné le Finot, entraîné par monsieur Sécly, de la famille de Kemboy et Korakor, un placé de Groupe à Auteuil, entraîné par Jehan Bertran de Balanda. Je suis éleveur dans l’âme de par ma profession de vétérinaire que j’exerce depuis trente-neuf ans. J’adore l’élevage en soi et la compétition qui est motivante. »

Voix du Nord, un crack étalon. Partout où Voix du Nord est passé, il a laissé un souvenir impérissable. Malgré un passage très court dans l’Est, il a donné un cheval comme Kemboy. Philippe Morruzzi nous a expliqué le choix du croisement : « Nous avons eu la chance d’avoir Voix du Nord à Rosières dans l’Est et c’était rarissime d’avoir un étalon de cette qualité dans notre région. Il est vrai que nous sommes peu nombreux. Mais je pense que l’on peut élever de bons chevaux partout. Ce sont les juments qui sont importantes. Après l’arrivée de Voix du Nord, Ceasar’s Palace, son fils, a commencé à gagner et le choix de croiser Vitora (Victory Note) à Voix du Nord était vite fait. Vitora avait débuté en finissant troisième du Prix Dushka à Saint-Cloud à une tête de Criticism, qui avait fini deuxième et a ensuite évolué dans les Groupes et les Listeds. Donc il y avait un certain niveau dans cette épreuve. Vitora avait gagné par la suite, notamment au niveau des handicaps, le Prix des Haras, par terrain lourd. C’est pour cela que je n’étais pas inquiet que Kemboy coure sur du terrain lourd à Aintree. Vitora avait un niveau correct en plat, elle était chez Jean-Yves Beaurain qui voulait la débuter dans le Prix Rohan (L) qu’elle allait gagner selon lui. Mais la veille de la course, elle s’est fait un petit truc à un boulet. Du coup, après en avoir discuté avec Jean-Yves, nous avons décidé de la garder comme poulinière, sans prendre de risques. Nous voulions garder la souche. »

Kemboy, de la naissance à la course. Kemboy n’était pas un grand cheval au modèle, donc pas forcément le type même qui plaît aux Britanniques. Mais il avait pour lui d’être beau et bien fait en plus de galoper. C’est après sa deuxième place de début à Divonne en plat qu’il a été vendu. « Lorsqu’il était jeune, Kemboy était d’un modèle très quelconque. Il était beau, bien fait, mais ne tirait pas l’argent de la poche. Il n’était pas très grand, mais bien fait. Comme sa mère Vitora. Il a été débourré à côté du lac de Madine, dans un centre équestre où je mets mes chevaux à débourrer. Après, il est allé chez Alexandre Hamel qui était dans ma région. Il l’a bien fait progresser au côté de monsieur Matzinger. Il a débuté en plat en faisant une très bonne ligne droite pour conclure deuxième. Puis, il a été vendu en Irlande»

Les six "fantastiques" de l’obstacle. Il y a des courants de sang qui, au travers des années, ont plus que fait leurs preuves. Et Kemboy en est le parfait exemple : « La troisième mère de Kemboy, Chevestraye (Lou Piguet) avait déjà produit Grand Match qui était un très bon cheval et avait démarré sa carrière chez Bernard Sécly avec lequel je travaillais en confiance. Grand Match avait gagné le Finot, il a été troisième du Pépinvast, de l’Amadou et quatrième du Alain du Breil. Il a été l’un des meilleurs d’une promotion dominée par Saint des Saints. Chevestraye a produit Présidentiel, qui a pris près de 200.000 € de gains, mais qui n’a pas sauté et Mosstraye (Tip Moss), qui est la mère de Vitora. Mosstraye est gagnante en plat, mais elle est surtout placée en obstacle. Elle avait fini deuxième du Prix Univers II et troisième du Christian de Tredern. Elle est également la mère de Karabak, gagnant de Gr2 et deuxième de Gr1 en Angleterre. J’avais une part de Tip Moss, le père de Mosstraye, car j’ai toujours cru à la lignée de Luthier. Dès qu’il y a Luthier dans le pedigree, ça fonctionne bien ! Si l’on regarde le pedigree de Kemboy, il y a tout pour bien faire en obstacle : Sicambre, Val de Loir, Luthier, Tanerko… Il manquait encore Garde Royale et Top Ville dans les six étalons que j’estime pour l’obstacle. Mais Top Ville, nous l’avons retrouvé avec Voix du Nord. Nous avons acheté Chevestraye quand elle est passée aux ventes de Deauville. Je l’aimais beaucoup quand elle courait parce qu’elle représentait tout ce que je recherchais : une très bonne qualité de plat, un excellent niveau en obstacle (deuxième du Grand Prix d’Automne derrière Rose or No). Ce genre de juments mixtes "plat/obstacle" de haut niveau, comme l’était également Cardwell, ont transmis leur ténacité, en plus d’une certaine classe de plat et de leur aptitude au saut. »

Faire confiance à des étalons ayant une classe de plat. La mode du moment est à l’autosuffisance de l’obstacle en matière d’étalons avec la fabrication de futurs sires ayant couru dans la discipline. Elle a largement fait ses preuves, mais pour Philippe Morruzzi : « Lorsque vous avez de bonnes souches avec du fond, du courage, de la qualité et de l’aptitude au saut, je pense qu’il vaut mieux rester avec des étalons qui ont des gènes obstacles, mais une classe de plat. On n’a pas la science infuse. Mais c’est vrai que les étalons d’obstacle sont assez intéressants, ils saillent de très nombreuses juments et donnent énormément de gagnants aussi. Lorsque vous avez des juments dont vous êtes sûrs de la solidité, je pense qu’il est pas mal de ramener de la classe de plat. »

L’histoire continue… Philippe Morruzzi n’a plus Vitora, mais il a encore une sœur de Kemboy qui va essayer de poursuivre l’œuvre familiale : « Vitora est morte malheureusement. J’ai une sœur qui se nomme Blue Arrow (Blue Brésil) que j’ai gardée à l’élevage. C’est toujours pareil : avec Blue Brésil, vous retrouvez encore Luthier et donc les mêmes gènes. Blue Arrow va aller à la saillie, en essayant de remettre du Northern Dancer, et ne courra pas. Ils ne sont généralement pas très grands dans la famille, mais Blue Arrow est au-dessus des normes habituelles. J’ai gardé également Astraye (Astarabad), la grande sœur de Kemboy, qui est pleine d’It’s Gino, étalon prometteur, troisième de l’Arc de Zarkava **, nouvellement installé à Rosières. C’était une petite jument qui avait beaucoup de fond. Elle s’est accidentée au-dessus du boulet, mais son entraîneur Philippe Chemin l’estimait beaucoup» Avec son fils, installé en Normandie, auquel il a transmis le virus, Philippe Morruzzi vient de racheter une jument de la lignée de Chica Bonita (Badayoun). « Cette lignée vient de Lorraine. Chinco et sa sœur Chinca, qui est la mère de Chica Bonita, sont des chevaux qui étaient à vingt kilomètres de chez moi. Nous venons de récupérer Carmen du Berlais (Saint des Saints), qui a fini deuxième à Auteuil et a beaucoup de fond. Nous avons acheté aussi en vente Poprock du Berlais (Martaline) qui est placée de Listed. Avec mon fils, nous avons un parc d’un hectare autour de notre maison, avec des boxes pour le poulinage et pour faire passer l’hiver aux deux foals annuels et un peu plus loin neuf hectares, à proximité de Toul. Ce sont des herbages de qualité, il y a toujours eu d’excellents chevaux qui y sont nés. Kemboy nous procure d’intenses émotions, mais ne nous fait pas oublier les nombreux aléas de l’élevage que nous avons pu connaître depuis le début. Des aléas d’autant plus durs à supporter que n’ayant que peu de chevaux, nous y sommes d’autant plus attachés… »