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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

TRIBUNE LIBRE - Aberration ou quand l’intelligence a déserté les courses

Institution / Ventes / 30.04.2019

TRIBUNE LIBRE - Aberration ou quand l’intelligence a déserté les courses

Par Laurent Viel

« Aujourd’hui [lire lundi], je me suis déplacé à Bordeaux pour présenter ma pensionnaire La Limagne dans le Prix Ucello II, une course de haies pour 5ans et plus. Ma jument a été déclarée non-partante au terme d’une procédure qui dispute l’incompréhensible au grotesque, le ridicule au risible (mais qui ne fait rire personne dans mon entourage) !

Déroulement des faits. La Limagne est née le 3 mars 2013 et a été vaccinée pour la première fois le 16 décembre de la même année. Comme le veut le protocole, le rappel a été fait le 15 janvier 2014 et le deuxième rappel quelques mois plus tard, en l’occurrence le 4 juin.

Jusque-là tout va bien. En fait non. Ce deuxième rappel a été effectué à 140 jours du premier, alors qu’il ne doit pas être inférieur à 151 jours. Le problème, c’est que personne n’a jamais remarqué cet écart jusqu’à ce jour. Et durant ce laps de temps, de quasiment cinq ans (!), La Limagne a couru… quarante fois ! À ce stade, il est nécessaire de faire un bref rappel de la carrière de la jument. Elle a débuté en course le 15 septembre 2015 à Lyon-Parilly et a disputé vingt épreuves en plat, tant en province qu’à Paris. Le carnet a toujours été non conforme mais aucun vétérinaire agréé n’a jamais rien vu et tous ont jugé son carnet conforme. Elle était à l’époque sous la responsabilité de Jean-Pierre Gauvin.

Nous l’avons acquise en octobre 2017 et l’avons fait débuter directement sur les haies de Cagnes-sur-Mer, le 16 décembre. Là encore, les vétérinaires agréés de France Galop n’ont rien eu à redire et l’ont autorisée à courir.

Depuis lors, et sous mon entraînement, La Limagne n’a participé qu’à des épreuves labellisées premium (PMU), principalement à Cagnes-sur-Mer et Auteuil. Au total, elle a été présentée vingt fois en obstacle. Sur cette période, personne n’a jamais rien eu à (re)dire sur le volet vaccination, la jument étant vaccinée tous les ans en temps et en heure.

Ce lundi, à Bordeaux, France Galop nous contraint de la déclarer non-partante… pour un vaccin (son deuxième rappel) non conforme quand elle avait un an. On nous explique qu’elle aurait dû être vaccinée le 14 juin et non le 4 juin 2013 !

Les commissaires de Bordeaux, où monsieur de Lorgeril représentait France Galop, m’ont convoqué pour m’en informer. Comme le cas leur semblait néanmoins ambigu, ils ont contacté monsieur Paul-Marie Gadot pour validation de cette décision. Le responsable du Département livrets et contrôles de France Galop a entériné leur proposition. Ajoutons que La Limagne était favorite de l’épreuve.

Cette décision soulève énormément de questions

  1. Comment un cheval peut-il courir quarante fois dans un système de courses, celui organisé, régi et contrôlé par France Galop, et être déclaré impropre à courir à sa quarante-et-unième sortie sur des faits remontant à cinq ans ?
  2. La notion de jurisprudence, sachant que le fait répréhensible date avant même son début de carrière, semble étrangère aux services de France Galop. Mais par cette décision, c’est tout le système de contrôle (et d’autocontrôle) que la société mère abat d’un coup. Tout s’écroule comme un château de carte à cause d’une carte mal posée mais jamais remarquée. Ou, pour le dire plus directement, c’est France Galop qui se tire une balle dans le pied. Et tire simultanément des balles sur tous les acteurs des courses : sur mon propriétaire, sur mon entreprise (qui me remboursera les frais engagés pour cet engagement et le manque à gagner ?) et sur les parieurs, une nouvelle fois lésés.
  3. Qu’ont à faire les officiels pour contrôler de tels éléments ? Que de temps perdu à des broutilles et de fausses postures administratives inutiles ? À quoi peut servir un tel contrôle, sur un fait datant de cinq ans et n’ayant aucune conséquence sur la performance ? Les organisateurs n’ont-ils pas perdu la boussole et le sens de leur mission : assurer le déroulement des courses dans des conditions d’équité et de transparence sans faille ?
  4. Qui sont les responsables ? Tous les acteurs de France Galop et de la Fédération nationale des courses hippiques, qui ont délégation de contrôle, ne sont-ils pas responsables en ayant validé quarante fois La Limagne à participer aux épreuves du programme français à ce jour ? Faut-il attaquer un à un tous les vétérinaires qui ont tenu le carnet de La Limagne entre les mains sans relever l’anomalie ? Et bien sûr toute la chaîne décisionnelle de France Galop ?

Pour résumer, cette décision est inepte et ubuesque. Elle conforte malheureusement le constat d’incompétence et de forfaiture de nombreux intervenants de nos sociétés-mères et organisateurs, totalement déconnectés des réalités sportives, économiques et passionnelles des courses hippiques. Il reste maintenant à France Galop à se justifier et à assumer sa propre absurdité. Et qu’on ne se cache pas derrière des arguties d’un règlement qu’on a contredit quarante fois d’affilée. L’intelligence a déserté les esprits qui décident. L’intelligence était tout simplement de constater une anomalie passée mais prescrite par le temps et la carrière de la jument. Mickaël Cousin, propriétaire de La Limagne, a été abasourdi quand je lui ai expliqué les raisons qui ont conduit à l’éviction de sa représentante de la course. Cela sape encore un peu plus ses convictions et son enthousiasme en faveur des courses. Nous demandons évidemment réparation de cette aberration. Mais le plus triste pour nous tous est de voir combien l’intelligence a déserté les courses. »