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Turgeon, monument de l’élevage français, tire sa révérence

Élevage / 09.04.2019

Turgeon, monument de l’élevage français, tire sa révérence

Disparaître à 33ans, c’est tout un symbole. On le croyait presque immortel et il nous a pourtant quittés, lui qui battait chaque année des records de longévité. Pour rendre hommage à ce cheval d’exception, nous vous proposons de revenir en dix dates sur l’histoire de Turgeon (Caro). Demain, nous publierons le témoignage d'Antonia Devin.

Par Adrien Cugnasse

[1986] Turgeon est né en 1986, aux États-Unis, chez son premier propriétaire, George Strawbridge. Son père, Caro (Fortino), fut un reproducteur tout à fait exceptionnel, notamment tête de liste en France pour la saison 1977. Avant son exportation, il avait donné Theia (meilleure 2ans française), Madelia (Prix de Diane, Poule d'Essai des Pouliches & Prix Saint-Alary, meilleure 3ans française), Crystal Palace (Prix du Jockey Club) et Nebos (Grosser Preis von Berlin, deux fois, Preis von Europa & Grosser Preis von Baden, Grs1). Au haras, de nombreux fils de Caro ont réussi, comme Crystal Palace (tête de liste en France) ou Nebos (tête de liste en Allemagne), sans oublier Kaldoun (tête de liste en France) et Cozzene (tête de liste aux États-Unis). Dans la production américaine de Caro, on peut citer de manière non exhaustive With Approval (Triple couronne canadienne) et Winning Colors (dernière femelle à avoir gagné le Kentucky Derby).

[1987] Lors de son départ à la retraite, Jonathan Pease avait confié à Anne-Louise Échevin : « En 1987, lorsque j’ai reçu son premier lot de yearlings, au nombre de quatre, il y avait Turgeon. Presque trente ans après, il est toujours dans les programmes des courses via ses produits ! » Au mois d’octobre dernier, George Strawbridge nous avait expliqué : « En 1982, en compagnie de James Wigan, qui me conseille depuis très longtemps, nous avions traversé la Normandie et Chantilly pour acheter Reiko (Targowice) à l'amiable, alors qu'elle était une 3ans à l'entraînement. Au cours de cette visite, nous avons rencontré Jonathan Pease. Il débutait alors dans la profession et connaissait James pour avoir été à l'école avec lui. Nous lui avons envoyé le premier produit de Reiko, Turgeon, puis son frère Tikkanen (Breeders' Cup Turf et Turf Classic Invitational Stakes, Gr1, Prix Greffulhe, Gr2). »

[1991] Poulain très froid et tardif, Turgeon fut, dès l’âge de 3ans, orienté vers les longues distances, où il fut le meilleur élément de sa génération. Lauréat du Prix de l’Espérance (Gr2, 3.000m) en juillet, sur rétrogradation, il a renoué avec le succès l’année suivante dans le Prix Vicomtesse Vigier (Gr2, 3.100m) où il avait fait preuve d’une superbe accélération (200 derniers mètres en 11”4). Mais c’est en 1991, année où il a décroché le Cartier Award du meilleur stayer européen, que Turgeon a donné le meilleur de lui-même. Lauréat du Prix du Kergorlay (Gr2) sur tapis vert, il avait bénéficié de la rétrogradation de Further Flight. Le jockey de ce dernier, Michael Hills, avait coincé la botte d’Asmussen derrière la sienne, freinant ainsi la progression victorieuse de son rival. Mais c’est sans aucune contestation possible que Turgeon a remporté cette année-là le St Leger Irlandais (Gr1) et le Prix Royal Oak (Gr1). Il fut aussi troisième de la Gold Cup (Gr1) d’Ascot à 6 et à 7ans.

[1994] C’est à l’âge de 8ans, en 1994, que Turgeon est entré au haras du Mesnil. Outre son palmarès, il avait en tout point le profil pour devenir un bon étalon d’obstacle. Sa mère était la sœur d’un placé du Morgex et il était un proche parent de Lute Antique (Prix Amadou, des Drags, de Longchamp et Rigoletto à Auteuil). Vingt-cinq ans plus tard, on constate que cette souche n’a cessé de donner des sauteurs de niveau Groupe (Pique Sous, Turgot, Narock, Pontvallain…). Turgeon n’est pas le seul bon père de sauteurs issu de l’effectif Strawbridge, c’est aussi le cas de Presenting (Mtoto). L’Irish St Leger a aussi sacré Kayf Tara (Sadler’s Wells). Un autre bon étalon d’obstacle du haras du Mesnil, Rex Magna (Right Royal), a remporté le Prix Royal Oak (Gr1).

[1995] La première génération de Turgeon a vu le jour en 1995. Elle comptait seulement 26 produits, dont une bonne partie issue des juments de la famille Devin, qui a toujours pris le risque de soutenir ses étalons. Une telle pratique n’est pourtant pas sans difficultés. En effet, Tel Quel (Akarad) a débuté la même année au haras du Mesnil et il s’est révélé très décevant. Antonia et Henri Devin aiment les étalons capables de durer en piste – comme Doctor Dino, leur vedette actuelle – et ils avaient d'ailleurs déclaré à Emma Berry en 2016 : « Nous élevons pour courir, plus que pour vendre. Notre élevage n'est pas vraiment commercial. Les primes françaises sont fantastiques et si l'on élève pour courir, on peut utiliser des étalons non commerciaux, tout en restant dans le positif financièrement. » Sur le long terme, cette politique paye. En étudiant le pedigree des 20 derniers black types français élevés par Antonia Devin (5 en plat et 15 sur les obstacles), on remarque que Turgeon est présent dans le pedigree de 11 d'entre eux.

[1998] Dans la première génération de Turgeon, 24 des 26 produits ont couru en France, 14 ont gagné et deux ont décroché du caractère gras. En septembre 1998, Turbotière (Turgeon x Rex Magna) est devenue le premier black type de son père en se classant deuxième du Prix Michel Houyvet (L). Lauréate des Grands Prix de Lyon et du Sud-Ouest (Ls), elle est aussi montée sur le podium des Prix d'Hédouville, Corrida et Gladiateur (Grs3). La carrière de l’étalon était lancée. Turgeon a donné d’autres chevaux de valeur en plat comme Marie de Bayeux (La Coupe des 3ans, L, deuxième du Prix de Flore, Gr3) ou Turbo Jet (Grand Prix du Conseil Général des Alpes-Maritimes, Prix René Bedel et du Grand Camp, Ls).

[2006] Turgeon a décroché le premier de ses deux titres de tête de liste des étalons français sur les obstacles en 2006. Il est difficile de citer l’ensemble de ses black types, mais nous en avons dénombré 78. Ils sont probablement encore plus nombreux. Un chiffre considérable, surtout que tout au long de sa longue carrière d’étalon, Turgeon a toujours fait la monte à un tarif raisonnable, si bien qu’il a sailli des bonnes juments mais aussi des mères beaucoup plus modestes. Parmi ses produits les plus connus, il y a bien sûr ses cinq gagnants de Gr1 Ice Mood (Prix Ferdinand Dufaure, Gr1), La Segnora (Grand Prix d'Automne, Gr1), Exotic Dancer (Lexus Steeple Chase, Gr1), Turgot (Prix Ferdinand Dufaure & La Haye-Jousselin, Grs1) et Shannon Rock (Prix La Haye Jousselin, Gr1, quatre fois deuxième du Grand Steeple-Chase de Paris, Gr1). Ces deux derniers ont été élevés par la famille Devin.

[2016] Turgeon est probablement l’étalon pur-sang anglais qui a fait la monte le plus longtemps de l’ère moderne des courses, surtout parmi ceux qui ont été capables de donner des gagnants de Gr1. C’est en 2016 qu’il a fêté son trentième anniversaire, de manière active, à un âge où beaucoup sont à la retraite ou tout simplement plus de ce monde.  

Régulièrement, les médias hippiques français et anglo-saxons célébraient son incroyable longévité. Surtout que 19 produits du sire sont nés en 2018, année où il a encore sailli 26 juments.

[2018] L’année dernière, Turgeon s’est distingué dans une discipline assez inattendue : le concours complet d’équitation. En effet, Tight Lines a pris part, sous les couleurs de l’équipe américaine, aux Jeux équestres mondiaux avec William Coleman. Mais c’est en obstacle, avec les couleurs de son éleveur, Antonia Devin, qu’il avait débuté sa carrière avec trois places sur les haies. En y regardant de plus près, cette polyvalence n’est pas tout à fait une surprise. Son père avait de son côté donné Tashiling et Ping Pong, lesquels avaient fait briller l’équipe américaine en CSO.

[2019] Turgeon va laisser derrière lui plus de 850 produits, dont près de 160 poulinières actives. Trois de ses fils ont fait la monte par le passé dans notre pays (Fortsite, Tchiky et Turbo Jet). Un seul semble être encore actif, il s’agit de Turpaon (Caro), lequel a sailli trois juments en 2018. En piste, l’impact de l’étalon du haras du Mesnil ne faiblit pas. Dimanche dernier, Docteur de Ballon (Doctor Dino et une deuxième mère par Turgeon) a effectué un retour en force dans le Prix Jean Granel (L). C’est un prétendant au Grand Steeple-Chase de Paris. À Cheltenham, Siruh du Lac (Turgeon) a été une nouvelle fois impérial pour enlever le Stable Plate Handicap Chase (Gr3). À Aintree, Aux P'Tits Soins (Saint des Saints x Turgeon) a remporté l'Aintree Gaskells Handicap Hurdle (Gr3). Politologue (Poliglote x Turgeon) s’est classé deuxième du Betway Queen Mother Champion Chase (Gr1) à Cheltenham et deuxième du JLT Chase (Gr1) vendredi dernier. En 2019, La Bague au Roi (Doctor Dino x Turgeon) a gagné le Flogas Novice Chase (Gr1) et Elixir de Nutz (Al Namix x Turgeon) a gagné l’Unibet Tolworth Novices' Hurdle (Gr1). Liste non exhaustive.