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Jour de Galop

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Chacun pour Soi, le premier Gr1 de Didier Berland

Élevage / 08.05.2019

Chacun pour Soi, le premier Gr1 de Didier Berland

Étoile montante chez les chasers, Chacun pour Soi a réalisé un exploit jeudi, à Punchestown, dans le Ryanair Novice Chase (Gr1). Non seulement il s’agissait de sa deuxième course après trois ans d’absence, mais il s’est aussi payé le luxe de devancer quatre gagnants de Gr1, dont le champion Défi du Seuil ! Le cheval a été élevé en Saône-et-Loire par Didier Berland, qui nous a raconté son histoire.

Par Alice Baudrelle

Tout a commencé à la vente mixte de février 2012. Ce jour-là, Didier Berland fait l’acquisition, par le biais de Pierre Boulard, de Kruscyna (Ultimately Lucky), la mère de Chacun pour Soi (Policy Maker), pour 12.000 €. Un prix dérisoire pour une gagnante du Prix Bournosienne (Gr3) ! En 2007, Kruscyna avait conclu deuxième aux gains, derrière l’excellente Grivette (Antarctique), au classement des meilleures pouliches de 3ans sur les haies. Lorsque Didier Berland l’a achetée, elle était pleine de Policy Maker (Sadler’s Wells) et portait donc dans ses flancs Chacun pour Soi. L’éleveur nous a expliqué : « Je suivais Kruscyna depuis longtemps et je la voulais absolument. Elle n’avait pas un pedigree extraordinaire, mais je l’ai achetée pour ses performances. Kruscyna a été l’une des meilleures femelles de sa génération et elle mettait son cœur sur la piste. »

La renaissance de Policy Maker. Entré au haras en 2007, Policy Maker était encore un jeune étalon à l’époque où Didier Berland a acheté Kruscyna pleine. Ex-pensionnaire des Haras nationaux, il a quitté la France par la petite porte. En effet, alors qu’il avait 15ans, il n’avait fait monter les enchères que jusqu’à 25.000 € lorsque l'Ifce s’était séparé de ses derniers étalons à Arqana. Désormais âgé de 19ans, il officie pour 2.000 € à Blackrath Stud, dans le comté de Kildare. On lui doit notamment la multiple gagnante de Groupe Roll on Has (Prix Alain du Breil, deuxième du Prix Renaud du Vivier et troisième du Prix Cambacérès, Grs1), Velvet Maker (deuxième de l’Arkle Novice Chase, Gr1), Art Mauresque (deuxième de l’Oaksey Chase et du Silver Trophy Chase, Grs2), Polkarenix (Prix Finot, L), Royal et Tic (deuxième du Prix Duc d’Anjou, Gr3, et troisième du Prix Congress, Gr2), L’Espiguette (troisième du Prix Christian de Tredern, Gr3)… Le Racing Post a publié une longue interview de Peter Maher. Quelques jours après la victoire de Chacun pour Soi, l’homme de Blackrath Stud a déclaré : « Le téléphone n’arrête pas de sonner. Les éleveurs seraient prêts à vendre leur femme pour avoir une saillie. Je n’ai jamais connu un tel engouement. Sur le papier, je pourrais vendre 500 saillies avant la fin de l’année. Mais il va d’abord saillir mes juments et celles de mes amis. Tout le monde nous disait qu’il était infertile lorsque nous l’avons acheté. Ce n’était pas cela. Simplement, un seul testicule était visible. La suite de l’histoire est un véritable conte de fée. » Depuis plusieurs décennies, Blackrath Stud a bâti sa réussite sur les étalons achetés en France comme Escart (Turmoil) ou le célèbre Vulgan (Sirlan).

Un potentiel décelé de bonne heure. Chacun pour Soi montrait déjà d’évidentes dispositions au préentraînement, comme nous l’a appris son éleveur : « Il était déjà très agile étant poulain. J’avais une grande butte qu’il sautait comme un chat ! Il n’était pas précoce mais élégant, avec un bon caractère. La toute première personne qui a décelé son potentiel, c’est Jean-Marie Callier. Je lui avais confié plusieurs poulains au préentraînement, dont Chacun pour Soi. Une semaine après, il me demandait de l’acheter ! Il a tout de suite senti qu’il y avait quelque chose sous le capot, mais j’avais déjà vendu des parts à Paul Couderc et à Patrick Joubert lorsqu’il était yearling. Nous l’avons ensuite placé à l’entraînement chez Emmanuel Clayeux, qui a vu lui aussi que Chacun pour Soi avait un gros potentiel. Le cheval a gagné dès ses débuts, en haies, à Dieppe, sur un simple changement de jambe. Il avait un joli coup de rein pour finir, comme sa mère ! Nous l’avons vendu l’année suivante en Irlande et il s’est blessé là-bas à plusieurs reprises, raison pour laquelle il n’a été revu en piste que trois ans plus tard. À Punchestown, il a battu un grand lot et m’a offert un premier Gr1 par la même occasion. » Après Chacun pour Soi, Kruscyna a produit Diva Reconce (Kap Rock), qui a été exportée en Angleterre alors qu’elle était yearling. Elle s’est imposée d’entrée de jeu dans un bumper, sans confirmer sur les obstacles par la suite. Kruscyna a également une 2ans nommée Historique Reconce (Lauro) : « Elle n’est plus à moi car Emmanuel Clayeux est venu l’acheter alors qu’elle était encore sous la mère. Kruscyna a eu un poulain mort-né cette année par Nom de d’La (Lost World) et elle retourne au même étalon. Ce dernier est issu de l’une des meilleures familles d’obstacle. »

First Wool, la première pierre. Didier Berland avait déjà élevé de bons chevaux auparavant grâce, entre autres, à sa première poulinière, First Wool (Matahawk) : « C’est mon ami Hubert Delorme qui m’avait convaincu de me lancer dans l’élevage de chevaux de course. À l’époque, je n’élevais que des bovins, mais j’étais passionné d’attelage ! J’ai acheté mon haras en 2007 et j’ai lancé mon élevage avec des juments qui provenaient du haras de Saint-Voir, dont First Wool. Elle était toute petite, mais elle était très laitière. Elle avait donné naissance à Onde de Choc (Robin des Champs), laquelle, au moment de l’achat, n’était pas encore devenue la bonne jument de cross que l’on connaît. Elle ne m’a donné quasiment que des vainqueurs, parmi lesquels Taxi Boy (Epalo) et Vicomte Alco (Dom Alco), tous deux gagnants sur le steeple de Pau, ou encore Direct du Gauche (Saddler Maker) qui s’est imposé le mois dernier en cross à Lyon-Parilly. » L’éleveur était aussi associé sur Sanouva (Muhtathir), qu’il avait achetée yearling à Arqana avec Jean-Louis Berger, Nicolas de Lageneste et Patrick Joubert. La jument reste à ce jour la seule femelle à avoir remporté le Prix Congress (Gr2), en 2012. Didier Berland n’élève plus sur ses propres terres, puisqu’il a vendu le haras de la Reconce à Marion Bessat il y a deux ans. Il possède toujours deux poulinières en association avec Géraldine Cillo qui les accueille chez elle : « J’ai vendu une part de Kruscyna ainsi qu’une part de Vénus des Bordes (Assessor) à Géraldine. Désormais, je suis à la retraite ! L’herbage est très bon en Saône-et-Loire et c’est une région fabuleuse pour élever des chevaux, mais la plupart des gens rechignent à venir voir les poulains parce que c’est loin… C’est difficile de vendre ses poulains dans ces conditions, et le métier d’éleveur demande énormément d’investissement. »