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Jour de Galop

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DS Pegas, le plus beau centre d’entraînement d’Europe

Magazine / 18.05.2019

DS Pegas, le plus beau centre d’entraînement d’Europe

En plein cœur de la République tchèque, Jiri Travnicek a bâti DS Pegas, le plus impressionnant des centres d’entraînement privés d’Europe continentale. Cette structure, qui n’a pas son équivalent en France, est au cœur des ambitions de celui qui est l’un des piliers de la filière hippique tchèque. Nous vous proposons de partir à la découverte de cette structure.

Par Adrien Cugnasse

À ce jour, aucun journaliste n’avait été convié à visiter DS Pegas, cette structure au nom énigmatique dont toutes les personnes connaissant bien les courses d’Europe centrale ne cessaient de nous parler. Après deux bonnes heures de route depuis Prague, à travers la campagne tchèque, le voyageur arrive enfin dans ce lieu aux proportions impressionnantes. Le bâti de ce centre d’entraînement n’est pas sans rappeler celui du haras de Beaufay, le haras normand que Jiri Travnicek a reconstruit à grands frais. La première chose qui frappe le visiteur à DS Pegas, c’est le nombre de pistes disponibles. Autour d’un golf central, Cestmir Olehla, l’entraîneur particulier qui occupe les lieux, dispose d’une très grande variété d’obstacles pour dresser ses pensionnaires, et aussi d’un gazon circulaire de 1.600m, d’une ligne droite en turf de 1.400m, d’une piste en sable de 1.600m, d’une piste en woodchip de 1.600m, d’un gazon de 800m avec dénivellation et d’une piste avec très forte dénivellation de la même longueur.

Un Ballydoyle à la tchèque. Pour trouver mieux que DS Pegas il faut traverser la Manche car il n’y a rien d’équivalent parmi les structures privées en France. La trentaine de chevaux confiés à Cestmir Olehla – un des entraîneurs les plus titrés d’Europe centrale – jouit d’un confort exceptionnel. Récemment arrivé au service de Jiri Travnicek, il confie volontiers n’avoir jamais disposé de telles conditions de travail.

Toutes les écuries, spacieuses et fonctionnelles, sont équipées d’une douche intérieure. Un grand manège couvert permet de dresser et de faire sauter les jeunes chevaux. Ces derniers vont tous les jours dans le grand marcheur, mais ils peuvent aussi s’exercer dans le marcheur aquatique, où ils évoluent avec de l’eau jusqu’au milieu du canon. Clou du spectacle, la piscine permet de faire nager les galopeurs sur plusieurs dizaines de mètres en toute sécurité. Mais il n’y pas que les chevaux qui sont bien logés.

Jiri Travnicek a bâti sa fortune dans l’industrie et, pour accueillir ses clients internationaux au beau milieu de la campagne tchèque, DS Pegas s’est équipé d’un réceptif comparable à celui d’un hôtel. Cependant, si tout est fonctionnel et respire la qualité, l’ensemble ne verse pas dans l’ostentatoire. On n’est pas surpris de cette relative sobriété lorsque l’on rencontre Jiri Travnicek. Il a beau être un capitaine d’industrie, c’est un homme au contact facile et direct, sans la sophistication factice que l’on trouve parfois chez ceux qui, comme lui, ont fait fortune en quelques décennies.

Dans la légende de Pardubice. Cestmir Olehla a gagné toutes les plus grandes courses du programme tchèque, en plat comme sur les obstacles. Cet ancien vétérinaire – un passage obligé pour avoir le droit d’entraîner pendant la période communiste – était le mentor d’un cheval de légende, Železník (Zigeunersohn). Déniché en Hongrie alors qu’il était yearling, ce dernier est entré dans l’histoire en remportant à quatre reprises le Velká Pardubická, plus connu en France sous le nom de Grand National de Pardubice. Cette épreuve aux audiences télévisées supérieures à la finale du championnat de football national est une immense fête et, comme nous l’a confié Jiri Travnicek, « c’est la seule course que l’ensemble des habitants de notre pays connaissent et regardent, même lorsqu’ils n’ont pas de lien particulier avec la compétition hippique ». L’homme de DS Pegas a lui aussi inscrit plusieurs fois son nom au palmarès de cette course qui fait vibrer toute une nation, en particulier grâce à une formidable jument française. Il nous avait confié en décembre dernier : « J’ai acheté Orphée des Blins (Lute Antique) pour courir en cross-country, discipline dans laquelle elle avait déjà eu des résultats en France. Elle est ensuite entrée dans la légende des courses de notre pays en remportant à trois reprises le Velká Pardubická. Aujourd'hui, elle profite d’une paisible retraite. » Cette AQPS a sa propre statue en bronze à l’entrée de DS Pegas. Le fondeur ayant réalisé celle de Frankel (Galileo), qui trône à Royal Ascot, a en effet réalisé une reproduction taille réelle de la généreuse sauteuse.

Les courses à l’ancienne.  Jiri Travnicek est un homme pressé, perpétuellement en activité. À peine vous a-t-il adressé la parole qu’il est déjà 10 mètres devant vous, se dirigeant à grandes enjambées vers l’autre bâtiment qu’il veut vous montrer. On est très loin de l’image du propriétaire flambeur. Il gère ses investissements hippiques à la manière du grand chef d’entreprise qu’il est : de manière très organisée, en s’entourant des meilleurs, avec des budgets et des deadlines établis à l’avance. Un de ses plus grands plaisirs consiste à suivre l’entraînement de ses chevaux, presque au quotidien, tout en établissant le programme avec l’entraîneur. On n’est pas loin du fonctionnement des grands propriétaires qui ont fait l’histoire des courses françaises. Surtout que Jiri Travnicek est considéré par ses pairs comme un véritable homme de cheval, qui décide souvent lui-même de ses achats. Déjà sous la période communiste, il y a plusieurs décennies, il était l’un des pratiquants et des défenseurs de la compétition hippique grâce auxquels les courses ont survécu jusqu’à aujourd’hui. À son palmarès ne manque désormais qu’une seule course importante : le Derby tchèque. Ses représentants sont montés sur le podium à de multiples reprises et, compte tenu des moyens mis en œuvre, on peut penser qu’il ne s’agit que d’une question d’années avant de parvenir à décrocher la victoire.

TABLEAU DES GAGNANTS DU DERBY TCHÈQUE DEPUIS 2009 

Édition

Lauréat

Origine

Entraîneur

Autres performances

2018

Blessed Kiss

Kentucky Dynamite & Blanc sur Blanc, par Hold That Tiger

I. Endaltsev

St Leger tchèque, Gr3 en Russie

2017

Joseph

Lando & Josselin, par Muhtathir

P. Tůma

Placé en Allemagne sur les obstacles

2016

Gontchar

Champs Elysées & Gontcharova, par Zafonic

A. Šavujev

5e du Prix Chaudenay (Gr2)

2015

Touch of Genius

Galileo & Festoso, par Diesis

J. Vana

4e du Gran Premio di Milano (Gr2)

2014

Cheeky Chappie

High Chaparral & Cheeky Weeky, par Cadeaux Généreux

R. Holcak

St Leger tchèque, deux victoires en obstacle

2013

Mister Aviation

Montjeu & Gamra, par Green Desert

F. Holcak

Deux victoires en obstacle

2012

Kadyny

Zamindar & Hoh My Darling, par Dansili

H. Blazkova

3e du Prix des Chênes (Gr3)

2011

Roches Cross

Whipper & Danemarque, par Danehill

J. Vana

Gran Corsa Siepi Nazionale (Gr1), deux fois

2010

Talgado

Lomitas & Haiyfoona, par Zafonic

F. Neuberg

5e du Prix Lord Seymour (L)

2009

Age of Jape

Jape & Age of Gold, par Belmez

F. Holcak

Triple couronne tchèque, Gran Corsa Siepi d’Italia (Gr1)

La montée en puissance de la Tchéquie dans la région. Par le passé, c’est la Pologne qui dominait les courses d’Europe centrale, en particulier grâce à la qualité de son élevage, qui était très supérieur à celui des pays alentour. Une telle situation était très simple à expliquer. L’État polonais, y compris lors de la période communiste, importait des étalons d’Europe de l’Ouest, notamment un certain nombre de gagnants du Derby allemand. En outre, dans cette région d’Europe, et tout particulièrement en Tchéquie, c’est la tenue qui est reine. Et pour cause, après avoir commencé leur carrière en plat – avec les classiques comme le Derby en ligne de mire –, les chevaux doivent être capables de bien vieillir tout en passant sur les obstacles. Avec l’ouverture des frontières, les choses ont beaucoup changé. Au moment même où l’élevage polonais baissait, les acheteurs se sont rendu compte qu’ils pouvaient trouver en Europe de l’Ouest des chevaux d’une qualité équivalente ou supérieure à des tarifs beaucoup plus compétitifs. Dans le même temps, le niveau en République tchèque a beaucoup progressé, grâce aux investissements des propriétaires, mais aussi du fait des importations et des connaissances acquises par les professionnels tchèques étant allés courir en Europe de l’Ouest. 

Aussi, il n’est pas surprenant de constater que le dernier produit de l’élevage polonais capable de remporter le Derby tchèque est Age of Jape (Jape), en 2009. Depuis, la première place a été monopolisée par des chevaux nés en France ou par des sujets sortant de l’entraînement irlandais (en particulier de la galaxie Coolmore ou de Jim Bolger). Le portrait-robot du vainqueur du Derby tchèque est un 3ans capable de tenir 2.400m et pris en 45 de valeur.

Son plan pour y parvenir. Jiri Travnicek est bien décidé à remporter cette épreuve qui manque à son palmarès et il a un plan pour y parvenir. Il achète régulièrement dans les ventes françaises, mais aussi et surtout il élève dans notre pays et achète des poulinières de qualité. Lors de la vente d’élevage Arqana, l’homme du haras de Beaufay s’est distingué en faisant l’acquisition du top price de la deuxième journée, à 150.000 €. Il s’est offert Kapitale (Dubawi), troisième du Longines Lydia Tesio (Gr1) et sœur du triple lauréat de Gr1 Kamsin (Samum). Son élevage et ses achats français doivent donc lui permettre de progresser encore. Mais il nourrit bien d’autres ambitions, comme il nous l’avait confié l’an dernier : « Mon élevage compte à la fois des chevaux de plat et des sujets destinés aux obstacles. En dehors du Derby, dans lequel nous sommes passés proches de la victoire à plusieurs reprises, nous avons remporté tous les classiques du programme tchèque. L’étape suivante était donc de courir en France, ce que nous avons commencé à faire voici plusieurs années. Rapidement, il est apparu évident que, pour être performants dans l’Hexagone, il fallait avoir une base dans le pays, pour élever des chevaux d’une qualité supérieure à celle nécessaire à l’obtention de la victoire en Tchéquie. Mais également dans l’objectif de limiter les longs voyages, qui sont préjudiciables à la performance. À l’avenir, nous aurons plus de partants en France, avec des chevaux élevés ici et qui bénéficient donc des primes à l’éleveur. » En France, les sauteurs de Jiri Travnicek sont confiés à Yannick Fouin et ses chevaux de plat à Fabrice Chappet. Le haras de Beaufay, qui brille par la qualité de ses installations, doit à terme accueillir pour moitié des juments appartenant à des clients. Parmi ces derniers, il y a notamment Jiri Charvat, un des hommes forts de la filière hippique locale, qui stationne désormais plusieurs poulinières à Beaufay.

Ces passionnés qui se battent pour les courses. En juin 2017, Joseph (Lando) a offert un premier Derby à son éleveur et propriétaire, Jiri Charvat. La casaque de ce dernier est bien connue en France, où My Old Husband (Gentlewave) et Trip to Rhodos (Rail Link) se sont distingués jusqu’au niveau black type. En 2018, le FR Tzigane du Berlais (Poliglote) lui a offert sa dernière victoire dans le Velká Pardubická.

Comme Jiri Travnicek, Jiri Charvat est un grand industriel. Ces deux hommes font partie du groupe de passionnés qui portent les courses du pays à bout de bras. Outre le fait qu’ils entretiennent d’importants effectifs à l’entraînement, ils n’hésitent pas à sponsoriser des courses et même à investir dans les hippodromes pour être certains d’assurer leur avenir. La base de la pyramide des courses tchèques est constituée de nombreux permis d’entraîner qui préparent leurs chevaux en famille. Mais, dans un pays où il n’y a pas d’équivalent du PMU et où le commerce n’existe presque pas, le soutien politique et financier des dix plus gros propriétaires est indispensable à la pérennité de la compétition hippique. Alors que toute l’Europe des courses avait les yeux rivés sur les Guinées à Newmarket, nous nous sommes rendus à Most. Et c’est en tant que copropriétaire de cet hippodrome que Jiri Charvat nous a confié dans un français impeccable : « Je suis arrivé aux courses par l’intermédiaire de mes enfants, qui aimaient les chevaux. Le sport hippique m’a apporté de grandes joies, dans mon pays bien sûr, mais aussi en France et en Italie, où les tchèques ont toujours énormément gagné sur les obstacles. Royal Mungins (Daylami) m’a par exemple offert la victoire dans le Gran Corsa Siepi di Milano et deux fois dans le Premio Corsa Siepi di Merano (Grs1). La ville de Most était un haut lieu d’extraction du charbon. Pour réhabiliter ce terrain, qui était difficile à utiliser après l’activité minière, l’État communiste a décidé de bâtir un hippodrome. Pour préserver l’avenir du site, nous avons décidé d’en acheter la moitié. » Bien entretenu, ce site accueille de très nombreuses activités (concours hippiques, aire de barbecue, sports d’extérieur, équitation…), y compris en dehors des journées de courses. Chaque épreuve est sponsorisée par une entreprise.

L’international n’est pas une option. Le Jockey Club tchèque a fonctionné de 1919 à 1950 avant de cesser son activité. Les courses ont cependant survécu à la domination soviétique. Tolérées par les autorités communistes, elles étaient à cheval entre une activité sportive et une activité agricole. Élevés comme une production secondaire dans les grandes exploitations collectives, les chevaux étaient utilisés pour participer à des compétitions entres États communistes. Ainsi, les Tchèques se mesuraient alors aux Russes et aux Polonais, les deux nationaux les mieux équipés de l’époque. En parallèle, de nombreuses courses de pays et de poneys ont donné le goût de la compétition hippique aux populations rurales et même fait naître la vocation de nombreux professionnels actuels. Après la révolution, le Jockey Club tchèque a été relancé en 1991. On court actuellement sur 11 hippodromes, avec un total de 59 réunions et 459 épreuves, 317 en plat, 45 sur les haies et 97 en steeple-chase. Le pays compte un total de 148 entraîneurs et 439 propriétaires. L’économie de la République tchèque – où le chômage atteint à peine les 3 % – est largement tournée vers les exportations. Celui qui était le pays d’Europe centrale le plus avancé théologiquement au sortir de la guerre est redevenu un acteur important de l’industrie sur le Vieux Continent. Au point que le niveau de vie ne cesse de progresser, avec un smic proche des 900 €. Sans accès à la mer et proches de l’Allemagne, les Tchèques ont l’habitude de travailler hors de leurs frontières. Jiri Charvat est aussi le président du Jockey Club tchèque et il nous a confié : « Le total des allocations distribuées en République tchèque est de deux millions d’euros sur la saison. Or les chevaux entraînés dans notre pays gagnent tous les ans entre deux et trois millions d’euros à l’étranger, que ce soit dans les pays alentour ou en France et en Italie. »

Une véritable émulation. Pour la première fois, en 2016, les chevaux entraînés en République tchèque ont gagné plus d’allocations hors de ce pays que le montant total des allocations du programme local. Au point que certains entraîneurs ne courent pratiquement qu’à l’étranger et plus dans leurs pays. C’est le cas de Václav Luka, qui achète souvent à réclamer. Il obtient de bons résultats avec des chevaux compliqués, comme Wireless (Prix de Montretout, L, 2e du Prix Quincey, Gr3), Ventaron (3e du Grand Prix de la Région Grand Est, L), Donn Halling (3e du Prix Lord Seymour, L), Nagano Gold (Prix Lord Seymour, Listed, 3e du Prix Prix d’Hédouville, Gr3)… Dans les pays de l’Est, la réussite des Tchèques en Italie, en Allemagne et en France a créé une certaine émulation. Ils sont de plus en plus nombreux à oser revoir leurs investissements à la hausse pour se frotter aux Européens de l’Ouest. Subway Dancer (Shamardal), qui court quasi exclusivement en France, a terminé son année en apothéose, se classant troisième des Qipco Champion Stakes (Gr1) de Cracksman (Frankel). C’est le premier cheval de l’histoire de l’entraînement tchèque à monter sur le podium d’un Gr1 anglais en plat, et son entraîneur, Zdeno Koplik, rêve déjà de revenir en Angleterre…