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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Flavien Prat, re-born in the USA

International / 08.05.2019

Flavien Prat, re-born in the USA

Le dimanche 7 décembre 2014, un jeune jockey de 22 ans a monté sa dernière course en France, se classant troisième dans le Prix Max Sicard (L), en selle sur Lord of Gracie (Oratorio). Quelques semaines plus tard, Flavien Prat a posé ses bagages à Santa Anita, où il a gagné le 31 décembre la première course de sa deuxième carrière. L’année dernière, il a terminé pour la première fois dans le top 10 des jockeys américains. Et ce samedi, il est devenu le deuxième jockey français à gagner le Kentucky Derby. Seul Jean Cruguet avait réussi cela avant lui, en remportant la Triple couronne 1977 avec Seattle Slew (Bold Reasoning). Le succès de Country House (Lookin at Lucky) a fait couler beaucoup d’encre (et naître beaucoup de tweets). Mais il va désormais rester dans les livres d’histoire. Dans la nuit de mardi à mercredi, Flavien Prat est revenu sur ce succès et sa vie de jeune jockey. Né en France, il aura 27 ans le 4 août prochain et, à la manière de Bruce Springsteen, il est « re-born in the USA. »

Par Franco Raimondi

Jour de Galop. – Pourriez-vous expliquer à un Français ce que signifie gagner le Kentucky Derby ?

Flavien Prat. – C’est une course pour 3ans qui est donc comparable au Prix du Jockey Club. Au niveau médiatique, c’est un Prix de l’Arc de Triomphe, mais en plus grand ! C’est vraiment le show, avec 160.000 spectateurs, et cela va bien au-delà du milieu des courses. Je me rends compte avec quelques jours de recul que gagner le Kentucky Derby est quelque chose d’exceptionnel. C’est la course qui fait rêver tous les jockeys. On travaille dans cet objectif depuis l’hiver. Il faut trouver le bon cheval, mais les valeurs ne sont pas en béton car il s’agit de 3ans. Celui qui est le favori en février peut ne pas progresser. Alors que d’autres explosent au fil des semaines. Les choses changent très vite, le poulain qui était une monte de rêve peut ne même pas être au départ, comme ce fut le cas cette année.

La carrière de Flavien Prat en chiffres

Il compte 672 victoires aux États-Unis, dont 662 depuis 2015, année durant laquelle il s’est installé dans le pays. Sa meilleure saison complète fut 2018, avec 182 succès sur 829 courses (21,95 %). Ses chevaux ont décroché 12,95 millions de dollars d’allocations et 78 Groupes en quatre saisons et demie, dont 24 Grs1. L’année dernière, il en remporté 28 sur 126 montes (22,2 %), se classant troisième derrière Jose Ortiz (35) et Irad Ortiz (30). Il a enregistré une réussite similaire sur le gazon (15 Groupes) et le dirt (13).

Il a gagné au niveau Gr1 pour neuf entraîneurs différents, dont six avec Simon Callaghan, notamment trois en selle sur Bellafina (Quality Road).

La cote de Country House dans le Kentucky Derby, c’est 65,20 contre un. Un seul gagnant avait rapporté plus gros : Donerail (McGee), lauréat à 91/1 en 1913. Quatre jockeys ont monté Country House avant Flavien Prat. Luis Saez, le pilote de Maximum Security (New Year’s Day), l’avait monté à trois reprises. Joel Rosario lui était associé dans l’Arkansas Derby (Gr1), la course où le poulain a décroché les points qui lui ont ouvert la porte du Kentucky Derby.

Country House est pour beaucoup un gagnant chanceux du Kentucky Derby. Pour d’autres, il n’a pas gagné… Quand et comment avez-vous récupéré la monte ?

Il ne faut pas sous-estimer Country House. Il a fait un truc extraordinaire et c’est dommage qu’il ne puisse pas courir les Preakness. Son entraîneur, Bill Mott, l’a géré à la perfection et il fera le meilleur choix pour le cheval. J’avais deux montes possibles dans le Kentucky Derby. Et c’est dix jours aupavant que mon ami Alex Solis, lequel gère les intérêts des propriétaires, m’a convaincu de me mettre en selle sur Country House. Sur le papier, il avait une très petite chance. Mais il était sur la montante. Après le tirage au sort, avec sa boîte presque dans les tribunes, je pensais avoir une chance minime. Je l’ai monté en confiance, assez sereinement, mais néanmoins avec un peu de pression, car c’était tout de même le Kentucky Derby. Il a eu un bon parcours malgré son numéro. Il n’était pas évident de refaire du terrain en pleine piste comme il l'a fait.

Malade, Country House dit non aux Preakness. Le rêve de Triple couronne est déjà terminé dans le camp de Country House (Lookin at Lucky). Mardi après-midi Bill Mott a déclaré : « Il ne sera pas au départ des Preakness Stakes. Il a toussé et sa prise de sang n’a pas été bonne. Il s’agit fort probablement d’un virus, même si le poulain n’a pas de fièvre et mange. Parfois, cela peut arriver : un cheval sort de sa course en bel état et, une semaine après, il donne des signes de fatigue. » Country House est le premier gagnant du Kentucky Derby à renoncer aux Preakness Stakes depuis 1996, quand Grindstone (Unbridled) fut retiré après le succès à Churchill Downs, suite à une fracture du genou.                        

Flavien Prat a décroché le Graal pour sa cinquième saison aux États-Unis. En 2014, quand il a décidé de quitter la France pour la Californie, on pouvait penser qu’il partait sur un coup de tête. Nous lui avons demandé quel était son état d’esprit à l’époque.

J’étais le deuxième jockey d’une grande maison, celle des frères Wertheimer. Et travailler avec un grand comme Olivier Peslier m’a beaucoup aidé. Mais j’avais compris que je ne serais jamais le premier. Et à mon âge, il était difficile d’attendre. Il arrive toujours un moment où il ne faut pas se contenter de jouer le numéro deux. Le Prix Marcel Boussac, en selle sur Indonésienne (Muhtathir), fut mon premier Gr1. Et franchement, après cette victoire, la situation et mes perspectives n’avaient pas changé autant que je l’espérais.  

Je n’avais pas beaucoup à perdre et je ne me plongeais pas dans l’inconnu car j’avais passé plusieurs hivers à Santa Anita, chez Richard Mandella. Je savais à quoi m’attendre en Californie. Et c’était le bon moment pour changer. Je pensais trouver aux États-Unis un point de départ pour ma deuxième carrière, et de bonnes conditions pour exercer ma profession.

Florent Geroux, Julien Leparoux et vous-même, soit les trois jockeys français qui exercent aux États-Unis, avez remporté l’année dernière 460 courses et un cumul de 42,4 millions de dollars d’allocations. La réussite est donc au rendez-vous. Mais peut-on pour autant parler d’une équipe de France ?

C’est un sport individuel et, en piste, nous sommes adversaires. Mais les relations sont très bonnes et chacun poursuit son propre chemin. Julien a débuté aux États-Unis, ce qui le différencie de nous. Florent et moi avons quittés la France à des stades différents de notre carrière. Il est tout à fait logique que nous nous entendions bien. Nous parlons la même langue. Et nous avons gardé une vision européenne des choses. Même si nous sommes désormais des jockeys américains.

L’adaptation au monde des courses américain a-t-elle été difficile ?

Franchement, non. Je savais que ce qui m’attendait et n’était pas très différent de la France. Il y a vingt ans, c’était probablement plus dur. À présent, les jockeys français ont appris à travailler avec des agents. Nous avons des clients privilégiés, sans être liés par contrat avec un propriétaire ou un entraîneur. J’ai eu beaucoup de chance en faisant mes premiers pas en Californie chez un grand entraîneur comme Richard Mandella. Il est d’une grande classe avec les chevaux comme avec les hommes. Et avec Derek Lawson, j’ai trouvé un excellent agent.

Les courses américaines sont-elles plus difficiles pour un jockey de formation française ?

Je pense que les courses françaises sont une école excellente. Nous avons l’habitude de monter chaque jour sur un hippodrome différent, dans de nombreux handicaps aux valeurs très serrées, où la différence se joue sur un détail. Dans les courses sur le gazon, je n’ai pas trouvé de grosses différences, en dehors du profil des pistes qui sont plus petites. Le train de course est donc décisif.

LES VICTOIRES AU NIVEAU GR1 DES JOCKEYS FRANÇAIS AUX ÉTATS-UNIS

Jockey Gr1
Florent Geroux 28
Christophe-Patrice Lemaire 25
Flavien Prat 24
Christophe Soumillon 22
Julien Leparoux 16
Pierre-Charles Boudot 9
Maxime Guyon 9
Olivier Peslier 8
Mickael Barzalona 7
Stéphane Pasquier 6
Gregory Benoist 5

Vous avez gagné vingt-quatre Grs1 aux États-Unis, dont dix-sept sur le dirt. Est-ce difficile de s’adapter à cette surface ?

C’est tout simplement un autre sport. Déjà, les projections de sable sont un problème, pour les chevaux mais aussi pour les jockeys. Il faut  apprendre à les gérer. Les courses ont un déroulement bien différent, on ne peut pas attendre et gagner sur une pointe de vitesse comme en Europe. Les chevaux n’accélèrent pas, tout se joue sur le train, qui fait la sélection… Je me suis beaucoup appliqué sur ce sujet, j’ai façonné mon style sur le dirt et la réussite est arrivée.

Vous avez remporté l’Étrier d’or en France, où vous avez gagné 296 courses en sept saisons. Aux États-Unis, depuis 2015, vous comptez 662 succès en quatre saisons et demie. À ce point de votre carrière, vous sentiez-vous jockey français ou américain ?

J’ai fait mon choix, je suis devenu un jockey américain. C’est en Californie que j’exerce ma profession. Santa Anita, c’est un hippodrome magnifique, un des plus beaux du monde, et je dois vous avouer que l’opportunité de vivre en Californie a été l’une de mes motivations pour partir. La France, c’est mon passé, les États-Unis, mon présent et mon futur. Ceci étant dit, la France est très importante pour moi. Et je tiens toujours à remercier tous ceux qui m’ont aidé à devenir jockey. Monsieur Clout qui m’a formé et monsieur Smaga m’a permis de gagner mon premier Groupe [le Prix Perth 2012 avec Don Bosco, ndlr]. Monsieur Fabre m’a beaucoup aidé, en suggérant que je devienne le deuxième jockey de la casaque Wertheimer.

Vous n’avez donc pas la tentation de revenir, même pas pour gagner un Arc de Triomphe…

Si on me propose une bonne monte dans l’Arc de Triomphe, je ferai l’aller-retour, les avions sont là pour ça. L’Arc, c’est toujours une course magique. J’ai regardé des milliers de fois la victoire de mon idole, Lanfranco Dettori, avec Lammtarra (Nijinski). J’ai gardé mes racines en France, ma famille et beaucoup d’amis. De nos jours, nous avons la possibilité de communiquer à distance. Je viens en France une fois par an.

LES VICTOIRES AU NIVEAU GR1 DE FLAVIEN PRAT

Année Course Surface Cheval Entraîneur
2019 Kentucky Derby dirt Country House Bill Mott
2019 Santa Anita Oaks  dirt Bellafina Simon Callaghan
2018 La Brea Stakes  dirt Spiced Perfection Brian Koriner
2018 Bing Crosby Stakes  dirt Ransom the Moon Philip D'Amato
2018 Chandelier Stakes  dirt Bellafina Simon Callaghan
2018 Del Mar Debutante Stakes  dirt Bellafina Simon Callaghan
2018 Rodeo Drive Stakes  turf Vasilika Jerry Hollendorfer
2018 Shoemaker Mile Stakes  turf Hunt (IRE) Philip D'Amato
2017 Breeders' Cup Dirt Mile  dirt Battle of Midway Jerry Hollendorfer
2017 Bing Crosby Stakes  dirt Ransom the Moon Philip D'Amato
2017 Santa Anita Oaks  dirt Paradise Woods Richard Mandella
2017 Zenyatta Stakes  dirt Paradise Woods Richard Mandella
2017 Chandelier Stakes  dirt Moonshine Memories Simon Callaghan
2017 Del Mar Debutante Stakes  dirt Moonshine Memories Simon Callaghan
2017 Rodeo Drive Stakes  turf Avenge Richard Mandella
2016 Bing Crosby Stakes  dirt Lord Nelson Bob Baffert
2016 Santa Anita Sprint Championship Stakes  dirt Lord Nelson Bob Baffert
2016 La Brea Stakes  dirt Constellation Jerry Hollendorfer
2016 Humana Distaff Stakes  dirt Taris Simon Callaghan
2016 Gamely Stakes  turf Illuminant Michael McCarthy
2016 Breeders' Cup Turf Sprint  turf Obviously Philip D'Amato
2016 Rodeo Drive Stakes  turf Avenge Richard Mandella
2016 Northern Dancer Turf Stakes turf The Pizza Man Roger Brueggemann
2015 Bing Crosby Stakes  dirt Wild Dude Jerry Hollendorfer

FLAVIEN PRAT EN DIX DATES

13 septembre 2008 - Il gagne sa première course, un handicap à Fontainebleau, en selle sur la pouliche Austria (Second Set), entraînée par son maître d’apprentissage, Tony Clout.

2009 - Flavien Prat remporte l’Étrier d’or du meilleur apprenti de France, avec 61 victoires en 527 montes. Et il termine quatorzième, dead-heat avec Gérald Mossé, dans le classement pour la Cravache d’or. Ce score est le meilleur de sa carrière en France.

15 janvier 2010 - Il fait exploser le PMU de Santa Anita lors de sa première victoire aux États-Unis, en selle sur Heavenly n’ Free (Free House). La jument était à 50/1 dans un lot de cinq partants…

21 mars 2012 - Il signe un contrat de deuxième jockey pour la casaque Wertheimer.

1er novembre 2012 - Il gagne son premier Groupe, le Prix Perth (Gr3), à Saint-Cloud, en selle sur Don Bosco (Barathea), un pensionnaire de David Smaga qui devance la Wertheimer Évaporation (Red Ransom).

6 octobre 2013 - Il remporte un premier Gr1 avec Indonésienne (Muhtathir), le deuxième choix des Wertheimer dans le Prix Marcel Boussac. La pensionnaire de Christophe Ferland affichait une cote individuelle de 38/1.

2 janvier 2015 - Il démarre sa première saison complète aux États-Unis en remportant un réclamer pour femelles associé à Patriotic Brother (Brother Derek), une pensionnaire de Patrick Biancone.

5 mai 2015 - C’est pour son patron américain, Richard Mandella, qu’il décroche son premier Groupe aux États-Unis, les Precisionist Stakes (Gr3) sur le dirt, en selle sur l’argentin Catch a Flight (Giant’s Causeway)

6 mai 2017 - Il découvre la folle ambiance du Kentucky Derby avec Battle of Midway (Smart Strike), un pensionnaire de Jerry Hollendorfer. Il décroche la troisième place à 40/1.

4 mai 2019 - Le grand jour du Kentucky Derby est arrivé.