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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Isabelle Ire

Courses / 20.05.2019

Isabelle Ire

Par Adeline Gombaud

Dimanche, son effusion de joie après le succès de Carriacou dans le Zeturf Grand Steeple-Chase de Paris a ravi Auteuil. Isabelle Pacault, éternelle amoureuse des chevaux, a accepté de partager cet immense bonheur avec Jour de Galop.

Oui, c’est la première femme à remporter le Zeturf Grand Steeple-Chase de Paris. Mais non, ce n’est pas la première chose qu’Isabelle Pacault retient de sa victoire de dimanche. Loin de là ! Ce qui lui vient à l’esprit lundi matin, alors qu’elle commence tout juste à réaliser, c’est d’abord la communion avec les gens de chevaux. « J’ai reçu énormément de messages de personnes à qui cette victoire a fait plaisir, parce qu’ils aiment les chevaux tout simplement. Pas forcément des gens des courses d’ailleurs… Oui, je crois qu’Auteuil était content, et de mon côté, c’est l’une des rares fois où j’ai ressenti une réelle satisfaction et une sorte de plénitude… Le fait d’être une femme importe peu. Parce que c’est d’abord la victoire d’un cheval, et celle d’une équipe. » Et quand on lui demande comment elle se sent, même type de réponse : « Je vais bien, parce que Carriacou va bien. Il est bien rentré, n’a perdu que dix kilos et a tout mangé ! Il est sorti à la piste ce matin, puis il est parti à la plage, à Jullouville, près de Mirande. Il a mérité ses vacances en thalassothérapie ! » Un soulagement d’autant plus grand que Carriacou aurait pu ne jamais revoir un hippodrome, en raison de gros soucis de jambes arrivés après sa première tentative dans le Grand Steeple (troisième, en 2017). Des tendinites soignées à Mirande, avec beaucoup de patience…

En famille. Il y a tant de choses dans cette victoire. L’aboutissement d’une carrière d’abord, après être passée si près du succès avec Vénus de Mirande (Carmont) une première fois, en 1994, puis Lord Carmont (Goldneyev), treize ans plus tard. Comme ses deux aînés, Carriacou, c’est le cheval d’une famille, unie par la même passion, celle du cheval. Flore Évain, la maman d’Isabelle, n’a pas eu d’autre choix que de venir à Auteuil ce dimanche, comme des dizaines d’années plus tôt, elle avait accepté la décision de son époux de s’installer dans la Manche pour y élever des chevaux. « Nous sommes originaires des Ardennes, mais il n’y avait pas beaucoup de chevaux là-bas ! Alors mon père, Jean-Claude Évain, a acheté Mirande, qui nous a d’abord servi de résidence secondaire. Il y emmenait ses chevaux de sport l’été, et nous parcourions les terrains de concours de Normandie. Mais Maman n’a jamais été passionnée de chevaux comme lui. Quand mon père m’encourageait dans cette voie, elle avait plutôt tendance à me freiner, avec sa prudence de mère… Cela dit, elle suit les courses via Equidia, et dimanche, nous ne lui avons pas laissé le choix ! Nous l’avons même portée sur le podium, et je pense qu’elle était plutôt fière ! »

Ce succès, avec un cheval élevé à Mirande et qui en porte les couleurs, c’est avant tout une victoire familiale. Et ça aussi, ça change tout. Car autour d’Isabelle, seule fille dans une famille de six enfants, c’est un vrai clan. « Mes frères m’ont toujours soutenue. Seul, on ne peut rien faire. Mais quand on sent la confiance que les autres vous portent, on avance. On se soutient, on se remonte le moral en cas de doute… Il y a mes filles aussi. Avec Anne-Sophie, qui a choisi le même métier que le mien, on échange beaucoup sur les chevaux. Le fait qu’elle ait aussi un partant dans le Grand Steeple, c’était fort. Spirit Sun a chuté, mais le cheval comme l’entraîneur sont encore jeunes ; ils vont apprendre ! Anne-Sophie a une telle force en elle que je sais qu’elle va réussir. Elle aime les chevaux, elle aime la compétition. Elle aime beaucoup de choses d’ailleurs, la voile, la mer, la musique… Elle aurait pu faire bien d’autres choses qu’entraîneur mais c’est ce qu’elle a choisi. Et bien sûr, j’en suis très fière. » Par extension, cette famille, c’est aussi son équipe, des fidèles, qui l’accompagnent depuis des années. « Vous me parliez d’être la première femme à gagner cette course, et je vous disais que cela m’importait peu. Notamment parce qu’avec les chevaux, on a besoin de cette complémentarité entre hommes et femmes. Au sein de mon équipe, on peut s’échanger les chevaux, parce qu’un jour, tel cheval va avoir besoin d’être monté par un homme, ou inversement… Chacun est à sa place, chacun fait son job, et cela fonctionne. Je ne suis pas pour la parité à tout prix : l’important, selon moi, c’est que la personne soit à sa place en fonction de ses compétences, pas de son genre. »

Créer l’alchimie. Isabelle Pacault aime ses chevaux. Et les voir en course peut être une souffrance. Mais dimanche, singulièrement, elle avoue avoir ressenti une sérénité inhabituelle. « Habituellement, je suis très, très tendue en arrivant aux courses. Mais dimanche, oui, j’étais sereine. Bon attention, je n’ai pas pu déjeuner, mais j’avais confiance dans mon cheval, confiance dans le jockey, et confiance dans le couple que j’avais créé. » La notion de couple, c’est bien ce qu’Isabelle Pacault a cherché en faisant appel à Davy Russell, quand elle a su que ni Jonathan Plouganou, partenaire du cheval lors de sa dernière victoire, ni Stéphane Paillard, son jockey habituel, ne pourraient être associés à Carriacou. « C’était un coup de folie, mais comme souvent, j’ai suivi mon instinct. Je voulais qu’il y ait une vraie alchimie entre mon cheval et son cavalier. Je dis cavalier, et non jockey, parce que c’est cette notion de couple que je cherchais… On ne peut pas commander un cheval. On lui propose, on lui suggère… Surtout avec Carriacou, un cheval particulièrement intelligent. Davy Russell est venu monter le cheval samedi. Je lui ai demandé s’il voulait le sauter, même si ce n’est pas dans mes habitudes de sauter mes chevaux la veille, mais Davy a refusé. Ils ont fait un galop de chasse, ils sont allés se promener dans les allées du centre d’entraînement – qu’il a trouvé somptueux ! Ils ont fait connaissance. Le reste, la pression par exemple, je savais qu’il savait la gérer. Les pelotons fournis aussi… Il a gagné la Gold Cup, deux fois le Grand National… Les Irlandais ont les chevaux dans le sang. C’est quelque chose qui ne s’explique pas ! Dimanche, on s’est peu parlé. Il a fait le tour de l’hippodrome à pied. De mon côté, je ne lui ai pas donné d’ordres. "As you feel…" C’est quelque chose que j’ai appris de Jean-Claude Rouget. Quand Anne-Sophie montait pour lui, il la laissait libre de ses choix. Il est important de ne pas enfermer les jockeys dans des ordres, de les laisser faire leur métier, prendre leurs responsabilités. Vous avez vu le parcours que Davy a donné à Carriacou ? C’était magnifique. Ce n’est pas le jockey le plus esthétique, mais il a toujours les mains posées, en laissant le cheval se prendre en charge, comme s’il lui disait : "Je te montre où aller, et toi tu fais ton job. " C’était beau, très beau. »

Éleveur, par la force des choses. Celle qui parle de l’alchimie entre le cheval et son cavalier, c’est Isabelle la cavalière. Celle qui monte encore ses chevaux le matin, « mais moins souvent, parce que si je tombe, je me fais mal ! » Isabelle sera toujours d’abord la cavalière, mais elle est aussi, au fil du temps, devenue Isabelle l’éleveur. « Il a fallu que je m’y mette quand mon père est décédé, même si Mirande reste une entreprise familiale, dans laquelle mes frères sont partie prenante, et notamment Arnaud, le seul qui travaille vraiment dans les chevaux. Je fais les croisements… au pif ! Je n’ai pas peur de le dire. J’ai choisi Califet pour la mère de Carriacou d’abord parce que c’était un étalon maison, et aussi parce que c’était un cheval à l’intelligence exceptionnelle. Il a transmis cette qualité à son fils. Medanik, la mère, était une petite jument, pas exceptionnelle, mais très tonique. Je pensais que le croisement pourrait donner quelque chose de bien. La jument est morte en 2014, peu de temps après avoir donné naissance à Goji, une fille de Saddex qui est tombée récemment à Auteuil. Je pense que je vais la garder comme poulinière, car je n’ai plus de femelles de cette souche. J’ai vendu des sœurs de Carriacou à des personnes que j’apprécie, Sébastien Leloup, qui a longtemps travaillé pour moi, et Charlotte, qui fait partie de mon équipe. »

À Mirande, une quinzaine de poulinières sont stationnées à l’année, sans compter les poulinières arabes, appartenant au cheikh Tahnoon bin Zayed Al Nahyan, un client de son père, qui avait mis en place cet élevage il y a une trentaine d’années. « Je veux garder un nombre restreint de poulinières, ne pas dépasser une trentaine de chevaux. Les origines, les croisements, l’élevage, c’était surtout le truc de mon père et de Guy [Cherel, ndlr]. L’élevage de chevaux de course, ils l’ont monté ensemble, à partir d’une jument AQPS que mon père montait en concours. Moi, j’ai des souvenirs de gamine, accompagnant mon père et monsieur de Royer dans les élevages de chevaux de sport du coin, assistant aux transactions avec Alfred Lefebvre, le plus grand marchand de chevaux de concours du siècle… Je les entendais parler de croisements, de ramener du sang sur telle ou telle souche, je les voyais juger les foals. Je n’y comprenais rien, mais j’ai bien dû emmagasiner des choses qui me servent aujourd’hui ! En revanche, j’ai toujours été nulle en commerce. À partir du moment où je pose les fesses sur un cheval, il m’est impossible de le vendre. Je me souviens à quel point je détestais mon père quand il vendait l’un de mes chevaux de concours ! Cette fibre du commerce, il l’a transmise à Arnaud, qui a créé l’agence Fences, et à Anne-Sophie aussi, qui est beaucoup plus douée pour le business que je ne le suis… Elle sait aussi acheter les chevaux, mieux que je ne le fais ! »

Son truc, à Isabelle, plutôt que d’acheter des chevaux, c’est de les garder le plus longtemps possible ! Si elle a promis à son équipe de les amener sur l’île de Carriacou, dans les Grenadines, elle a planifié pour elle une petite tournée des copains. L’un des premiers sur la liste n’est autre que Toutancarmont, qui profite d’une retraite sportive aux bons soins de Cathy Bamvens, à Cognac !