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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Coolmore et Godolphin ne sont pas Invincible…

International / 14.05.2019

Coolmore et Godolphin ne sont pas Invincible…

Ce n’est que cette année que nous pouvons enfin voir les résultats de la célèbre "Paix de Keeneland" signée entre Coolmore et le cheikh Mohammed Al Maktoum. Quatre classiques ont été courus : deux gagnés par les Irlandais, les deux autres par la casaque Godolphin. Et on entend déjà les plus pessimistes dire : « Tout est fini, les courses et l’élevage sont désormais une compétition entre deux partants, et les autres n’auront que les miettes à se partager… »

Par Franco Raimondi

Par définition, les superpuissances sont très fortes. Mais en toile de fond de leur match nul dans les Guinées et les Poules, d’autres protagonistes apparaissent. Persian King (Kingman) est un Wildenstein issu d’un étalon Juddmonte. Magna Grecia (Invincible Spirit) est un élève de l’Australien Robert Scarborough, par un étalon qui appartient à l’Irlande, au Premier ministre des Émirats et à d’autres éleveurs associés. Hermosa (Galileo), est-ce du made in Coolmore ? Non, puisque sa mère était un produit de Kilfrush Stud. Et Castle Lady (Shamardal) alors ? Non plus, car le père était arrivé chez Godolphin en suivant un chemin tortueux et sa mère, Windsor County (Elusive Quality), a été conçue avant l’achat de Stonerside Farm par Darley.  

La politique des grands achats. L’élevage est une forme d’art, mais aussi un vrai business, avec des règles bien établies. Et tout le monde a la possibilité d’y participer, mais pour acheter Stonerside Farm selon la formule "lock, stock and barrel", c’est-à-dire chevaux, haras et structure, nous sommes d’accord sur le fait qu’il fallait au moins s’appeler cheikh Mohammed Al Maktoum pour se le permettre. Quand l’Américain Bob McNair avait décidé de vendre son haras pour se consacrer davantage à son équipe de football américain, les Houston Texans, Stonerside Farm, sur plus de 800 hectares, comptaient 80 chevaux à l’entraînement et environ 170 autres sujets (poulinières, yearling et foals). Les acheteurs potentiels ne se bousculaient pas au portillon et le cheikh, moins de deux mois après le done deal, a vu Raven’s Pass (Elusive Quality), le propre frère de la mère de Castle Lady, gagner la Breeders’ Cup Classic (Gr1).

Le roman de Shamardal. Pour arriver à Castle Lady, il fallait un étalon, et dans ce cas précis, Shamardal (Giant’s Causeway). Le cheikh Mohammed Al Maktoum s’était offert la classique Helen Street (Troy), deuxième mère de son futur étalon et mère de l’autre grand sire Street Cry (Machiavellian), en l’achetant chez Ballymacoll Stud en fin de carrière. Il a ensuite bradé pour 27.000 Gns (43.000 € à l’époque) Helsinki, une propre sœur de ce dernier qui, à l’époque de la vente (en 1999), était yearling. La jeune poulinière est arrivée en France, au haras de Bernesq, et est allée à la rencontre de Giant’s Causeway (Storm Cat) lors de son unique saison en Europe. Le futur Shamardal, racheté foal 465.000 $ (471.000 €), a développé ensuite la maladie du chien et, une fois guéri, il a été présenté à la vente Tattersalls Houghton, pour le compte de la compagnie d’assurance qui avait indemnisé l’éleveur. C’est pour 50.000 Gns (82.000 €) qu’il est revenu sous pavillon dubaïote, dans un premier temps sous la casaque d’Abdulla Buhaleeba, ensuite pour celle du cheikh Maktoum Al Maktoum, et pour finir en bleu Godolphin. Shamardal venait de remporter les Dewhurst Stakes (Gr1) quand sa mère, Helsinki, est passée chez Coolmore pour 3,9 millions de dollars (3,2 M€).

Magna Grecia, un Darley chez Ballydoyle. Les chemins de Darley et Coolmore se sont également croisés dans l’histoire de Magna Grecia. Le lauréat des 2.000 Guinées est par Invincible Spirit (Green Desert), dont le cheikh Mohammed Al Maktoum avait acheté une part (26 %) en 2007. C’est pour l’ancienne casaque, celle juste avant Godolphin, que la deuxième mère, Witch of Fife (Lear Fan), et la troisième, Fife (Lomond), ont couru. Witch of Fife est partie pour 40.000 Gns en 1997, et onze ans plus tard, John Magnier a acheté pour 300.000 € Cabaret (Galileo), la mère de Magna Grecia. Un bon achat puisqu’elle a gagné son Gr3 à 2ans. Mais en 2011, quand Cabaret avait 4ans et était pleine de Danehill Dancer (Danehill), elle a été achetée 600.000 Gns (735.000 €) par Wood Nock Farm, qui appartenait à l’époque à Robert Scraborough, le directeur de l’hippodrome australien de Moonee Valley. En six saisons, la jeune poulinière, après son achat, a visité quatre étalons différents, tous AQC (autre que Coolmore).

Les étrangers d’Aidan O’Brien. Les Coolmoriens, en association avec Flaxman Stables, ont acheté Magna Grecia quand il était foal. Il s’agit d’une toute nouvelle politique car ce n’est qu’en 2015 que Coolmore a commencé à s’intéresser à Invincible Spirit en achetant une demi-douzaine de yearlings. Magna Grecia est le seul gagnant de Groupe par son père à être entraîné à Ballydoyle. En réalité, Aidan O’Brien travaille très peu avec des chevaux issus d’étalons AQC ou dans lesquels Coolmore n’est pas engagé. Sur 52 poulains de 3ans, Magna Grecia est l’un des cinq "étrangers", alors que chez les femelles, elles ne sont que deux sur 37. Chez les 2ans, on trouve dix poulains et une pouliche sur un total de 144 juniors.

Coolmore et sa découverte d’Invincible Spirit. On peut affirmer que Coolmore a découvert tardivement Invincible Spirit. Mais il faut toujours garder à l’esprit que le grand objectif du groupe irlandais est de développer des étalons au potentiel classique. Coolmore n’a pas dû se mêler à la bataille dans le créneau vitesse & précocité, même si parmi ses étalons, l’entité propose depuis quelques saisons des sujets avec ce profil. C’est le cas d’Ivawood par exemple, qui est par Zebedee, un fils d’Invincible Spirit. La décision de surfer sur la vague Invincible Spirit a été prise par John Magnier quand il devenait clair que l’étalon était également un très bon père de pères. Et cela est arrivé assez récemment. En ce début du mois de mai, Invincible Spirit a brillé en tant que père grâce à Magna Grecia, mais également comme père de pères avec les victoires de Persian King et de la pouliche Libertini, laquelle a remporté une Listed, permettant au passage à I Am Invincible (Invincible Spirit), Vinnie pour les intimes, d’établir le record australien de gagnants black type dans une saison. Il devance deux autres grands étalons : Danehill (Danzig) et Snitzel (Redoute’s Choice).

La monté en puissance de Kingman. Coolmore et Darley sont des superpuissances, aussi bien en piste qu’en élevage. Le groupe irlandais propose en Europe 27 étalons (plus 18 destinés à l’obstacle) alors que Darley dispose de 36 sires. Et pourtant, les gagnants des 2.000 Guinées et de la Poule d’Essai des Poulains sont issus d’étalons qui n’appartiennent pas aux superpuissances et de produits d’autres élevages. Kingman a engendré Persian King en première génération, quand il officiait à 55.000 £ chez Juddmonte, et lui-même est le résultat d’une saillie d’Invincible Spirit à 45.000 €. On est là dans le premier tiers du marché, mais encore bien loin du top. Et Castle Lady est l’un des 97 produits de la génération 2016 de Shamardal, la dernière avec un prix affiché (70.000 €).

Pour les petits, cela reste plus facile que dans le football. Les courses, même à l’époque des superpuissances, offrent des opportunités à tout le monde. Il est vrai que les acheteurs potentiels d’un poulain prometteur, gagnant de Groupe en Angleterre, comme c’était le cas pour Persian King lorsque Godolphin s’est associé à Ballymore Thoroughbred, ne sont pas nombreux, mais cela arrive dans tous les sports. Neymar est un joueur du PSG et n’évoluera jamais sur la pelouse du Consolat de Marseille, question d’argent et surtout de chiffre d’affaires, alors qu’avec des moyens raisonnables, des budgets sains et un sérieux travail d’élevage et de sélection, avoir un champion classique peut toujours arriver. Messieurs les pessimistes, vous voyez, tout est possible.