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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Goliath du Berlais, l’antihasard

Courses / 21.05.2019

Goliath du Berlais, l’antihasard

L’un des charmes de l’obstacle, c’est de voir les belles histoires se terminer en beauté... Mais dès que l’on s’attaque aux grandes courses, les petits papiers sont désormais quasi absents. Et Goliath du Berlais en est la plus parfaite illustration…

Par Adrien Cugnasse

En survolant le Prix Ferdinand Dufaure (Gr1), Goliath du Berlais (Saint des Saints) a offert un premier Gr1 sur le steeple d’Auteuil à l’élevage de Jean-Marc et Cécile Lucas. Le haras du Berlais – qui compte par exemple trois victoires dans le Prix Cambacérès, Gr1 – est l’un des plus réguliers au meilleur niveau en France. Pourtant, les Lucas ne font saillir qu’une quinzaine de juments tous les ans. Mais leur qualité impressionne : 95 % sont sœurs d’au moins un gagnant de Groupe sur les obstacles, 50 % sont elles-mêmes black types, et près d’un tiers ont déjà des produits ayant décroché du caractère gras. Pour retrouver en détail la famille maternelle de Goliath du Berlais, vous pouvez consulter gratuitement sa fiche Weatherbys en cliquant ici (avec ce lien http://www.jourdegalop.com/Media/Jdg/Documents/GOLIATHduBERLAIS.pdf).

Un croisement très efficace. Comme Jean-Marc Lucas nous l’expliquait au mois de février : « Quand on a la chance de trouver une formule qui fonctionne, on a tout intérêt à continuer. » Et dans le cas de Goliath du Berlais, son croisement est la reproduction de celui de Lyreen Legend (Saint des Saints) – le frère de sa mère – qui est monté sur le podium du RSA Chase à Cheltenham, mais aussi du Cathal Ryan Memorial Champion Novice Hurdle et du Growise The Ellier Champion Novice Chase (Grs1). Mais ce qui saute aux yeux dans le papier de Goliath du Berlais, c’est l’enchaînement de trois étalons de premier plan : Saint des Saints (Cadoudal), King’s Theatre (Sadler’s Wells) et Garde Royale (Mill Reef). Là encore, il s’agit d’un croisement super efficace. Une simple lecture des résultats des courses du week-end en atteste. Bénie des Dieux** (Great Pretender) est elle aussi née de la rencontre entre les sangs de Cadoudal, King’s Theatre et Garde Royale. De Bon Cœur** (Vision d'État) associe Garde Royale – le père de mère de Vision d'État – et Saint des Saints, le père de sa mère Santa Bamba. Enfin, Feu Follet est un fils de Kapgarde (Garde Royale sur Cadoudal) et sa mère est une petite-fille de Poliglote (par Sadler’s Wells, comme King’s Theatre).

 

 

 

Green Dancer

 

 

Cadoudal

 

 

 

 

Come to Sea

 

Saint des Saints

 

 

 

 

 

Pharly

 

 

Chamisène

 

 

 

 

Tuneria

GOLIATH DU BERLAIS (M4)

 

 

 

 

 

 

Sadler’s Wells

 

 

King’s Theatre

 

 

 

 

Regal Beauty

 

King’s Daughter

 

 

 

 

 

Garde Royale

 

 

Bint Bladi

 

 

 

 

Tkisam


Pas une martingale…
Guillaume Macaire aime à lancer : « Comme on dit en Corrèze, c'est à la fin de la foire qu'on compte les bouses ! » Pour rester un peu plus policé, sans quitter le Sud-Ouest, on peut dire qu’il a remis l'église au centre du village. Et il est vrai qu’avec le départ de plusieurs grandes casaques de son effectif, les cartes semblaient pourtant un peu redistribuées dans le jeu de l’obstacle français. Mais l’homme de Royan a frappé un grand coup en remportant quatre des cinq courses black types – autres que handicap – programmées le week-end dernier. La méthode Macaire est un tout. Néanmoins, si un jour il venait à écrire un "manuel de l’entraîneur d’obstacle", on peut parier sur le fait qu’un bon chapitre serait consacré à l’importance de la connaissance des pedigrees. Il est d’ailleurs intéressant de constater que ses cinq gagnants du week-end sont tous impeccablement bien nés et en tout point conformes avec les orientations généalogiques de leur mentor. Peu de gens maîtrisent aussi bien la généalogie des sauteurs que Guillaume Macaire et son ami Benoît Gabeur. Ils ont d’ailleurs frappé un grand coup en octobre 2017, lorsqu’ils ont acheté pour seulement 12.000 € For Fun (Motivator), qui avait pour lui un super pedigree et contre lui sa taille et le fait d’être issu d’une vieille jument. Ce dimanche, il a gagné le Prix Stanley (L)…

… mais une lapalissade ! Tout le monde sait qu’il y a plus de chevaux normaux, voire mauvais, parmi ceux qui sont bien nés : en 2018, seulement 20 % des Galileo (Sadler’s Wells) étaient black types et… 80 % ne l’étaient donc pas. Mais c’est toujours deux fois plus que n’importe quel étalon stationné en France et 10 ou 15 fois mieux qu’un sire lambda, lequel néanmoins produira un jour ou l’autre quelques bons chevaux. Tout est une question de proportions, et ce qui est vrai en plat l’est aussi sur les obstacles. Cela peut paraître assez dérisoire de constater cela. Mais ce qu’on peut qualifier de lapalissade est pourtant loin d’être partagé dans le monde de l’obstacle. D’ailleurs, l’été dernier, Benoît Gabeur nous confiait : « Trop souvent, les Français aiment à dire qu'il n'y pas de vérités dans les chevaux. Or c'est faux. Il y a des principes que les statistiques vérifient. Regardez Jean-Claude Rouget. C'est une personne qui sait s'en servir intelligemment. Je me souviens d'un entraîneur de trotteurs qui suivait cela avec attention. Un jour, il s'est rendu compte que son pourcentage de gagnants baissait. Il m'a alors dit : « Benoît, j'ai un virus dans l'écurie. » Je ne l'ai pas cru. Finalement, nous avons testé tous les chevaux de son écurie. Et il avait raison. Le problème était dans son eau qui était contaminée par une bactérie. L'utilisation intelligente des statistiques est très pertinente. Et dire que tout est possible avec les chevaux, quelle que soit leur origine, n'est pas une position statistiquement raisonnable. » Dimanche soir à Auteuil, au-dessus de la brasserie Karly Flight, les passionnés d’obstacle refaisaient le monde autour d’un verre. Un jeune entraîneur nous expliquait : « Je pense que les meilleurs étalons d’obstacle sont ceux qui ont brillé sur 1.600m. » Il s’agit d’une opinion largement répandue.

Que disent les chiffres ? Même si ce n’est encore une fois pas une martingale – les palmarès de Nikos (Prix Edmond Blanc, Gr3) ou Laniste (Grand Handicap de Deauville) en attestent –, on trouve un certain nombre de points communs chez ceux qui se sont affirmés comme des étalons d’obstacle de premier plan. Souvent durs et dotés d’une belle action en piste, la plupart avaient un super pedigree pour l’obstacle. Trois profils se détachent : ceux qui ont gagné à bon niveau en obstacle – notamment à Auteuil –, ceux qui ont brillé sur 2.400m à 3ans, et les stayers. Un coup d’œil au palmarès des étalons français est riche d’enseignements. Pour éviter d’avoir à tenir compte des reproducteurs ne pouvant compter que sur une poignée de bons produits, nous n’avons conservé que les 14 sires apparaissant trois fois ou plus dans le top 10 des pères de sauteurs de notre pays de 2009 à 2018. On trouve des stayers comme Martaline (Prix Maurice de Nieuil, Gr2) et Turgeon (Irish St. Leger & Prix Royal Oak, Grs1), ou des sauteurs à l’image de Saint des Saints (quatre Groupes à Auteuil), Kapgarde (Prix Jacques d'Indy), Dom Alco (Prix Cambacérès), Balko (Prix George de Talhouët & Prix Congress, Grs2) et Nickname (Prix Renaud du Vivier & Alain du Breil, Grs1). Les chevaux capables de briller sur 2.400m à 3ans sont bien représentés avec Poliglote (deuxième du Prix du Jockey Club), Network (son meilleur rating a été obtenu dans le Derby allemand), Ballingarry (Canadian International), Lavirco (Derby allemand) et Trempolino (Prix de l’Arc de Triomphe à 3ans). Il y a deux (petites) exceptions, comme Califet (Prix Jean de Chaudenay, Gr2) qui s’est affirmé sur 2.400m, mais à 4ans, et Voix du Nord (Valanour) qui n’avait couru que sur 2.100m avant son accident au moins de juin de ses 3ans. Mais en 2017, David Smaga, son entraîneur, nous avait expliqué : « Sans cette fracture la veille du Jockey Club [sur 2.400m à l’époque, ndlr], il aurait gagné de 100 mètres. C’était l’indiscutable favori, il aurait tenu la distance et il allait dans les tous les terrains. » Aucun de ces piliers de l’obstacle français n’était donc un vrai miler.

Et chez Goliath ? Le pedigree de Goliath du Berlais correspond en tout point aux conclusions de notre petite étude. Il est issu d’un père et d’une mère lauréats de Groupe à Auteuil. Son père de mère, King’s Theatre – par le père d’étalons d’obstacle Sadler’s Wells – était un vrai cheval de 2.400m à 3ans (King George VI and Queen Elizabeth Diamond Stakes face à ses aînés) avec un vrai pedigree polyvalent. Sa deuxième mère était issue de Garde Royale – issu de Mill Reef, dont on connaît l’importance dans les pedigrees d’obstacle – lequel fut lui aussi remarquable de polyvalence dans sa production. La carrière de Garde Royale a été perturbée par des problèmes de santé et il n’a pas couru à 2ans. Après avoir débuté par une deuxième place à la fin du mois d’août de ses 3ans, il a gagné le Prix du Saint-Laurent (2.400m, le 22 septembre) et s’est classé quatrième du Prix du Conseil de Paris (Gr2, 2.400m). À 4ans, il s’est imposé dans le Prix Jean de Chaudenay (Gr2, 2.400m) et dans la Coupe (Gr3, 2.400m).

LES ÉTALONS QUI APPARAISSENT LE PLUS DANS LE PALMARÈS DES PÈRES DE GAGNANTS SUR LES OBSTACLES EN FRANCE DEPUIS 2009

Meilleur classement Étalon  Occurrences dans le top 10
1 Poliglote 10
1 Saint des Saints 9
2 Kapgarde 9
1 Martaline 8
4 Network 8
1 Turgeon 7
5 Ballingary 7
5 Dom Alco 6
2 Lavirco 4
4 Trempolino 4
8 Voix du Nord 4
5 Califet 3
6 Balko 3
6 Nickname 3

Les éleveurs-propriétaires au pouvoir. Goliath du Berlais est (très) attendu au haras d’Étreham en 2020, et il sera le troisième de cet affixe à faire la monte en France, avec Castle du Berlais et Clovis du Berlais (tous les deux étant stationnés au haras du Lion). Et on peut penser que les "Berlais" seront de plus en plus nombreux au haras. L’entier Nirvana du Berlais (Martaline) est en effet à l’entraînement. Plusieurs sujets non castrés encore à l’élevage devraient être vus en piste dans les années à venir. Cette politique de production de prospects étalons s’accompagne aussi du passage du statut d’éleveur-vendeur – comme dans le cas de Goliath du Berlais – à celui d’éleveur-propriétaire. Jean-Marc Lucas nous avait expliqué en février : « Par le passé, nous vendions les mâles à l’élevage. Certains le sont toujours, pour nous permettre de couvrir les frais de saillie. Mais nous avons également un peu changé notre politique sur ce plan-là, en restant associés sur les autres (…) Forcément, nous espérons que certains seront un jour étalons. Mais prendre part à la carrière sportive de nos élèves, c’est aussi participer au fait qu’ils restent le plus souvent et le plus longtemps possible en France. Par le passé, nous avons beaucoup vendu à l’étranger et cela avait créé un coup de mou au niveau des résultats. Avoir un maximum de chevaux à l’entraînement en France, c’est aussi une manière de pouvoir les voir courir régulièrement et d’avoir un suivi plus rapproché du fruit de notre élevage. » Cette transition vers le propriétariat du haras du Berlais n’est pas anodine. Les cinq propriétaires qui dominent le classement français au 20 mai 2019 sont tous plus ou moins impliqués dans l’élevage et/ou l’étalonnage. La victoire de Carriacou (Califet) dans le Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1) est la plus parfaite illustration de ce qui est inimaginable outre-Manche, pour des raisons de culture et d’allocations… Mais le succès du champion d’Isabelle Pacault se singularise par le fait que cette dernière est son éleveur-propriétaire-entraîneur. C’est un cas unique (du moins sur les dernières décennies) au sein du palmarès de la plus grande épreuve du programme français. On peut se demander si à l’avenir – et comme cela existe au trot –, l’obstacle va fonctionner en "système intégral" avec un entraîneur qui élève ses chevaux et produit ses propres étalons. La possibilité de faire du commerce – très rare au trot – étant un atout considérable pour l’élevage des sauteurs. Demandez à la famille Szwarc, à Pierre Pilarski, Jean-Pierre Dubois et Jean-Michel Bazire, ce dimanche, ils étaient tous à Auteuil !

Les étalons sur le steeple. Si les entiers ayant fait leurs preuves sur les haies ne sont pas légion, ils sont bien sûr très recherchés compte tenu de leur réussite au haras. Mais ceux capables de briller à haut niveau sur le steeple d’Auteuil sont encore plus rares. Néanmoins – et contrairement à ce qui été annoncé dans certains médias –, il ne s’agit pas d’une nouveauté. Point Bleu (Maurice Gillois 1947) est devenu un très bon étalon, comme Coq Gaulois (Grand Steeple 1920) avant lui. Depuis 1950, une petite dizaine de futurs étalons a remporté 17 des 345 éditions des cinq épreuves du steeple-chase d’Auteuil qui sont aujourd’hui labélisées Gr1. Kapgarde (deuxième du Ferdinand Dufaure), qui est passé à une encolure de la victoire, constitue le meilleur exemple. Un certain nombre a tiré son épingle du jeu au haras, comme Pot d’Or (Grand Steeple et Prix Maurice Gillois), Cousin Pons (Grand Steeple) ou Kashtan (Prix La Haye Jousselin), bien qu’une bonne partie de leur activité ait été dirigée vers les sports équestres. Même s’il n’a pas que des défenseurs, Cyborg (Prix Maurice Gillois) a tout de même donné plusieurs chevaux de valeur capables de briller à haut niveau (Cyborsun, Cumberland, Royal Penny, Hors la Loi III…). À une époque où leur profil n’était pas très à la mode, Bouzoulou (Grand Steeple), Dragon Vert (Prix Maurice Gillois), Jouventur (Prix la Haye Jousselin), Oblat (Ferdinand Dufaure), Tanlas (Ferdinand Dufaure), Bonbon Rose (Ferdinand Dufaure)… ont des excuses à faire valoir, que ce soit au niveau du nombre de juments qu’on avait bien voulu leur confier ou d’un lieu de stationnement peu propice à la production de chevaux de course.