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Jour de Galop

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LE MAGAZINE - Pivotal et Lope de Vega, la force de la différence

Élevage / 29.05.2019

LE MAGAZINE - Pivotal et Lope de Vega, la force de la différence

Ce week-end en Europe – et tout particulièrement à ParisLongchamp – Pivotal et Lope de Vega se sont mis à l’honneur. Bien que nettement dissemblables, ces deux sires prouvent encore une fois qu’il y aura toujours de la place pour une offre différente sur le marché des étalons.

Par Adrien Cugnasse

Ils sont finalement assez nombreux, les étalons du vieux continent qui ont donné (au moins) un gagnant de Gr1 en plat depuis le début de l’année. À ce stade de la saison, cela concerne treize sires. Et douze sont encore actifs, la majorité étant bien sûr stationnée chez les multinationales du pur-sang : deux pour Coolmore (Galileo & Champ Élysées), quatre chez Darley (Shamardal, Dubawi, Helmet et Teofilo), un pour Shadwell (Tamayuz), deux pour Juddmonte (Frankel & Kingman)… Cinq autres officient pour des entités strictement européennes ou dotées d’un parc étalon plus restreint, l’Irish National Stud (Invincible Spirit), Cheveley Park Stud (Pivotal), les Aga Khan Studs (Sea the Stars), Shadwell (Tamayuz) et Ballylinch Stud (Lope de Vega). C’est une première forme de différence.

Dans le carré royal. Si l’on veut vraiment être extrêmement sélectif, on peut noter qu’ils ne sont que quatre à avoir produit au moins deux gagnants de Gr1 en 2019 : Galileo (3), Shamardal (2), Pivotal (2) et Lope de Vega (2). Pour ces deux derniers, la fin de la semaine dernière a été extrêmement fructueuse. En l’espace de deux jours, le sire de Ballylinch Stud a considérablement amélioré son palmarès au haras grâce à Zabeel Prince (Prix d'Ispahan, Gr1) et Phoenix of Spain (2.000 Guinées irlandaises, Gr1). Il approche ainsi à grand pas des dix lauréats de Gr1. Le pilier de Cheveley Park Stud a de son côté dépassé la barre des 30 victoires à ce niveau grâce au succès de Siyarafina (Coolmore Prix Saint-Alary, Gr1). Seuls Dubawi (Dubai Millenium) et Galileo (Sadler’s Wells) ont fait mieux que lui parmi les étalons actifs. Un bonheur ne venant jamais seul, ce dimanche, Pivotal a aussi rajouté deux Grs1 en tant que père de mères à son C.V., grâce à deux filles de Galileo : Magical (Tattersalls Gold Cup, Gr1) et Hermosa (1.000 Guinées irlandaises, Gr1).

Le plus vieil étalon classique d’Europe. On peut être âgé de 26ans, faire la monte depuis 23 saisons et être en pleine forme. C’est d’ailleurs ce que nous a confirmé ce mardi Chris Richardson, le directeur de Cheveley Park Stud, au sujet de Pivotal : « Quel week-end ! Siyarafina et Hermosa sont des pouliches de classe qui prouvent encore une fois à quel point Pivotal est un phénomène au haras. Dans quelques années, on mesurera la valeur de l’héritage génétique qu’il nous lègue. En 2019, il va saillir 52 juments, quasiment le même nombre que l’année dernière. Nous le limitons à 40 saillies extérieures, auxquelles viennent s’ajouter celles de ses propriétaires. Pour le ménager, nous n’acceptons pas de maidens et il n’a jamais fait la navette. Grâce à cela, à l’âge de 26ans, sa fertilité est supérieure à 88 %. Chaque année, au mois de février, nous avons le bonheur de constater qu’il est toujours suffisamment en forme pour saillir. Mais nous sommes aussi très conscients du fait qu’il va un jour ou l’autre nous faire comprendre qu’il veut prendre sa retraite. » Siyarafina offre un deuxième Prix Saint-Alary – en l’espace de cinq années – à Pivotal. Seuls Sadler’s Wells (Northern Dancer) et Lyphard (Northern Dancer) ont fait mieux. Et même si ses générations de 3ans à venir sont moins fournies, rien ne permet de dire qu’il n’inscrira pas une troisième fois son nom au palmarès de cette épreuve. C’est d’ailleurs un peu le cas depuis la victoire de Laurens (Siyouni), dont il est le père de père.

Le deuxième plus jeune du top 10. Lope de Vega a lui aussi déjà donné une lauréate du Saint-Alary (Jemayel en 2016) et, à l’inverse de Pivotal, il est le deuxième plus jeune sire du top 10 européen. En début d’année, il abordait sa neuvième saison de monte avec sept gagnants de Gr1 à son palmarès, mais aucun succès classique labélisé Gr1. Un impair réparé depuis par Phoenix of Spain. Au même stade et sans l’aide des chevaux de l’hémisphère sud, Pivotal avait six gagnants de Gr1 et deux classiques. Sur un laps de temps identique – entre la première et la neuvième année au haras – le prix de saillie des deux sires a été multiplié par presque 10, aussi bien pour Lope de Vega (de 15.000 € à 80.000 €) que pour Pivotal (de 6.000 £ à 65.000 £). Même si leurs profils sont très différents, ils se rejoignent sur plusieurs éléments statistiques. À commencer par la distance moyenne des victoires de leur production – 1.640m pour Lope de Vega et 1.583m pour Pivotal – et leurs taux de réussite au niveau black type – 7 % pour le jeune et 8 % pour l’aîné – selon le nombre de naissances (données Wearthebys). La saison est loin d’être terminé. Ce week-end à Chantilly, Raise You (Lope de Vega) va tenter d’apporter un succès classique supplémentaire à son père. Tout comme Manuela de Vega (Lope de Vega) dans les Oaks. Les deux sires seront certainement représentés au départ du Diane.

L’effet outcross. Pivotal et Lope de Vega partagent un autre point commun : celui d’être indemne des sangs de Sadler’s Wells et Danzig. Cela représente un atout indéniable. En s’assurant l’arrivée de Phoenix of Spain, un outcross comme son père, l’Irish National Stud parie sur le fait qu’un étalon classique avec un pedigree différent a toute sa place dans une Irlande saturée par les sangs de Galileo et Danehill. Cet aspect généalogique a aussi beaucoup joué en la faveur de Pivotal, comme nous le confiait Chris Richardson : « Le fait d’avoir un pedigree original est un atout considérable qui explique en partie sa réussite avec un panel aussi large de juments. Le succès du croisement Galileo sur Pivotal est aussi une très bonne nouvelle pour nous [avec 12 black types dont cinq gagnants de Gr1, ndlr]. En effet, pour soutenir Ulysses (Galileo), nous lui envoyons beaucoup de filles de Pivotal. »

Marquer les esprits. Chris Richardson se souvient : « Pivotal était un très beau yearling, avec du modèle, et il est devenu un cheval de course très calme. Sous l’entraînement de Sir Mark Prescott, il s’est affirmé comme un sprinter tout en robustesse jusqu’à toiser 1,69m à l’âge adulte. C’était un cheval très sérieux en piste, comme son père et comme son grand-père, Nureyev. À 2ans, il a battu le record de vitesse – tous âges confondus – des 1.000m de Folkstone. C’était un cheval très volontaire. » En donnant des chevaux de Gr1 à 2ans mais aussi Golden Apples (Delmar Oaks, Gr1, 1.800m) avec ses premiers 3ans, Pivotal est sorti du créneau de la vitesse pure. Et les performances classiques de Sariska (Oaks d’Irlande et Oaks d’Epsom, Grs1), Saoire (1.000 Guinées d’Irlande, Gr1), Briseida (1.000 Guinées allemandes, Gr2), Halfway to Heaven (1.000 Guinées d’Irlande, Gr1)… ont confirmé cela. Si les sprinters étaient beaucoup moins populaires à l’époque au haras,  c’était aussi le cas des lauréats classiques en France, lorsque Lope de Vega a effectué son entrée dans le parc étalon irlandais. Cet hiver, nous avions posé la question suivante à John O’Connor : « Est-il difficile de promouvoir en Irlande un étalon issu du programme classique français ? » Le directeur de Ballylinch Stud nous avait répondu : « C’est un peu un challenge au départ. Le jeu en vaut la chandelle. Surtout qu’une confiance s’est installée grâce à la réussite de Lope de Vega. » Mais comme Pivotal – et son record de vitesse –, il avait réalisé un exploit sportif qui avait marqué les esprits. Sur deux décennies, et peut-être même au-delà, Lope de Vega a été le seul poulain capable de remporter la Poule d’Essai des Poulains avec un numéro tout à l’extérieur (le 15) sur les 1.600m de ParisLongchamp. Et pour y parvenir, il avait signé un éclair de classe extrêmement impressionnant. Lope de Vega a ensuite réalisé le double Poule d’Essai & Jockey Club, avant de devenir l’un des nombreux étalons à succès issus du Derby français sur 2.100m.

De père en fils. Belardo fut le premier fils de Lope de Vega au haras et Phoenix of Spain sera bientôt le deuxième. Pivotal, tête de liste des pères de mères en Europe l’an dernier, s’affirme aussi grâce à ses fils étalons. Chris Richardson précise : « Kyllachy (Pivotal) nous a apporté de belles satisfactions, et à présent, son fils Twilight Son prend la relève. C’est une lignée qui est donc présente depuis quatre générations dans notre haras et qui nous a beaucoup apporté. Pivotal est aussi présent dans le pedigree d’un autre de nos étalons, Garswood (Dutch Art), lequel aura une bonne chance dans le Prix de Diane (Gr1) avec Cala Tarida. Encore une fois, c’est un cheval de vitesse qui prouve qu’il est capable de produire des chevaux qui brillent sur d’autres distances. Nous sommes très heureux que Son Altesse l’Aga Khan – avec Siyouni – et le cheikh Mohammed Al Maktoum – avec Farhh – connaissent le succès grâce à des fils de Pivotal au haras. Les Aga Khan Studs n’ont jamais cessé de soutenir l’étalon et le cheikh Mohammed en a acquis 25 % voici quelques années. Au départ, Pivotal appartenait à 100 % à Cheveley Park Stud. Historiquement, nous étions propriétaires de la grande majorité des étalons, mais les choses changent, même si nous essayons d’être toujours majoritaires dans les sires que nous stationnons. Actuellement, nous possédons 75 % d’Ulysses, 75 % de Mayson (Invincible Spirit) et 75 % de Garswood (Dutch Art). Et bien sûr, Intello (Galileo) appartient totalement à ses éleveurs, les frères Wertheimer. »

Des débuts au haras très différents. Chris Richardson nous a confié : « Pivotal a débuté sa carrière à 6.000 £. C’est un étalon très accessible, notamment à des juments qui ne sortaient pas toutes de l’ordinaire. Son palmarès, il ne le doit à personne car il l’a bâti à la force de sa capacité d’amélioration. Dans les années 1990, notre offre était très orientée sur les sprinters, lesquels n’avaient pas la même popularité qu’aujourd’hui. Pour sa troisième année, il était proposé à 5.000 £. Avec seulement 70 juments en première année, il a réussi à frapper les esprits. Peu d’étalons sont capables de donner des champions sur le sprint et des lauréats classiques sur 2.400m. » Il est difficile de comparer les époques. Mais Lope de Vega – dans un contexte commercialement probablement plus concurrentiel – a bénéficié du soutien d’un syndicat très puissant qui lui a toujours fait confiance avec de bonnes juments, tout en faisant la double saison de monte dans l’hémisphère sud où il a donné deux de ses neufs gagnants de Gr1. Il faut au moins cela pour émerger désormais, alors que la force de frappe des multinationales du pur-sang a atteint une puissance inédite dans l’histoire des courses et de l’élevage.