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Jour de Galop

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LE MAGAZINE - SPÉCIAL BREEZE UP ARQANA - David O’Callaghan : « Il faut croire en ses chevaux »

International / 07.05.2019

LE MAGAZINE - SPÉCIAL BREEZE UP ARQANA - David O’Callaghan : « Il faut croire en ses chevaux »

Comme en 2018, les consignataires irlandais nous ont ouvert leurs portes quelques semaines avant la breeze up organisée par Arqana. Au cœur de cette île rurale, c’est aussi une aventure humaine à l’irlandaise, pavée de réussite extraordinaire et de revers sanglants, qui se dessine.

Par Adrien Cugnasse

Avec les chevaux, la réussite n’est jamais une évidence. Même avec tout l’argent du monde, on peut échouer. D’ailleurs, pour décrire les courses à des amis venus des sports équestres, j’emploie parfois l’expression de "Jeux olympiques des hommes de chevaux". Car c’est bien cela qui est en jeu. La capacité à lire un cheval comme on déchiffrerait un ouvrage écrit dans une langue qu’aucune école n’a jamais réussi à enseigner. À ce jeu-là, admettons-le, peu nombreux sont ceux qui peuvent avec les Irlandais. Et si le succès économique n’est pas l’alpha et l’oméga de notre monde, il atteste néanmoins des compétences de celui qui a probablement mieux compris les chevaux que son voisin.

À l’irlandaise. Gay O’Callaghan, le père de David, a commencé sa carrière dans le secteur bancaire. Alors que son entreprise était frappée par une grève, il l’a quittée pour se mettre au service de John Magnier. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à la tête de Castlehyde Stud pendant de nombreuses années. En parallèle, il a toujours fait fonctionner un haras familial dans la région de Cork. En 1980, il a fait le grand saut en achetant Yeomanstown Stud.

Non loin de Dublin, les O’Callaghan ont ainsi bâti un petit empire. Pas aussi monumental que celui de Coolmore, mais un empire tout de même. Celui des rois de la vitesse dont la réussite s’exprime au niveau de l’étalonnage – avec Dark Angel et Camacho –, de l’élevage – avec près de 70 juments –, des pinhookings et des breeze up. En l’espace de quelques décennies, trois haras, deux en Irlande et un aux États-Unis, ont rejoint la galaxie familiale. On dit souvent que les Irlandais sont des travailleurs avec un solide sens du commerce et une bonne dose de pragmatisme. Quand on va à la rencontre de David O’Callaghan, on s’imagine trouver cet homme fortuné dans un gros véhicule, au milieu de ses terres, dirigeant de loin les opérations. Pas du tout, ici vous êtes en Irlande ! Alors que le jour vient de se lever, votre hôte enfile une paire de bottes en caoutchouc pour monter les lots de 2ans en compagnie de ses lads. Mais sitôt descendu de cheval, on mesure rapidement à quel point il est aussi un homme d’affaire avisé et efficace.

La méthode. Pour aller travailler, les 2ans montent tous les matins dans un camion – dont la valeur est visiblement inférieure à son contenant – le temps d’un trajet d’une petite dizaine de minutes. Mais David O’Callaghan n’y voit pas d’inconvénients : « C’est une super piste en sable. Elle fait l’objet de toute notre attention. Et les poulains n’ont ensuite plus aucun problème pour embarquer ! Plus on leur fait voir de choses différentes, plus ils seront à l’aise au moment des ventes. Nous avons toujours fonctionné comme cela, dans un environnement très sécurisé. Nous avons aussi deux pistes en gazon. C’est une activité qui se pratique sur le long terme. Il faut essayer d’acheter des chevaux que l’on voudrait pour soi. Bien les préparer sans trop les pousser. Et faire preuve de patience. Si les chevaux confirment en piste, les clients finissent toujours par arriver. Sinon, la confiance se brise et c’est très problématique car le nombre d’acheteurs n’est pas illimité sur ce marché. Nos 2ans ne sont pas toujours ceux qui breezent le plus vite, mais leur réussite constitue notre meilleure carte de visite. »

Croire en ses chevaux. « L’histoire d’Endless Drama (Lope de Vega), placé de Gr1, n’était pas très marrante au départ. Le jour des canters, il s’était fait mal et avait été incapable de breezer. Il était même rentré à l’écurie en van. C’était pourtant un super poulain et nous l’avons donc mis à l’entraînement. Lauréat en débutant, battu de peu ensuite, il n’a ensuite cessé de progresser, au point de se classer deuxième des 2.000 Guinées d’Irlande et des Lockinge Stakes (Gr1). Moonlit Show (Showcasing) est un autre bon exemple. Elle avait bien breezé mais nous n’avions pas réussi à la vendre. Nous l’avons donc envoyée chez Charles Fellows qui a obtenu avec elle sa première victoire black type. On peut aussi penser à Gobi Desert (Oasis Dream), lauréat de Listed à 2ans, que nous avions racheté à la Craven breeze up. En 2019, nous avons déjà une lauréate classique. Vendue lors de la breeze up de Deauville, Divine Image (Scat Daddy) s’est en effet révélée sur le dirt sous les couleurs de Godolphin en remportant les UAE Oaks (Gr3). C’est un bel hommage à son éleveur, Peter Magnier, qui nous a quittés cette année. Il s'agit d'une pouliche de classe, qui a toujours été très belle. C’est surtout pour son physique que nous l’avions repérée : volumineuse, avec des rayons, un bon dos… C’était par ailleurs un des premiers produits d’une mère black type sur le gazon.

La prise de risque est tellement importante dans notre métier qu’il faut investir sur des sujets dont on pense qu’ils auront de la qualité en cas de rachat. Nous présentons donc des chevaux que nous avons choisis comme s’ils devaient courir pour nous. Il faut croire en eux. Et la préparation aux breeze up, c’est beaucoup de travail. Nous les connaissons donc très bien au moment de la vente. Surtout que nous nous limitons à une quinzaine de lots. Je ne veux pas aller au-delà. »

On peut toujours acheter à des prix raisonnables. « Le marché a beaucoup changé en l’espace d’une décennie. Dans une époque pas si lointaine, il n’y avait que Doncaster et la Craven. Désormais, il y a plus de chevaux, plus de ventes… mais toujours le même nombre d’acheteurs. Mécaniquement, certains poulains se vendent mal. Il faut donc essayer de présenter de la qualité et fidéliser les acheteurs. Plus votre budget est important, plus vous trouvez facilement de bons yearlings. Mais il est toujours possible de dénicher des chevaux pas chers et d’en tirer profit aux breeze up. Forcément, vous allez me dire que les bons poulains ne sont pas bradés. Mais si vous passez les catalogues au peigne fin, si vous consacrez beaucoup de temps à vos recherches, vous finissez toujours par trouver quelque chose d’intéressant dans un tarif raisonnable. Surtout l’an dernier où le marché a été très sélectif à Newmarket et en octobre à Arqana. Aux États-Unis, aussi, où le volume de chevaux est énorme. »

Ses lots pour Arqana. « Nous ne vendons pas tous les ans en France. Seulement quand nous avons des sujets adaptés à cette vacation. Il faut du pedigree. La breeze up de Deauville favorise les chevaux avec de la marge. L’accent est moins placé sur la précocité. J’y présente deux lots bien nés cette année, dont une Exceed and Excel (Danehill) qui est précoce, solide et bien avancée. Je l’envoie à Deauville justement car elle va se démarquer du reste de l’offre. Et il y a toujours de la place pour un produit différent dans une vente. Dans un tout autre style, j’ai un fils de Medaglia d’Oro (El Prado) qui est un poulain volumineux, avec de l’étendue. Il va tenir le mile, voire plus. C’est vraiment un très beau sujet. La France nous a toujours porté chance. Nous avons vendu Passion for Gold (Medaglia d'Oro) voici quelques années et il a gagné le Critérium de Saint-Cloud. Il était costaud, bien dans le style de son père. Où que vous alliez, tout le monde veut un cheval avec une belle action, une bonne attitude et un bon physique. Ce n’est pas grave s’ils ne sont pas ultra-rapides. Un mauvais cheval peut faire un très bon breeze. Et un futur gagnant de Gr1 peut breezer lentement. Dans un contexte où le nombre d’acheteurs n’est pas infini, il faut entretenir la confiance. Tant que vos poulains confirment après les ventes, tout va bien. »