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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Waldgeist, né des cendres de l’empire austro-hongrois

International / 03.05.2019

Waldgeist, né des cendres de l’empire austro-hongrois

Waldgeist, né des cendres de l’empire austro-hongrois

L’apogée de la culture viennoise – avec Sigmund Freud, Gustav Klimt et Stefan Zweig – remonte au début du XXe siècle. Cet âge d’or fut aussi celui des courses dans ce qui était alors un empire. Il n’en reste presque rien… si ce n’est deux grandes souches, dont celle qui a donné Waldgeist et Winterfuchs, un des favoris au Derby Allemand 2019.

Par Adrien Cugnasse

Le Derby allemand (Gr1) a vu le jour en 1869. Sur les 150 dernières éditions, seulement 6 juments ont été capables de donner 2 lauréats successifs. Quelles que soient l’estime et l’attention que l’on porte au classique d’Hambourg, une telle performance assure l’expansion internationale de la famille responsable des deux gagnants. Ce fut le cas avec Britannia (Tarim) et Sacarina (Old Vic) dont les descendants sont largement sortis des frontières allemandes. L’avenir nous dira si c’est le chemin que vont suivre ceux de Wellenspiel (Sternkonig) laquelle est responsable de Windstoß (victoire en 2017) et Weltstar (victoire en 2018).

LES JUMENTS AYANT DONNÉ DEUX LAURÉATS SUCCESSIFS DU DERBY ALLEMAND

Jument Premier vainqueur Deuxième vainqueur

Kirschfliege 1954 Kaliber 1956 Kilometer

Ordinale 1981 Orofino 1983 Ordos

Laurea 1993 Lando 1994 Laroche

Britannia 1997 Borgia 2001 Boreal

Sacarina 2000 Samum 2006 Schiaparelli

Wellenspiel 2017 Windstoß 2018 Weltstar

L’autre grande famille des W. À défaut d’avoir donné deux lauréats à la suite, la grande souche des W du Gestüt Ravensberg – qui n’est pas liée à celle de Wellenspiel – est assurément une des plus titrées avec Waldpark (victoire en 2015), Waidwerk (victoire en 1965) et Wilderer (victoire en 1958).

Dimanche dernier à Krefeld, le facile succès de Winterfuchs (Campanologist) dans le Rennen um den Preis der SWK Stadtwerke Krefeld (Gr3) l’a propulsé parmi les quatre poulains en vue – à 15/1 chez les bookmakers – dans l’édition 2019 du classique. Sur le papier, il est donc en lice pour porter à quatre le nombre des victoires de la descendance de Waldrun (Alchimist) dans ce Derby. Pour atteindre un tel score, la chance ne suffit pas et il faut être capable de produire très régulièrement des mâles de premier plan, car un certain nombre vont jouer de malchance le jour J ou échouer de peu pour la victoire, comme ce fut le cas avec Wiesenklee (troisième en 1964), Waidmann (troisième en 1959), Windfang (deuxième en 1957), Windwurf (malheureux dans le classique, mais par la suite deux fois cheval de l’année en Allemagne, lauréat de cinq Grs1) ou encore Windbruch (six victoires de Groupe dont l’Aral Pokal, Gr1). Outre le succès de Winterfuchs, dimanche dernier fut une grande journée pour la souche du Gestüt Ravensberg avec le troisième de Gr1 de Waldgeist (Galileo) à l’occasion du Prix Ganay (Gr1), lui qui avait déjà gagné le Critérium de Saint-Cloud et le Grand Prix de Saint-Cloud (Grs1), mais également la victoire d’Urwald (Le Havre) dans le Prix du Pont Neuf (L). C’est aussi l’origine de Wonderment (Camelot), gagnante du Critérium de Saint-Cloud (Gr1), dont l’entourage n’a jamais caché les ambitions classiques pour 2019.

Plus qu’une première lettre en commun. La souche du Gestüt Ravensberg et celle du Gestüt Röttgen n’ont pas pour seuls points communs leur première lettre et leur réussite dans le Derby allemand. Elles partagent aussi une même ascendance austro-hongroise. Wellenspiel, Windstoß et Weltstar sont en effet les descendants en ligne directe de la légendaire Kincsem (Cambuscan). La plus grande championne de l’histoire de la Hongrie avait remporté en 1878 la Goodwood Cup, le Grand Prix de Deauville et, pour terminer, le Grosser Preis von Baden. À 2ans, elle avait gagné 10 courses sur 10 hippodromes différents ! Kincsem a terminé sa carrière avec un record à peine croyable : 54 victoires en 54 sorties. Sa descendance est devenue allemande dans les années 1920. Et c’est à peu près à la même période qu’une autre jument pur-sang issue de l’empire austro-hongrois a été importée en Allemagne : Wie So (Ossian), laquelle est l’ancêtre directe par la voie femelle de Waldrun, la jument de base du Gestüt Ravensberg. Ces familles nous ramènent aux grandes heures des courses dans l’empire austro-hongrois, de la fin du XIXe jusqu’au début du siècle dernier. À cette époque, les propriétaires locaux avaient d’importants moyens pour élever et faire courir. Leur plus grande réussite est certainement Kisber (Buccaneer), né en Hongrie, qui avait remporté le Derby d’Epsom et le Grand Prix de Paris (Grs1), alors plus grande épreuve du programme français. Les deux guerres mondiales et la fin de l’empire ont provoqué un irrémédiable déclin du galop en Autriche où, malgré le soutien financier de l’Américain Frank Stronach, le sport hippique est dans une très mauvaise passe.

Le téléphone n’arrête pas de sonner. Daniel Delius, journaliste hippique bien connu en France et en Allemagne connaît parfaitement l’histoire de cette famille. Et il a même écrit un livre à ce sujet. Ce jeudi, il nous a expliqué : « Le Gestüt Ravensberg a été fondé par mes aïeux il y a un siècle. Le site avait son propre centre d’entraînement, avec un entraîneur particulier, dans les années 1950 à 1970, lors de ce qui fut l’apogée du haras. À présent, ces installations sont occupées par Andreas Wöhler. Pendant six décennies, c’est ensuite mon oncle qui a pris la tête du haras. Et c’est lui qui a acheté Waldrun avec son foal, Windstille, en 1949, pour 5.500 deutsche marks, une somme très raisonnable. Sa descendance lui a permis de devenir tête de liste des propriétaires avec moins de vingt chevaux à l’entraînement, tous issus de la même famille. Au haras, Waldrun a commencé par devenir une poulinière d’exception dans un premier temps – avec pas moins de cinq produits capables de monter sur le podium au niveau classique – puis une pierre angulaire de l’élevage européen dans un deuxième temps. Cette souche a connu un grand passage à vide de deux décennies autour des années 1980. Mais avec Wurftaube (Acatenango), elle s’est relancée. La troisième mère de Waldgeist, a en effet gagné le St Leger allemand (Gr2), avant de devenir l’aïeule de Waldpark (Dubawi), lauréat du Derby allemand qui fait la monte au haras d’Annebault, Waldjagd (Observatory), deuxième du Diana-Trial (Gr2), Waldlerche (Monsun), lauréate du Prix Pénélope (Gr3), Waldlied (New Approach), gagnante du Prix de Malleret (Gr2), Waldmark (Mark of Esteem), deuxième des Falmouth Stakes (Gr2, à l’époque), Masked Marvel (Montjeu), gagnant du St Leger (Gr1) puis étalon au haras de la Tuilerie pour le haras d’Étreham… Mon cousin – Johann Henrich Delius – l’actuel propriétaire du Gestüt Ravensberg a encore quatre poulinières en activité. Notamment la mère de Winterfuchs qui fait partie des favoris pour le Derby 2019. Comme beaucoup de chevaux de cette famille et même s’il a gagné à 2ans, il n’est pas précoce. À l’aise en terrain souple, il doit être capable de progresser avec l’âge, comme le fait actuellement Waldgeist, dont le Prix Ganay est certainement la performance la plus impressionnante. Mon cousin a reçu des appels du monde entier pour acheter Winterfuchs, en particulier d’Australie et d’Angleterre. Mais il n’a pas encore l’intention de vendre. Il va d’abord se présenter dans une préparatoire au Derby et le jour J, nous ferons certainement appel à un jockey français. »