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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Gérard Larrieu vers de nouveaux sommets

Élevage / 20.06.2019

Gérard Larrieu vers de nouveaux sommets

Quelques heures après avoir triomphé du col d’Aubisque (1.700m) – que le Tour de France affronte une année sur deux – Gérard Larrieu s’est lancé à l’assaut d’un autre sommet français. Celui de l’obstacle. Et la victoire de Messagère (Saint des Saints) dans le Haras d’Étreham Prix Sagan (Gr3) représente la première étape d’une ascension qui a des allures de retour aux sources… 

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. - Comment avez-vous vécu la victoire de Messagère à Auteuil ?

Gérard Larrieu. - À la télévision ! J’étais dans les Pyrénées pour l’ascension du col d’Aubisque à vélo. Le style de sa première victoire était remarquable, malgré la modestie du lot. Dimanche, elle a battu les meilleurs. C’était tout autre chose. En plus, Messagère gagne en pouliche perfectible, en étant relativement verte et sans avoir autant de métier que les autres. Je l’ai achetée 30.000 € sur le ring d’Arqana, alors qu’elle était yearling où elle était présentée par le haras de la Croix Sonnet. Je ne pensais pas l’avoir à ce prix. Surtout que c’était une magnifique yearling. Sur ce moment, j’étais donc très heureux de mon achat. Dans l’avenir, j’ai trop peur de l’envoyer en steeple-chase. Lorsqu’elle reviendra à l’automne, je souhaite qu’elle reste sur les haies jusqu’en fin d’année de 4ans, afin de la faire saillir à l’âge 5ans.

Était-il difficile de refuser les offres après ses débuts ?

Ce n’est pas du tout mon objectif : j’ai 63 ans et ce qui m’intéresse, c’est de continuer à développer le haras familial. Nous avons la chance d’avoir une terre d’élevage exceptionnelle. C’est vert sans être gras. Le surpoids, c’est l’ennemi des chevaux… mais aussi celui des hommes ! Cela fait suffisamment de temps que je suis dans ce métier pour savoir qu’il est difficile de mettre la main sur ce type de chevaux. Je souhaite donc la garder à l’élevage.

Pourquoi avoir choisi de confier des sauteurs à Mickaël Seror ?

C’est Pierre Boulard qui me l’a conseillé. J’ai toujours aimé faire confiance aux jeunes entraîneurs et c’est aussi le cas de certains de mes clients, à l’image de Jean-Louis Bouchard. Il a par exemple confié des chevaux à Christopher Head, Charley Rossi et Joséphine Soudan.

Quel est votre objectif avec cette pouliche ?

Mon plan, au départ, était d’acheter quelques pouliches d’obstacle bien nées afin d’en faire de futures poulinières. C’est ainsi que j’ai acquis au haras des Coudraies Katkobella (Irish Wells), de la famille de Katko (Carmarthen)… L’équivalent en plat serait inaccessible. Elle a tellement de modèle que j’avais peur qu’elle soit un peu maladroite et je l’ai juste fait débourrer puis saillir. J’ai placé deux femelles chez Mickaël Seror, dont Messagère. Il estimait aussi énormément Kapfortuna (Kapgarde). J’ai toujours une réticence à aller voir mes sauteurs, car j’ai eu quelques mésaventures par le passé. Il a insisté et effectivement la pouliche travaillait très bien. Mais cela n’a pas manqué. Quelques minutes plus tard, Kapfortuna se fracturait le bassin. Il ne faut donc pas que j’aille voir mes chevaux d’obstacle à l’entraînement ! La première victoire, avec un sauteur, c’est d’être au départ, car il y a beaucoup de chevaux sur la touche. La deuxième victoire, c’est de faire le tour sans tomber. Et la troisième, c’est de passer le poteau en tête. Mais le plus dur… c’est de durer. Dès lors, on comprend pourquoi les sauteurs à l’entraînement valent aussi cher.

Récemment, vous avez tenté de produire des chevaux d’obstacle avec une mère classique…

Zain Al Boldan (Poliglote) est issue d’une souche Cohen qui a fait des sauteurs – Top Notch(Poliglote), Namkham (Creachadoir)… – et sa deuxième mère est une fille de Cadoudal (Green Dancer). Son profil était rare et ce d’autant plus qu’elle avait remporté les Oaks Trial Stakes (Listed, 2.300m) avant de se classer troisième du Bahrain Trophy (Gr3, 2.600m) de Masked Marvel (Montjeu). Je l’avais achetée dans l’optique de produire des chevaux d’obstacle. Elle est donc allée à la saillie de Martaline. Mais entre-temps, Zain Al Boldan a sorti Poetic Dream (Poet's Voice) qui a gagné les 2.000 Guinées allemandes (Gr2), avant d’être vendu 900.000 € chez Arqana. Le deuxième,Chevalier Cathare (Sea the Moon), est lauréat de Classe 2 à 2ans… Le troisième, la fille de Martaline, ressemble à tout sauf à un cheval d’obstacle ! Elle est taillée pour la vitesse. Zain Al Boldan est donc repartie vers des étalons de plat. Et c’est ainsi que nous avons une Siyouni (Pivotal) qui est vraiment remarquable. 

Ces dernières années, le haras familial était surtout connu pour sa production de chevaux de plat et de pur-sang arabes. Pourquoi vouloir relancer une branche obstacle à Saint Faust ?

N’oubliez pas que c’est en obstacle que tout a commencé pour moi. Avant de travailler pour François Boutin, j’ai commencé ma carrière chez Jean Couétil qui était alors à la tête de la plus importante écurie de sauteurs en France. Il avait deux cents chevaux à l’entraînement, sans compter ceux à l’élevage. Il m’avait confié la responsabilité de son antenne de Maisons-Laffitte, avec une petite vingtaine de chevaux. J’ai aussi beaucoup appris grâce à un très bon jockey d’obstacle, Noël Graux. Il fait partie de ces grands hommes de chevaux de l’ombre. Et c’est d’ailleurs lui qui a été le premier à me féliciter après la victoire de Messagère !

Vos parents avaient élevé plusieurs chevaux d’Auteuil à Saint-Faust, notamment Diasos, un anglo-arabe qui était alors très connu, mais aussi Speedian…

Speedian (Speedy Dakota), issu d’un étalon maison, a gagné le Prix Antoine de Palaminy (Listed) et le Prix Duc d’Anjou (Gr3) sous les couleurs familiales. Diasos (Dionysos II) avait remporté le Prix Xavier de Chevigny face aux AQPS, mais il était aussi monté sur le podium des Prix Robert de Clermont-Tonnerre (Gr3) et Prix Richard et Robert Hennessy (L). Mon père s’est ensuite orienté vers le plat. Puis lorsque le haras nous a été transmis, nous avons mis l’accent sur les pur-sang arabes. Aujourd’hui, nous nous diversifions vers les chevaux d’obstacle où l’investissement est plus à notre portée qu’en plat. Nous avons pourtant eu plusieurs satisfactions, à l’image de la production de Guarded (Eagle Eye) qui nous a donné Attima (Zafonic), gagnante de l’Honeymoon Breeders' Cup Handicap, Hollywood Park et du San Clemente Handicap (Grs2), deuxième du Prix La Rochette (Gr3), et San Domenico (Zamindar), deuxième du Prix des Chênes (Gr3). Mais en plat, il faut des investissements très importants pour accéder aux juments et aux saillies qui permettent d’être performant face aux meilleurs. Enfin, il faut savoir que par le passé, le Sud-Ouest a été une terre d’élevage de sauteurs de premier plan. Installé à six kilomètres du haras de Saint-Faust, Pierre Estrem-Rey fut plusieurs fois tête de liste des éleveurs de sauteurs en France dans les années 1960. Trois de ses élèves, KetchPansa et Sapin, issus qui plus est du même père, Samaritain, avaient pris les trois premières places de la Grande Course de Haies d’Auteuil. Il y avait beaucoup de petits éleveurs et plus d’une cinquantaine d’étalons dans la région, dont certains étaient des pères de sauteurs exceptionnels (Samaritain, Micipsa, Montfleur…). Mes parents avaient eux-mêmes plusieurs étalons au haras, dont Sissoo (Sassafras), le père de Frappeuse(Grande course de haies de Printemps et Grande Steeple-Chase de Milan). J’ai aussi acheté Sleeping Car (Dunphy), un étalon bien connu en obstacle.

 C’est donc un retour aux sources ?

En effet. Nous avons développé la surface du haras familial, mais l’objectif n’est pas d’accueillir des juments en pension. Nous voulons développer notre propre jumenterie et la diversifier. Mes frères et moi avons, au haras d’Idernes et au haras de Saint-Faust (150ha), une vingtaine de juments pur-sang arabes et une quinzaine de pur-sang. Pour le compte de certains de nos clients fidèles, nous accueillons une grosse douzaine de juments pur-sang arabes en pension. Pour les juments pur-sang anglais, il faut faire de la route. Dès lors, elles stationnent aux Capucines le temps de la saison de monte, car je suis très satisfait du travail de ce haras. Katkobella nous a donné une foal de No Risk at All (My Risk). Kapfortuna, issue d’une belle souche Aga Khan et dont le frère est estimé par Willie Mullins, est pleine d’Ectot (Hurricane Run). Sur les juments avec du modèle, je souhaite rajouter un peu de classe. Et sur celles qui sont très dans le sang, je recherche des étalons taillés en sauteurs.

Par le passé, les éleveurs du Sud-Ouest avaient pour habitude de faire saillir aux pur-sang arabes les juments pur-sang anglais qui prenaient de l’âge ou qui avaient du mal à remplir. Avec Gégé de Faust, vous avez peut-être élevé un des meilleurs anglo-arabes de l’année. Encore un retour aux sources ?

Je pense être le seul éleveur de l’histoire à avoir envoyé une Juddmonte, mère de deux chevaux de Groupes, à un étalon arabe ! Le nom de Gégé de Faust (Al Saoudi) a été choisi avec humour par mon frère ! Et à l’âge de 19 ans, Guarded nous a donné Haya de Faust (No Risk Al Maury), une pouliche fantastique. Elle fait partie des plus belles, toutes races confondues, que j’ai élevées… Haya de Faust est née chez moi et elle va mourir ici !