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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

LE MAGAZINE - Bertrand Le Métayer : « Samuel et Élodie de Barros ont l’ambition de créer une opération commerciale »

Élevage / 19.06.2019

LE MAGAZINE - Bertrand Le Métayer : « Samuel et Élodie de Barros ont l’ambition de créer une opération commerciale »

La victoire de Channel dans le Prix de Diane met en avant le projet de son propriétaire, Samuel de Barros qui investit à grande échelle avec son épouse. Mais cette victoire est aussi celle du courtier qui l’a achetée, Bertrand Le Métayer.

Par Adrien Cugnasse

Rare sont les courtiers qui officient avec le même bonheur sur le marché du plat et celui de l’obstacle. Bertrand Le Métayer est l’un d’eux. Il a pour l’instant un score parfait dans les classiques avec trois succès pour trois tentatives. C’est en effet lui qui a acquis la mère de Lucayan (Poule d’Essai des Poulains). Il a acheté pour ses clients Teppal (Poule d’Essai des Pouliches) à l’entraînement et Channel (Prix de Diane) à la breeze up de l’agence Arqana. En 2017, Blond Me (E. P. Taylor Stakes, Gr1) a brillé outre-Atlantique et ces succès font écho à ceux des sauteurs En La Cruz (Lexus Chase, Gr1), Hussard Collonges (Royal & Sun Alliance Chase, Gr1), Rock Noir (Prix Renaud du Vivier, Gr1), Beaumec de Houelle (Prix Cambacérès, Gr1), Bonito du Berlais (Prix Cambacérès, Gr1)….  

Jour de Galop. – Votre père, Pierre-Charles Le Métayer, était un polyglotte et un anglophile à une époque où cela n’était pas une évidence parmi les professionnels français. Comment cette fibre internationale était-elle née?

Bertrand Le Métayer. – Il faut savoir qu’au moment où François Doumen allait courir outre-Manche avec la réussite que l’on connaît, mon père fut l’un des précurseurs de l’exportation des sauteurs français. Pour Jim Lewis, il avait par exemple acquis Nakir (Arkle Challenge Trophy, Gr1) et Édredon Bleu (Queen Mother Champion Chase & King George VI Chase, Gr1). Pour Robert Ogden, il avait acheté Fadalko (Martell Melling Chase, Gr1) et pour Chris Jones, il avait déniché Klairon Davis (cinq Grs1 dont le Queen Mother Champion Chase et l’Arkle Challenge). À cette époque, seulement une poignée de chevaux français étaient exportés pour l’obstacle outre-Manche chaque année. La racine de cette fibre internationale remonte à sa jeunesse. Alors qu’il était étudiant en droit, mon père avait rencontré Élie de Brignac. Ce dernier lui avait expliqué qu’il fallait voyager pour se former. Il est alors parti à Airlie Stud. En Irlande, il a non seulement appris l’anglais mais il a aussi et surtout constitué son carnet d’adresse. Mes frères et moi-même avons reçu une éduction très tournée vers l’Angleterre. Notre chance, c’est que cela ne s’est pas limité à l’apprentissage de la langue. Nous avons en effet été de bonne heure au contact de la culture anglo-saxonne. Parler leur langue, c’est bien, comprendre leur manière de penser c’est encore mieux ! De mon côté, après avoir été commando parachutiste, je suis revenu aux chevaux suite à la disparition de mon père. 

Votre parcours a aussi été marqué par les sports équestres. Qu’en avez-vous tiré ?

Mes frères et moi avons eu la chance de faire notre éducation équestre sur d’anciens chevaux de course. Plutôt que de nous acheter des sujets prêts à partir en compétition, nos parents nous offraient des pur-sang en reconversion : c’était notre récompense pour avoir travaillé dans le haras familial. Réparer et dresser ces réformés, ce fut une chance car l’exercice est extrêmement formateur. Notre autre grande chance, c’est d’avoir été façonnés par l’ancien maître de manège des sports équestres militaires, Jean-Marc Zalkind. L’activité professionnelle de notre père étant très prenante, il avait confié notre éducation équestre à son ancien ami de régiment. Il nous a beaucoup appris : longer correctement un cheval, en passant par les longues rênes et jusqu’à avoir une position classique. Si Louis est devenu un courtier à la réussite reconnue en Australie, Stanislas, mon troisième frère, a ensuite choisi une autre voie. Aux chevaux, il préférait le rugby et la gastronomie !

Comment avez-vous rencontré Samuel et Élodie de Barros ?

Je ne connais pas très bien le trot, même si je regarde, bien sûr, les grandes courses. C’est un univers qui a façonné de grands hommes de chevaux, des bosseurs dont l’activité est vraiment complexe. Le monde du galop a bénéficié de beaucoup d’apports – qu’ils soient techniques ou humains – en provenance du trot. Il y a environ deux ans, Jan Kruithof m’a appelé en me disant qu’il avait des clients intéressés par le plat. La rencontre s’est faite et le courant est immédiatement bien passé. Il faut saluer leur investissement. Ce sont des gens qui se donnent les moyens de bien faire les choses, en achetant des juments de grande qualité. Samuel et Elodie visent l’excellence. Pourtant, ce n’est pas facile de trouver les poulinières de qualité pour y parvenir. La première année, à Tattersalls, nous avons été battus sur huit ou neuf juments que nous aimions avant de parvenir à en acheter une. Mais ils sont intelligents, posés et à l’écoute pour découvrir ce nouveau monde qui s’ouvre devant eux. Armés de patience, nous avons finalement pu acquérir six juments, cinq pour le plat et une à destination de l’obstacle, avec des achats répartis de manière presque équitable entre la France et l’Angleterre.

Quel type de juments avez-vous acquis pour leur haras des Authieux ?

Pour un projet comme le leur, nous avons essayé d’investir dans des familles classiques, lesquelles résistent au temps et aux crises. Avec un peu de chance et les bons croisements, il y a toujours un cheval qui sort de ces bonnes souches. Certains éleveurs français montrent l’exemple, à l’image de l’écurie des Monceaux, que ce soit au niveau de la réussite, de la sélection de la jumenterie ou du fonctionnement du haras. Je connaissais le haras des Authieux avant l’arrivée de Samuel et d'Élodie. Ils l’ont considérablement amélioré, c’est vraiment une superbe propriété à présent. Ce qui vient d’arriver avec Channel est féérique. Peu de gagnantes du Prix de Diane ont été achetées aux ventes [trois en trois décennies, ndlr] mais s’imposer avec son premier cheval, c’est vraiment hors normes. À présent, l’important est de durer. Mais je n’ai pas de doute là-dessus car ils avancent de manière constructive, en entrant dans de bonnes familles. Leur ambition est de créer une opération commerciale. Ils ont l’expérience du trot et connaissent la réalité de ce métier, avec ses bonnes et ses mauvaises nouvelles. Leur objectif est de créer de la valeur autour de bonnes juments. La réussite de Channel est une belle carte de visite, un superbe accélérateur, mais le projet est bien antérieur à ses premiers pas en compétition. Au moment de l’achat de Channel, nous avons essayé de trouver une pouliche avec un pedigree de poulinière, tout en ciblant une origine de tenue qui n’était pas forcément attendue dans une telle vente.

Après ce succès classique, vous n’avez pas hésité à mettre en avant tous les acteurs impliqués dans cette réussite.

C’est en effet la victoire de la bonne entente qui règne autour d’elle, entre quadragénaires, de Francis Graffard à Philip Prévost Baratte, en passant par ses propriétaires et moi-même. La chance de la France des courses, c’est aussi d’avoir des jeunes professionnels qui vont de l’avant. Nous avons des atouts considérables dans notre pays, que ce soit au niveau de la terre d’élevage, des allocations, des compétences et aujourd’hui des étalons. Cela donne envie d’avancer. Il y a des choses positives. Regardez l’action de Nicolas Clément au Syndicat des entraîneurs ou la réussite des Jeuxdi à ParisLongchamp. Le changement paye. Il y avait 27.000 personnes pour le Prix de Diane et l’ambiance était exceptionnelle. À l’inverse, le Jockey Club n’attire plus personne. On pourrait par exemple courir lors d’un même week-end Diane et Jockey Club, pour faire naître un beau festival de courses et renforcer encore l’attractivité de l’ensemble.

Quel regard portez-vous sur le travail de l’entraîneur ?

C’est un métier de fou et qui affecte leur moral. Je n’aurais jamais pu l’exercer. Ils doivent gérer 75 % de mauvaises nouvelles. Le lendemain d’une grande course, le premier coup de téléphone est pour un poulain malade ou un employé qui vous a fait faux bond. Sans un bon entraîneur, aucun éleveur, courtier, propriétaire ou éleveur ne peut inscrire sa réussite dans la durée. Toute notre filière doit prendre conscience de la fragilité du métier et du fait que lorsque l’un d’eux cesse son activité, c’est l’ensemble de notre univers qui en supporte les conséquences. Lorsqu’un propriétaire rêve de gagner une grande course, un entraîneur en a besoin car la survie de son entreprise en dépend. Vous pouvez vous retrouver hors-jeu, à cause d’un accident de la vie, à une vitesse éclair. Il faut tout faire pour les soutenir. À l’heure du jetable, du règne de la mode, on a tout à gagner à bâtir des relations sur le long terme. Le prince Khalid Abdullah, qui est un véritable gentleman, n’a jamais lâché Sir Henry Cecil, même lorsqu’il était au creux de la vague. Et quelques années plus tard, ils ont atteint les sommets ensemble grâce à Frankel (Galileo). Ce dernier était un crack, mais il était très compliqué et rien ne dit qu’il aurait connu la même réussite dans une autre écurie.

Lors de l’achat de Channel, n’avez-vous pas douté en constatant sa petite taille ?

Nous avons pris le parti d’un bon pedigree et d’une bonne locomotion. Et on peut acheter un sujet qui est petit et qui ne breeze pas très vite, tout en ayant un futur bon cheval de course. Channel n’est pas très grande mais elle est profonde, avec une bonne conformation, des hanches et un bassin large, une tête expressive et de grandes oreilles. Une bonne partie des chefs de race qui ont fait le pur-sang moderne ne dépassaient pas 1,60m. On a voulu faire grandir le cheval de course, mais en plat comme en obstacle, avoir trop de modèle est un problème. On peut prendre un cas extrême, que je connais bien : Crystal Beach (Network). Il toise 1,78m et Marcel Rolland fait un superbe travail avec lui. Avec une telle taille, le centre de gravité du cheval n’est plus en corrélation avec sa puissance. Les très grands chevaux ont souvent des problèmes. Souvenez-vous de vos amis d’enfance : le plus grand de la classe a passé sa vie avec des problèmes de dos, de hanches et de chaussures… Et cette année dans le Prix de Diane, les pouliches au départ n’étaient pas forcément très grandes. 

Vous avez également fait acheter une jument d’obstacle à Samuel et Élodie de Barros. Pourquoi ?

J’ai une grande passion pour l’obstacle et je pense qu’elle est contagieuse ! J’ai toujours pensé que dans un haras, il était de bon goût d’avoir une très bonne jument pour cette discipline. Et même si mon activité s’est beaucoup développée en plat, je n’ai jamais laissé de côté cet univers. Les sauteurs sont des exemples de courage et de bravoure, deux qualités qui ont parfois tendance à s’effacer face à la classe pure en plat. Quand vous tombez au rail-ditch and fence, il faut avoir le cran de se relever et de revenir l’affronter quelques semaines plus tard. Ce n’est pas pour rien qu’autant de familles de classe en plat ont généré de bons sauteurs. Et inversement, je ne regarde jamais négativement un bon gagnant en obstacle dans le papier d’un cheval de plat. C’est même positif, vu les qualités nécessaires pour briller à Auteuil. Avec Let’s Dance (Poliglote), je pense que le haras des Authieux dispose d’une jument exceptionnelle. C’est une triple lauréate de Groupe, issue d’une fantastique famille du Berlais, et lorsqu’elle est apparue sur le marché, nous n’avons pas laissé passer cette opportunité.

LES POULINIÈRES PUR-SANG DU HARAS DES AUTHIEUX

Jument Père Père de mère   Performances Saillie 2018 Saillie 2019
AURORA GOLD Frankel Kingmambo N’a pas couru Kingman/Sea the Stars
19 black types sous les deux premières mères. Sœur de Midday (Nassau Stakes, trois fois, Yorkshire Oaks, Prix Vermeille & Breeders' Cup Filly and Mare Turf, Grs1)
EMBIYRA Tamayuz Indian Ridge Une victoire à 2ans Siyouni/Showcasing
27 black types sous les deux premières mères. Sa mère est une sœur d’Estimate (Ascot Gold Cup, Gr1) et d'Ebadiyla (Irish Oaks & Prix Royal Oak, Grs1)
LBRETHA Exceed and Excel Dynaformer Prix Jacques de Brémond (L) Maiden/Roaring Lion
16 black types sous les trois premières mères. Sa 3e mère est Allez France (Prix de l’Arc de Triomphe, de Diane, Vermeille, Ganay & Poule d'Essai des Pouliches, Gr1)
LET’S DANCE Poliglote Bonnet Rouge Trois victoires de Groupe, dont un Gr2 à Cheltenham Maiden/Doctor Dino
Fille de Baraka du Berlais (Prix Georges de Talhouët-Roy, Gr2). 12 chevaux black types en obstacle sous les trois premières mères
PEACE IN MOTION Hat Trick Sholokhov Grosser Preis der Landeshauptstadt Düsseldorf (Gr3) Maiden/Dubawi
Fille de Peace Royale (SchwarzgoldRennen & Preis der Spielbank Hamburg, Grs3). 11 chevaux black types en obstacle sous les deux premières mères
PINKSTER Nathaniel Darshaan N’a pas couru Maiden/Siyouni
20 black types sous les deux premières mères. Sa mère est l’aïeule de Chicquita (Oaks d’Irlande) & Magic Wand (2e du Prix Vermeille, de l'Opéra et de la Pegasus World Cup Turf, Grs1)


Une histoire de famille.
Le Hharas du Buff est dirigé depuis 1989 par la famille Le Métayer. En 1999, suite au décès prématuré de Pierre-Charles Le Métayer, Edwige, son épouse, a repris le flambeau. La passion des parents s’est transmise aux enfants. Leurs activités et leurs clients sont bien distincts, Bertrand et Louis Le Métayer exercent leur métier à 16.000 km de distance ! Ce mercredi, leur mère nous a expliqué : « Enfants, ils préféraient la chasse à courre et le concours hippique. La passion des courses est venue plus tard. Ils n’étaient pas très scolaires. Alors, comme mon mari parlait très bien anglais, nous avons voulu qu’ils apprennent très tôt cette langue. L’été, j’avais deux ou trois petits Anglais ou Irlandais à la maison. Ils sont allés dès l’âge de 8ans en Irlande pour des séjours. Ils portent le nom d’une personne appréciée à l’international pour sa droiture et son honnêteté. Pour lui, comme pour moi, l’argent ne fait pas tout. Et il serait fier de la manière dont ses fils exercent ce métier. Notre troisième fils, Stanislas, aimait les chevaux mais il a choisi le monde de la gastronomie, voyageant beaucoup et jusqu’en Chine. J’ai quatre petits-enfants, et j’espère peut-être bientôt cinq. Les plus âgés sont déjà à cheval ! »