PRIX DE DIANE J-2 - La chance d’une vie

Courses / 13.06.2019

PRIX DE DIANE J-2 - La chance d’une vie

Pour un éleveur, avoir un partant dans un classique est l’aboutissement d’une passion, d’années de travail et de sélection. Un privilège rare. Avoir une pouliche au départ du Prix de Diane, avec le prestige inhérent à cette course, c’est encore plus fort. Ils nous racontent.

Par Adrien Cugnasse et Adeline Gombaud

Née sous une bonne Étoile

Étoile (Siyouni) sera l’un des quatre atouts de Jean-Claude Rouget dimanche. Cette pouliche a été élevée par Dominique Ades-Hazan, Patrick Fellous et Géraldine Henochsberg. Cette dernière raconte : « L’histoire de cette pouliche est une succession d’heureux hasards. La mère d’Étoile s’appelle Milena’s Dream (Authorized) et elle n’a que 9ans. Elle fait partie de la dizaine de poulinières dans lesquelles j’ai des parts. Le nom de Milena’s Dream fait référence à ma fille, Milena, qui préparait Sciences Po à l’époque. Mon mari, Michel Henochsberg, est décédé le 15 janvier 2016. Il avait conçu le croisement qui a donné Étoile. La pouliche est née une semaine après sa disparition, en nous apportant un peu d’espoir dans une période sombre. L’année où la pouliche était yearling, Milena a travaillé pour les ventes au sein de l’équipe du haras des Capucines. Cette pouliche avait une forte valeur sentimentale, compte tenu du lien avec mon mari, de sa naissance peu après son décès mais aussi du nom de la mère. Lorsque Philippe Ségalot l’a achetée, j’étais un peu émue. Contrairement à mon habitude, j’avais même une petite larme à l’œil. Il était assez surpris mais je voulais vraiment la vendre, comme l’ensemble de nos produits. »

Une victoire riche en émotions. Géraldine Henochsberg poursuit : « Pendant environ un an et demi, nous n’en avons plus entendu parler car elle n’a pas couru à 2ans. En rentrant de vacances, au début du mois de janvier, j’ai vu qu’elle était engagée à Cagnes-sur-Mer. Vers le 10 janvier, cinq jours avant l’anniversaire des trois ans de la disparition de mon mari, j’ai demandé à mes enfants s’ils voulaient que nous nous rassemblions. Mais personne n’y tenait vraiment, chacun voulant tourner la page. Le 15 janvier, la pouliche a débuté en gagnant. L’émotion était forte et ce fut un bel hommage pour mon époux, qui aimait tant les courses. Malgré notre tristesse, ce soir-là, nous avons débouché une bouteille de champagne. Ce qui est aussi assez incroyable, c’est que son propriétaire ait réussi à la nommer Étoile. Ce type de nom est extrêmement difficile à obtenir et, dans notre contexte, il avait une symbolique forte : une étoile dans le ciel a brillé trois ans jour pour jour après la disparition de mon mari. Nous avons commencé à croire, justement, que cette pouliche était née sous une bonne étoile… Plusieurs amis qui ont accompagné Michel lors de ses dernière heures seront à Chantilly ce dimanche. Pour vivre cet instant particulier avec nous. »

En hommage à un grand éleveur. Le palmarès de Michel Henochsberg en tant qu’éleveur est de tout premier plan mais il n’a jamais remporté le Prix de Diane. De manière symbolique, Étoile, dont il a conçu le croisement, pourrait donc lui rendre le plus beau des hommages. Géraldine Henochsberg explique : « Nous avions gardé Milena’s Dream – élevée avec Dominique Ades-Hazan – tout simplement parce que nous avons dû la racheter 22.000 € à la vente d’août 2011. Nous vendons l’ensemble de notre production, ce qui est un élément appréciable pour les acheteurs. C’est ainsi que mon mari a cédé plusieurs grands chevaux dont il était coéleveur et notamment celle qui allait devenir une des plus grandes poulinières de l’histoire, Urban Sea (Prix de l’Arc de Triomphe, Gr1, mère de Galileo et de Sea the Stars), mais également Al Nasr (Prix d’Ispahan, Gr1), Marchand de Sable (Critérium de Saint-Cloud, Gr1) ou Anabaa Blue (Prix du Jockey Club, Gr1). À 2ans, Milena’s Dream avait remporté le Prix de la Reboursière avant de se classer quatrième du Prix des Réservoirs (Gr3). C’était probablement un peu tôt pour elle et la suite de son palmarès n’est pas à la hauteur de sa qualité. Nous l’avons donc gardée en tant que poulinière. Si sa fille nous offre une première victoire dans le Prix de Diane, ce serait incroyable, après un parcours chargé d’autant de symboles. La course est certes ouverte mais il y a de très bonnes pouliches au départ. Une place serait déjà formidable, ne serait-ce que pour la beauté de l’histoire. Sans espoir, il n’y pas de courses. »

La grande année de Dominique Ades-Hazan

La saison 2019 va certainement occuper une place à part dans l’odyssée hippique de Dominique Ades-Hazan. Dandhu (Dandy Man), dont elle est copropriétaire, a remporté les Dubai Duty Free Stakes (Gr3) à Newbury avant de prendre part aux 1.000 Guinées (Gr1). Dimanche, elle sera doublement représentée au départ du Prix de Diane, avec Étoile et Ebony (Le Havre). Cette dernière a été élevée avec Éric Puerari, Ariane Gravereaux et Michel Zerolo.

Dominique Ades-Hazan confie : « C’est certainement lié à ma fibre d’éleveur, mais le Prix de Diane est sans aucun doute la course que je rêve le plus de remporter. Alors, avoir deux partantes en tant que coéleveur, c’est vraiment quelque chose à part ! Les courses et l’élevage, c’est une histoire de continuité, de cycles longs, et, dans un monde où les gens passent leur temps à zapper, c’est un aspect que j’apprécie.

En 1996, au décès de mon père, j’ai repris son élevage en m’associant. Plus de deux décennies plus tard, ces associations tiennent toujours. Michel Henochsberg, mon associé de cœur, fait partie avec mon père des coéleveurs d’Urban Sea. Ensemble, nous avions acheté Rozella (Anabaa), la deuxième mère d’Étoile, il y a une dizaine d’années. Elle ne nous a donné que trois produits, dont Milena’s Dream. Cette dernière a un yearling par Lethal Force (Dark Angel) qui va passer en vente cette année. Elle a une foal par Dabirsim (Hat Trick) et elle est pleine de Siyouni. Par le passé, c’est une souche que mon père et Michel Henochsberg, Roland de Chambure et Alec Head avaient souvent utilisée. L’autre bonne jument que j’ai en association avec Géraldine Henochsberg, Amourette (troisième du Grand Critérium de Bordeaux, L), nous a donné King of Leogrance (Camelot), gagnant du Prix Vulcain (L) l’année dernière avant de partir en Australie. »

Une passion protéiforme. « Milena’s Dream est une fille d’Authorized (Montjeu), un étalon auquel je crois beaucoup en tant que père de mères. J’ai d’ailleurs trois de ses filles à la reproduction, notamment la mère de Dame du Roi (Prix Miesque, Gr3), qui est une descendante de Balle d’Or (Chingacgook), une jument née en 1960 qui fut le deuxième cheval acheté par mon père. Là encore, c’est une famille qui me tient beaucoup à cœur. Cela fait six générations que nous suivons cette souche et c’est un aspect que j’aime beaucoup dans cette activité. Quand je gagne une course grâce à une lignée que je connais depuis très longtemps, ma satisfaction est décuplée. C’est pour cela que j’ai refusé toutes les offres pour Dame du Roi. Mais parfois, il savoir renouveler ses courants de sang et acheter de nouvelles lignées.

Éric Puerari, Ariane Gravereaux et Michel Zerolo font aussi partie de mes associés historiques. Ensemble, nous avions acquis Ennaya (Nayef), en provenance des Aga Khan Studs, car elle était la sœur d’Ervedya (Siyouni), lauréate des Coronation Stakes, de la Poule d’Essai des Pouliches et du Prix du Moulin de Longchamp (Grs1). Ennaya était pleine de Le Havre (Noverre)… et le produit à naître n’était autre qu’Ebony. Je suis aussi heureuse de voir que Le Havre et Siyouni réussissent aussi bien car ce sont deux étalons auquel je renouvelle ma confiance quasiment chaque année. Étoile et Ebony ont été présentées aux ventes par le haras des Capucines, où Ebony a été élevée. Cela me fait plaisir qu’un jeune propriétaire comme Philippe Ségalot tombe sur une bonne pouliche comme Étoile. Surtout qu’il l’avait lui-même repérée avant que Jean-Claude Rouget ne confirme son sentiment. Nous consacrons la même énergie à tous les chevaux. Certains sont bons, d’autres moins. Le plus dur, c’est de durer…  C’est une passion qui se développe de plusieurs manières. J’ai par exemple aussi des sauteurs et des trotteurs en association, comme l’étalon Uriel Speed (Indy de Vive), lequel connaît une belle réussite. »

Thierry de La Héronnière, quand le destin s’en mêle

19 juin 2016. Les boîtes du Prix de Diane viennent de s’ouvrir, et Thierry de La Héronnière suit du regard son élève Volta (Siyouni), supplémentée pour participer au classique. Au même moment, son portable sonne. Un appel d’Angleterre : Capsicum, l’une de ses poulinières, vient de mourir. Elle est suitée d’une foal de Garswood, qu’il va falloir élever sans mère adoptive… Cette orpheline est devenue Cala Tarida, qui offrira à l’éleveur une deuxième partante en trois ans dans le Prix de Diane. Une émotion qu’il partagera avec Marie-Joëlle Goetschy, son associée sur la jument et sa descendance.

Thierry de La Héronnière raconte : « Avoir une partante dans le Prix de Diane, c’est le but d’une vie d’éleveur. On se bat toute l’année pour cela ! Et quand je dis une vie d’éleveur, il faudrait même parler de famille d’éleveurs… C’est fort, très fort. On encaisse beaucoup de coups en tant qu’éleveur… Et puis on oublie tout quand on a la chance de faire naître une pouliche de ce niveau ! On a refusé des offres pour elle. Parce que vivre cette émotion, c’est inestimable. Et parce que nous sommes tous les deux éleveurs et que cette famille est toute particulière pour moi. »

Virunga, encore. Thierry de La Héronnière n’avait déboursé que 3.000 Gns pour acheter Capsicum à Tattersalls. La raison était assez simple : Capsicum est une arrière-petite-fille de Virunga, l’une des juments qui a marqué l’éleveur lorsqu’il était adolescent. Virunga était surtout une sœur de Vitiges, le meilleur cheval élevé par son père. Quand il a choisi de se lancer dans l’élevage, Thierry de La Héronnière n’a eu de cesse de chercher des femelles de cette famille. La première fut Persian Belle (Machiavellian), mère de Calvados Blues, Plain Vanilla, Manduro’s Son et Volta, évidemment.

Pendant sa courte carrière de poulinière, Capsicum a eu le temps de donner trois produits : Sidérente (Siyouni), Red Onion (Fast Company) et Cala Tarida, donc. Pour le croisement ayant donné cette dernière, Thierry de la Héronnière explique : « Nous cherchions à ramener de la taille, car les deux premiers produits de la jument, elle-même petite, n’étaient pas bien grands. Garswood est un cheval avec beaucoup de modèle. Cela a plutôt bien fonctionné car Cala Tarida, dont le nom rappelle celui d’une baie d’Ibiza, n’est pas petite du tout ! » Dimanche, Thierry de La Héronnière laissera ses juments et son haras d’Ellon pour une parenthèse hors du temps. Il sera accompagné de sa famille, d’amis, du personnel du haras… Conscient de vivre une journée d’exception.

Cartiem, une association franco-américano-tatare !

En 2007, Coquerelle (Zamindar) avait pris part au Prix de Diane après avoir remporté le Prix Saint-Alary (Gr1) sous les couleurs de l’écurie des Monceaux. Une décennie plus tard, une petite-fille de même étalon, Cartiem (Cape Cross), va tenter de faire briller le haras du Mezeray.

Charles-Henri de Moussac, qui dirige le haras, détaille : « La course est assez ouverte avec plusieurs bonnes pouliches. Cartiem a bien couru la dernière fois. Elle ne gagne pas de beaucoup mais avec style et c’est une pouliche dont la tenue ne fait aucun doute. Être au départ de cette course, c’est formidable pour toute l’équipe du haras. Surtout que, cette année, Rockemperor (Holy Roman Emperor) a bien couru dans le Prix du Jockey Club (Gr1), dont il s’est classé sixième. Ce sont des chevaux issus de jeunes juments qui ont tout l’avenir devant elle. C’est une autre source de satisfaction.

Nous avions acheté Mintaka (Zamindar), la mère de Cartiem, à Deauville alors qu’elle sortait de l’entraînement. Issue de l’élevage de Son Altesse l’Aga Khan, elle nous plaisait aussi bien au niveau de son physique que de son pedigree. Nous l’avons croisée avec Cape Cross (Green Desert) car le sang de Danzig (Northern Dancer) fonctionne bien sur celui de Mr. Prospector (Raise a Native). Lorsque nous investissons dans des juments, nous essayons de répartir les risques. C’est ainsi que Rashit Shaykhutdinov et Christophe Clément [entraîneur aux États-Unis, ndlr], qui aimait bien la jument, nous ont suivis dans l’achat de Mintaka. Rashit Shaykhutdinov a une trentaine de juments personnelles dans notre haras. Ce propriétaire russe nous a aussi confié son étalon De Treville (Oasis Dream). Il est originaire de la ville de Kazan, au Tatarstan, qui dispose d’un hippodrome. Il vient près d’une fois par mois au haras du Mezeray pour voir ses chevaux. Mintaka a une 2ans par Charm Spirit (Invincible Spirit), qui est à l’entraînement chez Jean-Claude Rouget. Après avoir été vide, elle est pleine de Camelot (Montjeu). »

Mathieu Daguzan-Garros, pour le plaisir

Mathieu Daguzan-Garros n’aura pas de pression dimanche, quand Morning Dew (Dabirsim), qu’il a élevée en association avec Frédéric Bragato, se rendra au départ. « Nicolas Caullery a bien indiqué qu’il la courait pour faire plaisir à son propriétaire. Malgré tout, c’est toujours sympa d’avoir une partante dans une telle course. Comme le disait Coubertin, l’important est de participer ! »

Ce n’est pas la première fois que l’homme du haras des Granges connaît ce plaisir de voir son élevage représenté à Chantilly le deuxième dimanche de juin. Il y a quinze ans, Torrestrella, née au haras pour le compte de Francis Montauban, s’alignait après son succès dans la Poule d’Essai. Cette fois, c’est bien le nom Daguzan-Garros qui sera sur les programmes, accolé au nom de Frédéric Bragato : « J’ai plusieurs juments en association avec Frédéric Bragato, qui est un voisin. Il est agriculteur, éleveur et fait un peu de commerce de bestiaux. Ensemble, nous avons déjà élevé Magari et Tolosa, des chevaux sympas. Quant à Morning Dew, elle nous avait déjà fait très plaisir lors des ventes Arqana, quand elle avait été adjugée 105.000 € yearling. Nous étions allés jusqu’en Allemagne pour faire saillir sa mère par Dabirsim. Laquelle jument venait aussi d’Allemagne. Je l’ai vendue depuis. »