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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Qui êtes-vous, Francis Graffard ?

Courses / 17.06.2019

Qui êtes-vous, Francis Graffard ?

Qui êtes-vous, Francis Graffard ?

Par Adeline Gombaud

Il est 14 h ce lundi matin quand Francis-Henri Graffard nous reçoit dans son bureau, au sein de son écurie du Mont de Pô. À 42 ans, huit ans seulement après son installation, l’entraîneur vient de gagner le Prix de Diane avec Channel. Le chemin parcouru par le gamin de Paray-le-Monial, qui a découvert les chevaux de course par son grand-père, est immense. Il raconte.

Jour de Galop. - On a découvert un Francis Graffard que l’on ne soupçonnait pas dimanche. Un Francis Graffard qui saute la lice pour aller chercher sa pouliche sur la piste, chemise sortie du pantalon, langage fleuri au micro d’Equidia… Comment avez-vous vécu la course ?

Francis-Henri Graffard. - L’émotion est venue par vagues. J’ai suivi la pouliche dans mes jumelles depuis l’ouverture des boîtes et tout ce que je voyais était parfait. J’étais donc assez calme, mais je ne me concentrais que sur ma pouliche. Elle sort bien de stalle, se place près de la tête. Au passage de route, elle se met à tirer un peu, mais rien de grave. Et surtout, elle passe la montée comme j’aime, c’est-à-dire en emmenant son jockey. C’est le signe qu’ils ont du gaz. J’ai juste peur que cela ne s’ouvre pas au bon moment. Et puis la pouliche japonaise cède, et le passage se fait. J’entends ma femme qui se met à crier, mais moi, je suis encore sur la pouliche, je vois qu’elle a pris l’avantage mais je ne vois pas les autres. Alors je pose mes jumelles. On est à moins de 50m du poteau et j’ai juste envie qu’il arrive, ce poteau ! Le temps est long. Je crie dans les 20 derniers mètres. Elle passe le poteau en tête et je tombe dans les bras de Lisa. J’entends au micro de l’hippodrome qu’il y a photographie, que c’est très pointu. J’ai un doute. Je demande à Lisa si on a gagné ! Le ralenti passe sur le grand écran et je comprends que c’est fait !

Et là, on retrouve un Francis Graffard presque débraillé sur la piste !

Oui, c’est dingue. Je saute la lice pour aller sur la piste. Je me rends compte que j’ai perdu mes lunettes de soleil, et je suis vraiment dégoûté. Pourquoi je pense à mes lunettes de soleil à ce moment-là ? Mystère ! Je retrouve la pouliche et Pierre-Charles qui me lance tout de suite. « Allez Paray-Le-Monial ! » Et Miguel vient m’interviewer. Je dis « putain », « bordel », ma mère n’était pas contente d’ailleurs ! Je récupère mes filles aussi, et je leur dis de tout regarder, qu’elles se souviendront de ce moment toute leur vie… C’est vraiment quand on se retrouve avec sa femme et ses enfants que l’émotion déborde. Et puis je me rends compte que cette victoire fait plaisir à beaucoup de monde, aux turfistes qui sont là tous les jours et qui se rapprochent de la barrière pour vous féliciter… C’est un grand plaisir.

Et pourtant, vous avez dit qu’avant le départ, vous vous demandiez pourquoi vous faisiez ce métier !

Quand les pouliches sortent du rond, qu’elles défilent et tournent derrière les boîtes, le temps est très, très long, et je sens un poids énorme sur mes épaules. C’est horrible : on fait ce métier pour avoir des partants dans les classiques. On y est, et cela devient insupportable (rires) ! Peut-être parce qu’en tant qu’entraîneur, à ce moment précis, on subit, on ne contrôle plus rien…

La veille de la course, avez-vous bien dormi ?

Je ne suis pas quelqu’un de sur-optimiste, pourtant, j’étais assez serein avant la course, et oui, j’ai bien dormi. Les jours d’avant aussi. Parce que la préparation de la pouliche s’est vraiment passée sans problème. Je me souviens qu’avec Homérique, c’était beaucoup plus compliqué… Avec Channel, tout a été facile. Son dernier galop était bon. Nous avons juste eu une inquiétude quand il a été question que Villa d’Amore coure, ce qui nous « enlevait » Pierre-Charles Boudot. Mais après le dernier galop de la pouliche, Pierre-Charles Boudot m’a confirmé qu’il pourrait la monter. C’était un poids en moins.

À partir de quand avez-vous pensé au Diane pour elle ?

Quand elle a gagné le Prix de La Chapelle-en-Serval. La façon dont elle l’a fait, surtout. Je m’étais dit que si elle gagnait comme un galop du matin, pourquoi ne pas aller sur le Diane. Un peu la méthode Royer… Je me souviens que Jean-Claude Rouget, dont la pouliche Ebony a été battue par la mienne, a dit après la course que la sienne allait sur le Diane. Cela m’a conforté dans ma décision. Et puis je me souvenais que West Wind avait gagné cette course avant le Diane. À l’époque, je travaillais pour Godolphin et j’avais insisté auprès d’eux, après cette victoire, pour qu’Alex Pantall puisse la supplémenter dans le Diane. Je crois aussi que c’est Jean-Claude Rouget qui a dit, après le Jockey Club de Sottsass, que courir sur ce parcours assez atypique avant le jour J était important. C’est ce qu’il avait fait avec Valyra, qui avait d’ailleurs une course similaire à La Chapelle-en-Serval, avec Almanzor, avec Sottsass…

La pouliche vous montrait suffisamment de choses, suffisamment tôt, pour que vous l’engagiez dans les classiques…

Les engagements classiques, vous savez, c’est difficile pour un entraîneur. Et moi, comme je vous le disais, je ne suis pas quelqu’un de sur-optimiste. Je ne rêve pas. Mes deux premières partantes dans le Diane, Volta et Homérique, nous les avions supplémentées… Cela ajoute une drôle de pression le jour de la course. Channel, je l’avais engagée, un peu, c’est vrai, parce qu’elle appartenait à de nouveaux propriétaires à qui cela faisait plaisir, mais je les avais prévenus que cela ne voulait pas dire que nous allions courir…

En revanche, vous ne l’avez pas engagée dans l’Arc…

Au moment des engagements dans l’Arc, elle n’avait gagné qu’un maiden à Lyon. C’était donc vraiment difficile de l’imaginer aussi haut !

Comment un gamin du Creusot devient-il entraîneur ?

Mon grand-père, médecin de profession, avait une ferme, au lieu dit La Gravoine, à Saint-Aubin-en-Charollais. Il y élevait principalement des chevaux d’obstacle, et j’y passais tous mes week-ends. Il a eu une très bonne jument de plat, Wild Miss, qui a gagné le Vermeille, mais il s’est ensuite concentré sur les AQPS. J’allais monter chez Marc Boudot, puis chez Jehan Bertran de Balanda. Pierre-Charles, je l’ai donc connu tout petit, et déjà, il était impressionnant tant il était passionné par l’animal, et le sport en général. Pour en revenir à ma vocation, je crois que j’ai toujours voulu devenir entraîneur. J’ai même un vieux cahier dans ma table de nuit, vous savez, ceux que l’on remplit quand on se sent un peu seul, loin des siens… Eh bien à la première page, il y est écrit : « Je serai entraîneur à Chantilly. »

Pourquoi Chantilly ?

La première fois que je suis allé à Chantilly, c’était pour le Prix de Diane 1999 avec mon ami Jean-Marie Callier. J’ai encore le badge où nous avions inscrit la date du jour, et un rendez-vous dix ans plus tard… Je me souviens que lorsque je suis arrivé au rond-point des Lions, avec cette vue sur le château, la forêt… Waouh ! L’émerveillement total.

Racontez-nous comment on passe d’une maîtrise de droit à entraîneur de chevaux de courses à Chantilly.

J’ai d’abord travaillé pour Éric Hoyeau, à l’époque pour Goffs France, au moment de la fusion avec l’Agence française. Enfin, je lui servais essentiellement de chauffeur ! Il m’a présenté beaucoup de monde, et m’a même proposé un job. Mais j’avais envie de voyager, d’apprendre l’anglais… Je suis parti à New York où je faisais visiter des appartements. Éric Hoyeau me rappelle et me dit qu’il a une connaissance à New York, que je devrais rencontrer. C’était Patricia Boutin. Elle me propose de venir à Deauville pour les ventes et de l’aider à faire des short lists pour Lady O’Reilly. Le soir, on comparait nos annotations sur nos catalogues. Nos notes étaient différentes, mais personne n’avait tort ni raison : je me suis alors rendu compte que juger un pur-sang n’était pas une science exacte.

Grâce à Patricia Boutin, je suis parti en Floride chez Nick de Merick, un spécialiste des breeze up. À peine arrivé là-bas, Guillaume Cousin m’appelle pour me dire qu’il a vu dans un journal une annonce pour le Darley Flying Start. C’était la première année que la formation était organisée. J’envoie mon CV, et je suis convoqué pour les entretiens à Newmarket. Problème : je parle encore très mal l’anglais. J’avais appris des phrases toute faites. Mais Joe Osbourne, qui n’est pas le plus facile des jurys, se rend compte de mon niveau en anglais… Pourquoi ai-je été sélectionné ? Peut-être qu’ils ont senti ma motivation…

On arrive dans votre période « Godolphin »…

Cette formation était formidable. J’ai effectué tous mes stages auprès d’entraîneurs, Gai Waterhouse, Eoin Harty, André Fabre… Les six semaines que j’ai passées chez lui ont été extraordinaires. J’ai côtoyé des chevaux formidables. Je montais le matin la future mère de Siyouni… Et je me faisais souvent la valise avec ! Je me souviens aussi d’avoir emmené Hurricane Run au Jockey Club.

À l’issue du cursus, John Ferguson me propose de travailler au racing office, à Newmarket. Je parcourais beaucoup de kilomètres pour aller chez les différents entraîneurs, afin de faire des rapports. C’était l’époque de Raven’s Pass, Iffraaj, West Wind. Mon anglais n’était pas encore fluent — d’ailleurs il ne l’est toujours pas —, et je me souviens très bien d’un moment gênant chez Mick Channon. John O’Mills, qui occupait ce poste avant, était censé me présenter aux différents entraîneurs, mais il m’a laissé me débrouiller seul. Bref, je suis dans le bureau de Mick Channon, au milieu de ses secrétaires, et je note ce qu’il me dit. Une telle, backward ; je note. Une autre, slapper. Je le fais répéter, je ne comprends pas bien. Il répète, « slapper, with two p ». Je rentre au bureau, je tape mes rapports, et John Ferguson passe me voir. « Tu es allé chez Mick Channon ? » Oui Monsieur. « Sais-tu ce que slapper veut dire ? » Non. « Salope ». Il m’avait bien eu ! C’était un bon job, avec toute la sécurité que cela implique.

Et pourtant vous l’avez quitté pour venir à Chantilly ?

Cela ne s’est pas passé exactement ainsi. John Ferguson m’a convoqué un soir dans un pub. Je pensais qu’il allait m’annoncer ma mutation à Chantilly, ce dont je rêvais, car l’effectif en France avait considérablement augmenté. Pas du tout. Il me fait comprendre qu’il serait mieux que je m’en aille. Je me retrouve donc sans rien.

Pas pour longtemps !

David Powell me conseille d’appeler Alain de Royer Dupré. Il me donne ma chance. Un coup dur qui se transforme en formidable opportunité, puisque c’était sans doute la meilleure place pour apprendre mon futur métier. Je suis assistant pour son écurie publique. Et je peux vous dire que j’ai travaillé ! Le rôle d’un assistant n’est pas de faire le beau aux courses et d’aller sur les photos. Non. Son rôle, c’est de nourrir le matin, de faire le tour des jambes, de mettre les bandages et de gérer le personnel. Cette dernière partie était vraiment la plus compliquée. Assistant, ce n’est pas facile, car vous êtes le tampon entre le patron et les employés.

On dit d’Alain de Royer Dupré qu’il est sans doute l’entraîneur qui attache le plus d’importance aux détails. Qu’il est minutieux à l’extrême ?

C’est vrai. Et c’est formateur. C’est un artiste. Il sait déceler le potentiel de ses chevaux. Mais quand je me suis installé, j’ai dû me faire ma propre méthode, l’adapter aux clients que j’avais, en tenant compte de la réalité économique.

Après trois ans à ses côtés, vous décidez donc de vous installer.

Je l’avais prévenu dès le départ de ma volonté de m’installer à court terme. Donc après l’Arc 2011, je saute le pas. Je loue des boxes à Lamorlaye, chez Carole Artu. Je pensais que tout le carnet d’adresses que je m’étais constitué au fil de ces années allait me servir. S’il y a une chose qui ne m’inquiétait pas, c’était le remplissage des boxes… Et rien ne s’est passé comme prévu. Les seuls qui m’ont envoyé des chevaux, ce sont des relations de ma femme, Luke Lillingston, l’oncle de Lisa, Johnny McKeever et Maria Niarchos. Je me souviens quand le premier cheval est sorti du camion. Point du Jour. Il est à moitié fou en plus. Dans le box d’à côté, j’avais ma graineterie, ma sellerie, mon bureau !

Qu’est-ce qui a été l’élément déclencheur de votre croissance ?

Con Marnane ! À l’époque, il cherchait quelqu’un pour entraîner ses 2ans en France. Me voilà avec une vingtaine de 2ans, avec la mission de les courir vite. Dans le lot, il y avait To my Valentine et More than Sotka, qui a gagné notamment les Jouvenceaux et les Jouvencelles (L). Gagner avec les 2ans, c’est tout ce que les Anglais veulent ! Dans le même temps, j’allais beaucoup aux ventes pour chercher des clients, et je ne lâchais pas David Redvers pour qu’il me confie des chevaux. Il finit par me dire qu’il a un 2ans par Piccolo pour la breeze up. S’il n’est pas vendu, il est pour moi ! Je vais à la breeze up en priant pour que le cheval ne fasse pas son prix. Il breeze bien, mais il tique à l’appui et est tout petit. Il atterrit donc chez moi, et rapidement, je me rends compte qu’il avance. Christophe Lemaire était venu le travailler avec mes bons 2ans. Je lui demande son avis : Yacowlef ou course d’inédit standard, le même jour. Il me conseille d’aller sur le Yacowlef… Le poulain gagne ! C’était Pearl Flute. Aujourd’hui, il me sert de poney.

Et là, plus de problème pour remplir les boxes…

Non, mon carnet d’adresses se met en route ! En fait, ils attendaient que je fasse mes preuves… Je passe à quarante, puis soixante chevaux… Thierry Delègue, qui travaille pour le cheikh Mohammed bin Khalifa Al Thani, m’envoie trois pouliches pur-sang, et un lot de pur-sang arabes. Parmi eux, il y avait Chaddad, qui m’a offert ma première victoire de prestige. Mon effectif augmente au point d’avoir cent chevaux répartis dans plusieurs cours et un mini-bus pour le personnel ! Au printemps 2015, j’ai dans mes boxes trois mâles de 3ans qui sortent de l’ordinaire, Erupt, Karar et Sumbal. L’écurie est bien structurée, l’équipe constituée d’un noyau dur. Il ne me manquait que mon écurie à moi. J’ai trouvé le bon endroit il y a maintenant deux ans, en rachetant la cour de Jean-Marie Béguigné. Je voulais quelque chose de très propre, pour recevoir au mieux mes clients, et bien sûr une écurie fonctionnelle pour faire du bon boulot. J’attache beaucoup d’importance à la propreté des lieux, à la présentation des chevaux, à la mise des cavaliers. Mark Johnston m’avait dit qu’à défaut d’être les meilleurs, il voulait que ses chevaux soient les plus beaux. Regardez les chevaux d’Alain de Royer Dupré ou d’André Fabre dans un rond ! Ils sont magnifiques. Il faut prendre exemple sur ses écuries. Travailler « classique », avant même d’avoir gagné un classique !

Beaucoup de vos propriétaires sont jeunes, nouveaux venus dans ce milieu. Comment l’expliquez-vous ? C’est juste une question de génération ?

Je ne crois pas. D’abord il y a les résultats, le sérieux dans le travail… Et puis les courtiers savent qu’ils peuvent envoyer des clients dans mon écurie. Toute cette organisation dont je vous parlais… Cela porte ses fruits. Ensuite, il y a sûrement un capital sympathie, et le fait que nous soyons de la même génération joue à ce niveau-là.

Quel rôle joue votre femme ?

Elle me supporte ! C’est déjà énorme. Elle m’encourage aussi, même si nous ne parlons jamais de chevaux ensemble. Elle me fait confiance dans mes choix. Et puis elle a un excellent relationnel. Au début, mes premiers clients faisaient partie de ses relations. Elle me pousse aussi à aller aux ventes. Pas pour acheter des chevaux, mais pour rencontrer des gens. C’est très important. J’ai toujours trouvé de nouveaux clients en allant aux ventes. Il ne faut pas croire qu’ils tombent du ciel ! Bien sûr, avoir gagné le Diane, cela va faciliter un peu les choses. C’est quelque chose que les Anglais font très bien, les Français beaucoup moins… Et puis Lisa est une personne très brillante intellectuellement. Très forte dans son métier. Elle voit très bien les courses.

Récemment, vous vous êtes aussi impliqué dans l’Association des entraîneurs…

Oui, je l’ai fait parce que je n’aime pas ceux qui critiquent sans s’impliquer. Et je pense que l’intérêt général doit primer sur l’intérêt particulier. C’est une mission que j’ai prise à cœur. Entraîneur, c’est un métier difficile, et il n’est pas normal que certains ne s’en sortent pas. Les courses, c’est la compétition, mais le jour où il n’y aura plus qu’une poignée d’entraîneurs, il n’y aura plus de compétition. Et donc plus de courses.