Melchior-François Mathet : « Les bons moments nous obligent à continuer. Et c’est ça qui est merveilleux de notre activité »

Courses / 31.07.2019

Melchior-François Mathet : « Les bons moments nous obligent à continuer. Et c’est ça qui est merveilleux de notre activité »

Dimanche dernier, Laurens a remporté son sixième Gr1 en s’imposant avec style dans le Prix Rothschild (Gr1). Avec la franchise qu’on lui connaît, Melchior-François Mathet, son éleveur, nous a livré sa vision de l’élevage et des courses.

Par Adrien Cugnasse

C’est à l’autre bout du monde que l’homme de Bloodstock Agency a suivi la victoire de sa championne : « J’ai vécu deux journées extraordinaires : Laurens (Siyouni) a gagné le Prix Rothschild (Gr1) et ce lundi à Clairefontaine, Brokeback Mountain (Le Havre) a remporté le Quinté du jour sous nos couleurs. Deux courses difficiles à gagner, chacune à leur niveau. Ce sont des instants éphémères qui vous font en partie oublier les instants plus difficiles. Chaque acteur des courses passe par des moments délicats. Mais les bons moments nous obligent à continuer. Et c’est ça qui est merveilleux dans notre activité. » Parmi les chevaux à l’entraînement en Europe, seule Enable (Nathaniel) a plus de Grs1 à son palmarès que Laurens. Mais avec son 116 de Racing Post Rating, elle n’apparaît pas dans le top 60 des chevaux entraînés outre-Manche. À ce sujet, l’éleveur réagit : « Que voulez-vous que je vous dise. C’est tout simplement une championne. J’espère qu’elle sera un jour reconnue comme telle. On a toujours l’impression que le fait de ne pas gagner avec beaucoup d’avance la prive justement du statut de championne. J’ai regardé la course depuis les États-Unis, sans le son. Même lorsqu’ils sont de qualité, les commentaires orientent votre lecture de la course. Elle m’a impressionné dans le Prix Rothschild, dans un lot plutôt relevé. Avec plusieurs gagnantes de Groupe à ses trousses, à l’intersection des pistes, elle allait très facilement alors que les autres étaient à la poussette. Visuellement, on avait l’impression de voir un cheval de Groupe face à des sujets de réclamers. Je crois que c’est le signe du fait que nous sommes en présence d’un sujet de tout premier plan. »

La popularité de ceux qui durent à haut niveau. Si Laurens n’a pas les faveurs des échellistes, elle a par contre déjà conquis le cœur des sportsmen, du public et des parieurs. Melchior-François Mathet poursuit : « C’est ce que j’ai compris en regardant la course et en lisant les journaux français. Les parieurs l’ont soutenue en l’installant favorite. À 2,6/1, ils ont eu un certain retour d'argent sur ce qu’ils ont investi. Il faut souligner les grandes qualités de communicants de son entourage. En particulier de Karl Burke qui est toujours sincère et confiant lorsqu’il s’exprime dans les médias. L’ensemble de ces éléments – pour un cheval de haut niveau – permet de bâtir une popularité comme la sienne. C’est très différent de ces chevaux dont les carrières sont éphémères. Beaucoup de grands chevaux et de grandes pouliches sont partis tôt au haras. Alors que Laurens dure dans le temps. Et elle prend l’année de 4ans du bon côté, alors que c’est souvent la plus difficile pour une femelle. Celles qui mettent leur cœur sur la piste peuvent souffrir des combats, à poids égal, face aux chevaux d’expérience qui sont un peu les gladiateurs de la spécialité. Après une bonne rentrée, elle a un peu déçu à Ascot, mais un problème physique a été découvert. Dimanche, elle a tué ses concurrentes au train. »

Une opportunité pour ceux qui veulent faire des chevaux qui durent. Même s’il est un éleveur commercial, Melchior-François Mathet conserve une vision très personnelle de l’élevage et des objectifs de production : « Sans aucun doute, le marché, d’une manière générale, est orienté vers la vitesse. Ce n’est pas moi de juger, de dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Mais je reste convaincu qu’un véritable 2ans est une exception. Et dans bien des cas, on leur demande à cet âge un effort physique important, tout en portant du poids, avec un jockey pas toujours très sage… pour gagner une course et décrocher une allocation. Cette politique a des conséquences considérables sur l’avenir de l’animal. Or j’élève des chevaux dans l’espoir de les voir un jour accéder à la plénitude de leurs moyens. Mais on connaît bien les contraintes économiques de notre univers et notamment le coût de l’entraînement. Beaucoup d’acteurs, à part les très grands, ont du mal à boucler les fins de mois. Nous connaissons tous un exemple d’un cheval accidenté à 2ans et qui a été au repos pendant un certain temps suite à cet incident. Six mois plus tard, il revient en course et atteint un bon niveau. Cette situation devient récurrente car l’individu a eu la chance d’avoir un problème mineur à un moment clé de sa croissance. Ce type de sujets, on les voit fleurir plus tard, en fin d’année de 3ans, et à 4ans. C’est le cas de Brokeback Mountain, désormais double lauréat de Quinté. Un des ses antérieurs le rendait invendable sur le marché des yearlings et sur les conseils d’un vétérinaire nous l’avons renvoyé au pré. Il est parti au débourrage chez David Lumet en fin d’année de 2ans. Yann Barberot l’a reçu au début de son année de 3ans. Aujourd’hui, il est en train de nous rendre cette patience au centuple. Le bilan est très positif. Et je pense que la politique de vitesse et précocité en vigueur est une opp0ortunité pour ceux qui veulent élever des chevaux aptes à briller un peu plus tard que les autres. Pour jouer dans le créneau de la vitesse et précocité, il faut être capable de débourser les 100.000 € demandés pour un No Nay Never (Scat Daddy). Ce n’est pas dans les moyens de Bloodstock Agency [son entité d’élevage, ndlr]. Ce genre d’étalons, il faut donc essayer de les déceler de manière spéculative au début de leur carrière. Ou alors prendre une direction moins coûteuse et plus patiente pour l’orientation de son élevage. L’entraîneur de Brokeback Mountain et moi-même pensons qu’il pourra un jour ou l’autre prétendre a du caractère gras. C’est valorisant pour la mère. Je travaille avec Robert Nataf depuis plusieurs années. Il m’apporte sa vision commerciale. Je suis plus conservateur et nous trouvons un équilibre qui nous convient. »

Désormais sans sol. L’élevage de Melchior-François Mathet est à l’aube d’un grand changement : « Le haras de Bourgfontaine a été vendu et l’acquéreur en aura la jouissance à partir de septembre. J’ai déjà été éleveur sans sol par le passé. Il faut bien savoir qu’éleveur avec sol, c’est très contraignant. Quand votre téléphone sonne, c’est souvent pour des mauvaises nouvelles, que ce soit au niveau des chevaux, du personnel ou du matériel. Lorsqu’on est sans sol, le nombre de tracas diminue. Votre temps se consacre à la gestion de votre effectif. Et je crois qu’aujourd’hui, à professionnalisme égal, le terroir est moins important qu’il y a cinq décennies. L’alimentation a énormément progressé, tout au long de la vie du cheval. » La première expérience réussie de Melchior-François Mathet, en tant qu’éleveur sans sol, nous ramène à une autre pouliche de haut niveau, Sierra Madre (Baillamont), notamment lauréate des Prix Marcel Boussac et Vermeille (Grs1) : « J’étais très jeune à l’époque et j’avais toujours entendu mon père dire qu’il appréciait Marie d'Irlande (Kalamoun). Après la mort de mon père, nous avons organisé une vente des poulinières du haras familial. Et j’ai racheté Marie d'Irlande. Elle était en pension au haras du Lieu Plaisant, en Normandie, où elle m’a rapidement donné Sierra Madre. Alors que cette dernière était inscrite aux ventes de décembre, j'ai demandé à George Sandor d'aller la voir et il m'a répondu que je n'en tirerai pas 10.000 francs ! Je lui ai donc proposé d'en prendre la moitié. Sous son entraînement, la pouliche a gagné dès sa deuxième sortie. Suite à ce succès, alors que j'étais aux États-Unis, j'ai reçu un appel de Jean-Louis Bouchard. Nous sommes tombés d'accord sur une transaction à l'amiable et elle est passée sous ses couleurs. Elle a gagné les Prix Marcel Boussac et Vermeille (Grs1). »

Recambe, ou les difficultés de l’élevage. Âgée de 14ans, Recambe (Cape Cross), la mère de Laurens, illustre bien les hauts et les bas inhérents à l’activité d’éleveur : « Laurens est le dernier produit que Recambe ait bien voulu nous donner. Elle a été vide à plusieurs reprises, en France et en Irlande. Avant que son meilleur produit n’éclose, nous nous posions moins de questions car son profil n’avait pas la même valeur. Sur les deux dernières années, une fois saillie, son premier diagnostic de gestation est positif, l’embryon est donc viable. Le deuxième diagnostic est négatif. Nous avons donc ce problème à résoudre. Et nous avons décidé de stationner la jument à l’année à Coolmore. Je suis en contact régulier avec Hermine Bastide qui m’offre un suivi de grande qualité de la situation. Cela permet d’avoir accès à certains des meilleurs vétérinaires du monde, pour éviter d’avoir à la faire voyager. En 2019, nous avons fait saillir 16 juments. Pour pouvoir jouer un rôle constant dans cette activité, c’est à mon sens le nombre minimal. C’est un effectif qui est un peu en régression. Pour la bonne et simple raison que nous avons perdu deux juments en début d’année, dont une sœur de Bright Sky (Wolfhound). Nous avons la propre sœur de Laurens – qui n’avait pas la même qualité en course – à la reproduction. Son premier mâle, par Silver Frost (Verglas), a été exporté à la vente de décembre. Elle est stationnée à Jedburgh Stud, chez Alec Waugh. Cette année, elle a donné une pouliche par Zarak**(Dubawi) qui a été jugée comme très réussie par ceux qui l’ont vue. Murviel (Siyouni) a été saillie par Shalaa (Invincible Spirit) mais elle n’est pas pleine. C’est formidable de pouvoir avoir la mère et la propre sœur de Laurens. Désormais, il sera intéressant de parvenir à trouver le bon croisement pour les premières filles de Siyouni (Pivotal). Cet étalon a toujours été un coup de cœur pour moi. Et dès le premier jour où je l’ai vu à la Route des étalons, le cheval m’a séduit. Il faut trouver la bonne alchimie. »

Pas facile d’être une femelle en France. Ces dernières années, la réussite des femelles au meilleur niveau est flagrante. Trêve (Motivator), Goldikova ** (Anabaa), Black Caviar (Bel Esprit) ou Winx (Street Cry) ont atteint un niveau de popularité rare et certainement supérieur à celui des poulains contemporains de leurs exploits. On dit qu’au moment d’entrer au haras, on se souvient des victoires d’une femelle et des défaites d’un mâle. L’équivalent de Laurens au masculin serait déjà probablement en train de saillir, pour éviter le verdict d’une saison de compétition à 5ans. Les entourages des très bonnes pouliches sont donc souvent plus enclins à prendre des risques. Et sur le papier, leurs possibilités sont énormes, avec un programme réservé en plus des courses inter-sexes (dont le Derby, le Prix du Jockey Club…) Mais que disent les chiffres ? En France, à cette date, 56 Groupes ont été courus en plat. Les femelles n’en ont remporté que 21, contre 35 pour les mâles et les hongres. Le journaliste James Willoughby a publié une étude en 2017, portant sur l’ensemble des Groupes de six saisons de courses à l’international. Si l’on considère que le taux de réussite moyen d’un cheval au départ d’un Groupe est de 1, alors celui des femelles en France est de 0,84. Selon son étude, dans notre programme, les femelles sont donc moins performantes que la moyenne des partants au niveau Groupe. Si on élargit l’étude au monde entier, il s’avère que les femelles ont un taux de réussite de 0,93 dans les Grs3. Mais au meilleur niveau, dans les Grs1, elles font une surperformance et leur taux de réussite est de 1,17.