Pedigree ou performances, que privilégier chez un étalon ?

Élevage / 24.12.2019

Pedigree ou performances, que privilégier chez un étalon ?

Passionné par les courses et l’élevage, Hubert de Rochambeau a été enseignant-chercheur avant de travailler sur l'amélioration génétique des animaux à l'Inra. Il a aussi dirigé une unité de recherche pendant une décennie. Nous lui avons posé une série de questions concernant la sélection du pur-sang. Un dialogue passionnant qui sera réparti sur plusieurs épisodes.

Le meilleur étalon de notre temps – Galileo (Saddler’s Wells) – rassemble un pedigree et des performances de haut vol. Néanmoins, tout le monde connaît des exemples de sires de premier plan dont l’origine n’était pas irréprochable, étant issus d’un père peu coté ou d’une origine maternelle sans chevaux de haut niveau dans les premières générations. On peut penser à Linamix (Mendez) ou Monsun (Königsstühl) dans un passé récent. Ou, encore plus près de nous, à Dark Angel (Acclamation), Le Havre (Noverre), Camelot (Montjeu), No Nay Never (Scat Daddy) et Kendargent (Kendor). Néanmoins, pour beaucoup d’éleveurs, il est d’usage de privilégier des étalons dotés d’une origine d’exception. Aussi, nous avons posé la question suivante à Hubert de Rochambeau : « Beaucoup de personnes préfèrent un étalon avec un grand pedigree mais des performances moyennes à un cheval de grande classe mais doté d'un pedigree plus moyen. Que dit la génétique ? » Voici sa réponse.

La sélection sur les pedigrees n’est qu’un moyen accessoire pour compléter la sélection individuelle. « Cette proposition est a priori surprenante. Mettons-là à l’épreuve d’un échantillon en essayant de l’appliquer aux 12 meilleurs étalons européens. Il s’agit des étalons qui ont un AEI (Average Earning Index) supérieur à 1,70. Cet indice compare les gains de la production d’un sire avec ceux de tous les autres chevaux qui courent dans le même pays au même moment. Je les ai répartis dans ce tableau en fonction de leur meilleur rating – inférieur à 125, 125 à 130, supérieur à 130 et en fonction de mon appréciation de leur pedigree – très bon, bon, assez bon.

RÉPARTITION DES 12 MEILLEURS ÉTALONS EUROPÉENS EN FONCTION DE LEUR CLASSE SUR L’HIPPODROME ET DE LA QUALITÉ DE PÉDIGREE

Rating inférieur à 125 Rating de 125 à 130 Rating supérieur à 130
Très bon pedigree Nathaniel Frankel
Shamardal Galileo
Teofilo Sea the Stars
Bon pedigree Siyouni Dubawi
Fastnet Rock
Assez bon pedigree Pivotal
Soldier Hollow
Wootton Basset


Cet échantillon ne contient aucun étalon avec d’assez bonnes performances et un très bon pedigree. Notre proposition initiale n’est pas vérifiée. On observe avec surprise la présence de trois étalons avec des performances et un pedigree simplement assez bons. Joseph E. Estes a longtemps travaillé pour le magazine américain The Blood Horse. En 1999, son ouvrage The Estes formula for breeding stakes winners a été réédité. Le chapitre 4 s’intitule Select for Merit, not for Pedigree, ce que nous pouvons traduire ainsi : « sélectionner pour le mérite et pas pour le pedigree ». Au début de ce chapitre, J.E. Estes cite le grand généticien américain Jay L. Lush : « La sélection sur les pedigrees n’est qu’un moyen accessoire pour compléter la sélection individuelle. Elle permet de prendre des décisions pour des individus qui ont un mérite individuel équivalent. » L’affirmation de Joseph E. Estes contredit la proposition que nous sommes en train d’étudier. »

Photo : Dark Angel, un pedigree assez faible au regard de la réussite de sa production

La différence entre caractère qualitatif et quantitatif. « Poursuivons l’analyse en nous demandant quel est un grand pedigree, ou un pedigree plus moyen ? Il est difficile de répondre à cette question. De nombreux lecteurs auraient sans doute réparti différemment ces 12 étalons en fonction de leur pedigree. De même, si nous demandions aux lecteurs de Jour de Galop de choisir le meilleur pedigree parmi les 20 premiers yearlings de la vente d’Arqana, je doute qu’un yearling ne recueille la majorité des suffrages. Au milieu du XXe siècle, une nouvelle branche de la génétique s’est développée pour étudier les caractères quantitatifs comme la taille, le poids ou la valeur handicap d’un cheval. Un caractère quantitatif est mesuré par une variable qui peut prendre un grand nombre de valeurs. Par exemple, les valeurs handicap données par le Racing Post ont une moyenne proche de 65 et certains chevaux atteignent 140 ; l’écart type est d’environ 25. Les caractères quantitatifs s’opposent aux caractères qualitatifs comme la couleur. Un caractère qualitatif prend un nombre réduit de valeur ; la robe d’un cheval sera alezane, baie, noire, grise… Il existe bien sûr des nuances au sein de chaque couleur de robe. La génétique nous apprend que les caractères qualitatifs sont contrôlés par un petit nombre de gènes, alors que les caractères quantitatifs sont contrôlés par un très grand nombre de gènes. On suppose alors que chaque gène a un petit effet sur le caractère étudié. »

L’ascendance est peu précise pour estimer la valeur génétique d’un cheval. « Les méthodes développées par la génétique quantitative servent à estimer la valeur génétique d’un individu. Pour réaliser cette estimation, on combine trois sources d’information, l’ascendance, les performances et la descendance. La précision apportée est faible pour l’ascendance, moyenne pour la performance et forte pour la descendance. L’affirmation de Jay L. Lush ne fait que traduire ce résultat.

Cette valeur génétique est additive. Cela signifie que si je croise un étalon avec une valeur de 100 et une poulinière d’une valeur de 80, la valeur moyenne des descendants sera de 90.  Il ne s’agit bien sûr que d’une moyenne ; le premier descendant gagnera peut-être le Prix de l’Arc de Triomphe, alors que le second brillera dans des handicaps dédoublés. Tous les éleveurs ont observé cette variabilité des performances au sein d’un ensemble de pleins frères ou de pleines sœurs. La valeur génétique d’un étalon reste très importante, car vous avez beaucoup plus de chance de gagner le Prix de l’Arc de Triomphe avec le produit d’un étalon qui a une valeur génétique de 110, qu’avec un étalon qui a une valeur génétique de 80. »

Photo : Il n'y a aucun cheval de Gr2 – ou plus – dans les deux premières générations du pedigree de No Nay Never

Sur quelles performances se baser ? « Passons maintenant à l’appréciation de la classe. Le meilleur rating obtenu par un cheval durant sa carrière fournit une première appréciation. Mais ce critère reste très simple. Ne faudrait-il pas considérer plusieurs performances de façon à évaluer l’aptitude à répéter des valeurs élevées ? Faut-il privilégier les performances à 3ans, ou celles observées à 2ans ? Quel est l’intérêt des performances enregistrées à 4ans et plus ? Une carrière comportant six courses à 2ans a-t-elle la même valeur qu’une carrière de vingt courses entre 2ans et 4ans ?

Dans une récente interview, Teddy Grimthorpe attirait l’attention sur l’importance de tester nos étalons sur une grande variété de distances. Comment prendre en compte ce facteur dans notre évaluation ? Pour un Européen, le programme américain avec une majorité de courses sur des distances comprises entre 1.400 et 2.000m est une aberration, tout comme ces pistes qui sont toutes plates avec la corde à gauche.

Remarquons ensuite que les poulains qui deviennent étalons sont issus d’une sélection très intense : quelques dizaines de nouveaux étalons chaque année pour plus de 20.000 naissances. Qualifier d’assez bonnes les performances des étalons du troisième groupe est sans doute excessif. Les nouveaux étalons ont été sélectionnés drastiquement sur leurs performances.

Avant d’achever cette discussion, il est utile de se pencher une fois du plus sur les écrits de Federico Tesio. Pour cela, l’ouvrage de Mario Incisa della Rochetta (The Tesios  as I knew them) est précieux. À la page 59 de cet ouvrage publié en 1979, l’auteur rappelle le septième principe du maître : « Le pur-sang existe car sa sélection repose non sur les experts, les techniciens ou zootechniciens, mais sur un morceau de bois : le poteau d’arrivée du Derby d’Epsom. »

En conclusion, je reformulerai la proposition en reconnaissant que nous ne savons pas prédire, dans une cohorte d’étalons, ceux qui réussiront, et ils seront peu nombreux, et ceux, beaucoup plus nombreux, qui échoueront. Cette nouvelle proposition est une conséquence assez logique des observations faites précédemment. Tous les candidats étalons ont été sélectionnés drastiquement sur leurs performances. Ils sont donc assez proches sur ce critère. Comme l’appréciation du pedigree apporte peu d’information, il est donc assez normal que nous ne sachions pas prédire les étalons qui réussiront ! Pour répondre à cette question, il faudra observer les produits. »