Quels sont les faits marquants du premier semestre d’élevage en obstacle ?

Élevage / 25.07.2019

Quels sont les faits marquants du premier semestre d’élevage en obstacle ?

Plus de six mois se sont écoulés et le temps est venu de faire un bilan, alors que la majorité des juments françaises sont déjà saillies, en ce qui concerne l’actualité de l’élevage des sauteurs. Nous vous proposons donc de revenir sur six points marquants du premier semestre

Par Adrien Cugnasse

Le crépuscule des vieux. Trois piliers du parc étalon français ont tiré leur révérence en 2019 : Network (Monsun) et Turgeon (Caro) sont morts, Martaline (Linamix) est parti à la retraite. Avec eux, c’est une page de l’histoire de l’obstacle français qui se tourne. Dans un passé pas si lointain, chaque génération classique cachait en son sein quelques prospects étalons d’obstacle de premier plan, avec un pedigree les prédisposant (involontairement) à donner des sauteurs. Né en 1986, Turgeon a croisé la route d’Épervier Bleu (Saint Cyrien). En 1989, le Prix du Jockey Club de sa génération fut remporté par Old Vic (Sadler’s Wells), futur tête de liste des étalons d’obstacle anglo-irlandais pour la saison 2007-2008. En 2002, lorsque Martaline a couru le Derby français, l’épreuve accueillait également Great Pretender (King’s Theatre). Personne ne pouvait assurer que tous ces mâles allaient réussir en tant qu’étalons d’obstacle. Mais en tout cas, leur pedigree était de ceux pouvant laisser penser qu’ils avaient une chance d’y parvenir. Sur le papier, aucun des 15 candidats au Prix du Jockey Club 2019 ne correspond vraiment à ce profil. Et le constat est le même dans les Derby anglais, irlandais et allemand.

Fait maison. Les courtiers qui recherchent des étalons pour les haras à vocation obstacle doivent redoubler d’efforts, et même d’imagination, pour trouver les bons prospects. Il faut parfois même aller rattraper en Australie certains chevaux de tenue venus d’Europe. Et puis il y a Auteuil qui se transforme en théâtre de la sélection des mâles. En 2019, sur les 11 étalons d’obstacle ayant le plus sailli, six se sont essayés sur les obstacles parisiens : Cokoriko (Robin des Champs), Castle du Berlais (Saint des Saints), Chœur du Nord (Voix du Nord), Tunis (Estejo), Clovis du Berlais (King’s Theatre) et Kapgarde (Garde Royale). Dans ce top 11, ils n’étaient que trois en 2017 : Kapgarde, Cokoriko et Great Pretender. Plus besoin de casser sa tirelire pour acheter les seconds couteaux des écuries classiques. Les éleveurs de sauteurs produisent désormais leurs propres étalons. Pour l’économie de la filière obstacle, cela change beaucoup de choses. C’est une montée en puissance, une prise de pouvoir dans un univers qui fait sa mue. Surtout que beaucoup font courir tout ou partie de leur production sous leurs couleurs. Cette année, cinq des 10 meilleurs chevaux d’obstacle français appartiennent à leur éleveur – Carriacou (Califet), De Bon Cœur (Vision d'État), Docteur de Ballon (Doctor Dino), Sainte Saône (Saint des Saints) et Thrilling (Network) –, alors qu’un seul était dans ce cas il y a une décennie. Personne ne sera surpris d’apprendre que si les 10 premiers propriétaires au classement français élèvent plus ou moins, sept le font à une échelle importante (la famille Papot, Magalen Bryant, le haras de Saint-Voir, l’écurie Centrale, l’écurie Mirande, l’écurie Sagara et madame Henri Devin). Ces éleveurs-propriétaires majeurs, capables de produire des étalons, et parfois même d’entraîner, s’imposent comme le moteur de la qualité de la sélection des sauteurs à la française.

La French touch. L’édition 2019 de Cheltenham – avec un total de 14 victoires françaises – restera comme une année record pour l’élevage français. C’est la confirmation d’une tendance à l’œuvre depuis plusieurs années. Si l’on resserre un peu le spectre, en limitant notre étude aux épreuves black types, on arrive à un total de douze succès pour les "FR". Et pour la première fois, les sauteurs made in France dépassent les "IE" qui ont remporté onze Listeds et Groupes, en haies ou sur le steeple de Cheltenham 2019. Pourtant le nombre de partants dans ces épreuves plaidait clairement en la faveur des irlandais (191 contre 136). Si le trio de "FR" dans la Gold Cup est une première historique, leur taux de réussite sur l’ensemble des quatre jours mérite aussi d’être souligné : 8,82 % d’entre eux ont passé le poteau en tête dans une épreuve black type du meeting, c’est 1,5 fois mieux que les irlandais de naissance.

Ce festival 2019 est en ligne avec les résultats enregistrés depuis janvier dans les Groupes anglo-irlandais. Avant le premier jour de Cheltenham, les sauteurs élevés en France avaient déjà remporté vingt-six victoires de Groupe outre-Manche. C’est mieux qu’en 2017 et en 2018, où ils avaient décroché dans chaque cas vingt succès. Ces titres sont acquis aux dépens des chevaux anglais ou irlandais de naissance. Les "IE" ont cédé du terrain aux "FR", avec trente-deux Groupes en 2019 contre trente-quatre en 2018.

My mother is French. Les anglo-saxons aiment les chiffres, et notamment les ratings. Beaucoup plus que les français d’ailleurs. Et un détail ne leur a pas échappé. Selon ce critère – sur la saison 2018/2019 –, 11 des 15 meilleurs sauteurs anglo-irlandais sont des "FR". C’est un chiffre assez incroyable quand on sait que l’élevage irlandais produit massivement plus que son équivalent français, lequel a par essence la majorité des ses élèves en compétition dans leur pays de naissance, et notamment à Auteuil. Forcément cette réussite à la française donne des idées et les juments labélisées "FR" sont de plus en plus nombreuses à traverser la Manche. En décembre à Deauville, la dispersion des effectifs d'élevage de Simon Munir et d'Isaac Souede a fait sensation. Et les deux juments plus chères, Gitane du Berlais (220.000 €) et Ma Filleule (220.000 €) ont quitté la France pour poursuivre leur carrière de poulinière. On assiste actuellement à une augmentation du nombre de gagnants de Groupe anglo-irlandais issus d’une mère "FR". Ces dernières années, c’est notamment le cas de Tiger Roll (JCB Triumph Hurdle, Gr1, deux fois le Grand National), Yanworth (32Red.com Christmas Hurdle, Gr1), Tower Bridge (Nathaniel Lacy & Partners Solicitors Novice Hurdle, Gr1), Battleoverdoyen (Lawlor's of Naas Novice Hurdle, Gr1), Santini (Doom Bar Sefton Novices' Hurdle, Gr1), The New One (Doom Bar Aintree Hurdle & Neptune Investment Management Novices' Hurdle, Grs1), One for Arthur (Grand National de Liverpool, Gr3), Lisnagar Oscar (Albert Bartlett Prestige Novices' Hurdle, Gr2)…

Le marché a tenu. Au mois de mai, Gigginstown House Stud, l'entité de Michael O'Leary, a annoncé qu'elle n'achèterait plus de stores ou de jeunes chevaux, dans le but de cesser progressivement ses activités de courses. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Sept fois top-propriétaire en obstacle en Irlande, O'Leary était l’un des principaux investisseurs du marché. Pourtant les ventes de sauteurs, des deux côtés de la Manche, se sont très bien tenues. Avant la vacation de juillet de l’agence Arqana, Anthony Bromley (Highflyer Bloodstock) nous avait expliqué : « Un peu plus tôt cette année, les stores de 3ans nés en France se sont bien vendus outre-Manche. Le marché est remarquablement actif en ce moment, surtout en comparaison avec l'activité économique actuelle. » Hubert Barbe (Horse Racing Advisory) nous avait confié : « Le moteur des propriétaires anglo-irlandais, c’est que le rêve d'aller à Cheltenham est plus fort que la faiblesse des allocations ou le fait qu'il faille attendre longtemps pour voir son cheval en piste. La demande est telle pour les chevaux à l'entraînement que les pinhookers n'hésitent pas à investir dans des bons poulains en France. Ils dépensent un peu plus pour trouver le cheval qui remplit tous les critères car s'il se révèle performant en piste, ils vont forcément faire un profit par la suite. Le marché est sain, avec une demande soutenue et de l'offre aussi. » Sur le ring d’Arqana, 16 stores ont atteint ou dépassé la barre des 50.000 €. Le même nombre qu’en 2018.

Demain se construit aujourd'hui. Une fois testés sur descendance, les étalons d’obstacle marchent bien souvent sur leur barbe. Dans le top 30 français, on ne trouve d’ailleurs que six sires en activité dans notre pays et âgés de moins de 20ans : Doctor Dino (17ans), No Risk at All (12ans), Coastal Path (15ans), Cokoriko (10ans), Balko (18ans) et Barastraight (16ans). S’il ne figure pas dans ce top 30 français, Buck’s Boum (Cadoudal) mérite cependant toute notre attention car il a réalisé quelque chose d’assez spectaculaire outre-Manche. Trois de ses produits ont gagné cinq Grs1 lors de la saison 2019-2019 : Al Boum Photo (Magners Cheltenham Gold Cup Chase & Ryanair Gold Cup Novice Chase, Grs1), Duc des Genièvres (Racing Post Arkle Challenge Trophy Novices' Chase, Gr1) et Dynamite Dollars (randoxhealth.com Henry VIII Novices' Chase, Gr1). Deux fils de Montjeu (Sadler’s Wells) stationnés en France sont en train de s’affirmer sur les obstacles après avoir fait leurs armes en plat. Motivator (Montjeu) a produit For Fun (2e du Prix Aguado, Gr3), Stormy Ireland (2e de l’Irish Stallion Farms EBF Annie Power Mares Champion Hurdle et de l’OLBG Mares' Hurdle, Grs1), Via Delle Volte (2e du Junior Jumpers Fillies' Juvenile Handicap Hurdle, Gr3), Pentland Hills (Doom Bar Anniversary 4-y-o Juvenile Hurdle, Gr1), Pallasator (Underwriting Exchange Novice Hurdle, Gr2)… Authorized (Montjeu) est le père de l’incroyable Tiger Roll. Il est arrivé au haras en France lors de la saison 2014. Dans cette génération, Cokoriko fait la course en tête mais Masterstroke (Monsun) et Nom de d’La (Lost World) se distinguent en ayant déjà respectivement donné deux et un black type, malgré un faible nombre de produits sur les obstacles. Parmi ceux ayant commencé à saillir en France en 2015 – et dont nous voyons les premiers 3ans français cette année – Nicaron (Acatenango) a sorti deux black types et son nombre de juments a explosé (de 39 à 160). Rail Link (Dansili) a une génération de 3ans bien fournie. Sa fille Gelboe de Chanay (Rail Link) a gagné le Prix Wild Monarch (L) de 14 longueurs. Masked Marvel (Montjeu) a donné deux des trois premières du Prix Géographie et son fils Arbarok** (Masked Marvel) a décroché sa JDG jumping star.