Réduire les risques sur les hippodromes de province et donner une vraie formation aux jockeys

Courses / 24.07.2019

Réduire les risques sur les hippodromes de province et donner une vraie formation aux jockeys

Par Felix de Giles

« Ceci est un cri d’alarme adressé aux hippodromes de province. Je ne veux pas revenir sur le dramatique accident survenu il y a quelques semaines [la chute de Romane Brizard à Blain, ndlr], n’étant pas présent sur les lieux au moment des faits. Mais j’ai été tellement souvent choqué par ce que je voyais en province que j’estime qu’il est temps de réagir.

Qu’attendent les dirigeants des hippodromes de province pour prendre conscience qu’il est temps de se remettre en question ? Il faut éviter au maximum de franchir la ligne rouge. Les professionnels bien formés peuvent accomplir des choses fantastiques lors de moments critiques. De même des manquements dans le système m’ont permis de constater des faits graves. Des jockeys remontant après avoir perdu connaissance. D’autres sont incapables d’éviter des jockeys au sol alors qu’ils sont plusieurs longueurs derrière. Certains ne sont pas en capacité d’éviter que leurs chevaux ne galopent dans le concurrent de devant, entraînant des chutes plus ou moins sévères. J’ai vu des cavaliers avec fractures devant se rendre par leurs propres moyens à l’hôpital ou des jockeys au sol restant de longues minutes sans assistance, des jugulaires non serrées entraînant la perte du casque lors de chutes, des jockeys dangereux involontairement ou non, des tournants beaucoup trop serrés, des ambulances qui ne suivent pas le peloton ou qui ne s’arrêtent pas à la hauteur des blessés… Parfois, il y a aussi du personnel "médical" inexpérimenté et non de vrais professionnels de santé. Et donc logiquement de mauvais diagnostiques. Globalement, il y a aussi un manque de suivi des jockeys accidentés et en soins. C’est un sport dangereux en lui-même, mais beaucoup de choses sont évitables. La négligence est la première source d’accidents.

Relever les exigences pour l’obtention des licences. Avant même le médecin, les entraîneurs pourraient eux aussi empêcher ces accidents en gérant plus sélectivement des montes. En effet, tout professionnel peut permettre à un cavalier d’obtenir sa licence. Et chaque cavalier peut monter pour tous les entraîneurs. La validation de la licence devrait donc être un processus plus contrôlé, et la responsabilité de la délivrance ne devrait pas autant reposer sur l'entraîneur. Forts de ces constats, nous devons être capables de remettre en cause le fonctionnement du système actuel.

À mon avis, ce n’est pas intrinsèquement la faute des jockeys. Mais plutôt la conséquence d’un manque de formation initiale et de tests d’aptitude dans l’obtention des licences. Certains jockeys sont dangereux pour eux-mêmes et pour ceux qui les entourent. Ils ne savent pas anticiper, ni réagir face à des situations à risque. Ils n’ont pas été formés à gérer des situations dangereuses, à se protéger eux-mêmes et à protéger ceux qui les entourent. Ils n’ont aussi pas appris la technique pour tomber.

Mon expérience en Angleterre me permet de comparer les deux systèmes et de constater que la France a 50 ans de retard en ce qui concerne les exigences de délivrance des licences. C’est à travers une formation rigoureuse que l’on donnera toutes ses chances à un jeune jockey.

En Angleterre, les tests sont très complets, les jeunes jockeys visionnent pendant des heures des scénarios de courses. Un système de parrainage est mis en place entre jockeys expérimentés et jeunes jockeys. La condition physique est la première condition de délivrance d’une licence. Vous devez valider ce point à 80 % minimum. La formation va jusqu’à faire chuter les jeunes du cheval mécanique sur un airbag pour leur apprendre à tomber. Un jeune non reçu lors du test d’obtention de licence ne peut pas se représenter avant un délai de six mois.

L’exemple du rugby. Les institutions ont pour mission de s'adapter et de s'améliorer. Elles sont en permanence en train de gérer des problèmes, sur le plan sportif, médical ou encore logistique. En règle générale, c'est l'analyse détaillée d'une erreur qui permet d'améliorer les choses. Je pense par exemple au rugby où cinq morts ont été enregistrés en l'espace de sept mois. Il y a eu une réaction immédiate du monde du rugby et de la Fédération française de rugby. Elle a amélioré ses programmes d'éducation, fait prendre conscience des problèmes liés à la tête, ajusté l'arbitrage et augmenté les pénalités pour jeux dangereux. Le neurochirurgien Jean Chazel a récemment été licencié de la FFR pour avoir critiqué celle-ci sur le sujet des commotions cérébrales. Dans son livre Ce Rugby qui tue, il a évoqué les commotions en soulignant l'importance du fait de réagir vite. Les conséquences peuvent être très graves et se révéler le point de départ d’autres problèmes.

Un manque de statistiques. Mais ces connaissances scientifiques sur les commotions, nous ne les voyons pas assez en application dans le monde des courses. En France, nous avons année après année plusieurs jockeys qui finissent dans le coma. N’ayant pas les chiffres, il serait intéressant de comparer les statistiques entre l’Angleterre et la France concernant le nombre de chutes et leur gravité. Même si je reste persuadé qu’il y a moins de chutes qui ont des conséquences lourdes, voire fatales, en Angleterre qu’en France. Sans parler de Romane, trois autres jeunes jockeys ont chuté très gravement, dont deux ont dû être plongés dans un coma, rien que ce mois-ci. Ce n’est pas normal. Les connaissances sur les conséquences des chutes – en particulier sur le cerveau – sont à présent largement diffusées. Il faut que notre sport s’en empare pour s’améliorer et se sécuriser.

Que faire ? Ainsi, je me permets de proposer quelques solutions – à effet immédiat – pour l’avenir de ce sport :

  • faire des tests et imposer un niveau obligatoire pour l’obtention des licences professionnelles ;
  • réaménager les tournants sur les hippodromes responsables des accidents ;
  • avoir un vrai briefing du corps médical avant le début des courses ;
  • faire des tests immédiats sur les jockeys ayant subi une perte de connaissance (obligatoire après chaque chute) ou une commotion ;
  • imposer une prise conscience des jockeys vis-à-vis de leur matériel ;
  • modifier les programmes de courses pour qu’il y ait moins de jeunes jockeys sur les jeunes chevaux ;
  • lors des réunions, il faudrait, pour les apprentis et gentlemen, qu'il y ait un "coach" pour leur donner des conseils et des indications sur les parcours, puis qu'ils puissent revoir la course avec les commissaires ensuite pour bien analyser les bonnes et mauvaises choses réalisées ;
  • il faudrait également avoir un référent unique pour faire le lien entre les jockeys, l’Association des jockeys et France Galop. Quelqu’un qui pourrait enregistrer les doléances et plaintes des jockeys, tout en commentant directement aux personnes impliquées et en travaillant avec France Galop pour la sécurité ;

Quelques conseils aux jeunes jockeys. Je pense qu’ils doivent suivre impérativement ces consignes :

  • toujours vérifiez son matériel, sa qualité et s’assurer qu’il soit aux normes ;
  • serrez la jugulaire de votre casque ;
  • prenez soin de vous et de vos collègues, inutile de rajouter des risques. Nous devons travailler ensemble et non chacun pour soi, même si, à court terme, le but est de gagner ;
  • les protège-dents sont faits pour vous protéger et aider à réduire les commotions cérébrales, alors pourquoi ne pas les porter ?
  • n’oubliez pas que l’on a qu’une seule tête, qu’il faut la protéger et bien l’utiliser. Il ne suffit pas d’être courageux. 

Une prise de conscience collective. À plusieurs reprises, il m’est arrivé de discuter avec des commissaires et la réponse est souvent la même : "Surtout ne rien changer ! Ç'a toujours été comme ça et ça le restera !" Ce type de relation hiérarchique doit être dépassée pour le bien de notre sport. Si les décideurs n’écoutent pas les gens de terrain, les courses ne progressent pas. Il n’y a pas de responsables en particulier, il faut simplement que chacun fasse un effort et que tout le monde se réunisse : commissaires, jockeys, entraîneurs, agents, propriétaires, directeurs d’hippodromes, médecins, Afasec… L’ensemble de ces professionnels est apte à travailler ensemble pour mettre en place les bonnes solutions et le plus vite sera le mieux. Cela doit permettre de remettre au goût du jour les courses, surtout celles province, pour rendre ce sport plus professionnel. Dans l’intérêt de tous les acteurs et de la filière, il faut le faire au plus vite. »