À LA UNE - Jean-Claude Rouget : « J'ai toujours aimé Deauville »

Courses / 28.08.2019

À LA UNE - Jean-Claude Rouget : « J'ai toujours aimé Deauville »

Alors que le meeting de Deauville vient de se terminer, Jean-Claude Rouget a désormais le regard tourné vers les grandes échéances automnales. Ses chevaux, ses ambitions, le programme, l’Institution… il a répondu à nos questions.

Jour de Galop. – Avec Sottsass, vous avez choisi de courir le Niel plutôt qu’une course à Deauville, comme vous l’aviez fait avec plusieurs de vos meilleurs chevaux dans le passé. Pourquoi ce choix ?

Jean-Claude Rouget. – Parce que je le sens plus capable de faire les 2.400m que les autres… Almanzor (Wootton Bassett), je ne l’ai pas senti faire la distance classique ; Literato (Kendor) non plus.

Ce n’est donc pas pour économiser Sottsass en vue de l’automne ?

Non. On peut gagner à Deauville en août et faire un très bel automne. Almanzor s’est imposé dans le Guillaume d’Ornano en août, puis a gagné deux Champion Stakes, en Irlande et en Angleterre, à l’automne. Literato a lui aussi remporté le Guillaume d’Ornano, avant de s’imposer dans le Prince d’Orange à Longchamp et les Champion Stakes à Newmarket.

Un jour, vous nous aviez confié que l’Arc n’était pas une obsession… Vous préférez définitivement les classiques ?

Pour moi, le must, ce sont les courses de 3ans. Les Poules d’Essai, le Jockey Club, le Diane, les St James’s Palace Stakes, les Coronation Stakes et le Derby d’Epsom.

Helter Skelter vous a-t-il surpris par sa montée en puissance. Ou est-ce quelque chose que vous attendiez de sa part ?

Je dirais surtout qu’il ne m’a pas déçu. C’est un poulain que nous avons toujours estimé. Il a débuté à La Teste où il a connu problème de selle. Sans cela, il aurait gagné en débutant. Après, il a fait ce que j’attendais de lui. Mais il est vrai qu’avec lui, c’est de mieux en mieux !

Vous l’aviez choisi aux ventes. Il n’avait pas trop de papier maternel…

Zéro papier !

Qu’est-ce qui vous avait plu chez lui ?

Ça, c’est mon feeling sur certains chevaux. Je les regarde, je les regarde marcher et j’ai envie de les acheter. Je ne m’intéresse pas aux papiers avec ces chevaux-là même si, dans son cas, son père, Wootton Bassett (Iffraaj), est vraiment très performant.

Précisément, Wootton Bassett est aussi le père d’Almanzor. Avez-vous fait un parallèle ?

Les Wootton Bassett sont des chevaux plutôt forts physiquement, ce qui n’est pas son cas. Il est très léger.

Son programme passe-t-il bien par le Prix des Chênes puis par le Lagardère, ou y a-t-il une autre voie ?

Je pense qu’il va courir directement le Lagardère. C’est un 2ans. À cet âge, les chevaux n’ont pas l’habitude de courir rapproché. Je préfère arriver frais sur le Lagardère.

La rumeur de Deauville dit qu’il a été vendu : est-ce vrai ?

Je ne suis pas au courant… Vous me dites que c’est la rumeur à Deauville, mais il y a tellement de bruits qui courent à Deauville (rires) ! J’ai entendu récemment que j’avais acheté un haras à côté de Deauville. Les gens sont fous ! Ou alors certains rêvent la nuit et se réveillent en pensant que c’est réellement arrivé. Ça doit être ça. Je n’ai pas acheté de haras et Helter Skelter n’est pas vendu. Cela étant, il y a un intérêt pour le cheval, ce qui est tout à fait logique, mais à ma connaissance, il n’existe aucune transaction finalisée à ce jour.

Avec Simeen, la bonne 2ans de Son Altesse l’Aga Khan, pourquoi avoir choisi de courir à Clairefontaine plutôt qu’à Deauville ?

La course de Clairefontaine arrivait mieux en date pour le planning que j’avais imaginé pour elle. Début août à Deauville, elle aurait dû courir le Six Perfections mais je ne voulais pas disputer une course à ce niveau avec un seul parcours dans les jambes. Et après, cela aurait été trop tard pour avoir le bon écart avec son prochain objectif, le Prix d’Aumale.

Elle a fait très belle impression en Normandie. Où la situez-vous dans la hiérarchie de vos pouliches de 2ans ?

Pour l’instant, avec Les Hogues (Bated Breath), ce sont les deux meilleures pouliches de l’écurie. Mais d’autres viendront plus tard aussi.

Quel bilan tirez-vous de votre meeting de Deauville, qui semble un peu en-dessous de ce que vous avez pu réussir dans le passé ?

C’est normal. On n’a pas le même ressenti que d’habitude, depuis qu’on a l’antenne à Deauville. On performe plus en juillet à Paris qu’avant, et ce que l’on a pris à Paris en juillet, on ne le prend plus à Deauville en août. Donc ça fait le pendant. De plus, nous avons été plusieurs fois malheureux dans des maidens de 2ans que nous aurions pu gagner avec un peu plus de réussite. Nous avons fait un meeting très correct, avec presque tous nos chevaux à l’arrivée, même sans gagner.

On a beaucoup parlé de l’état de la piste. Quel est votre jugement à ce sujet ?

Aujourd’hui (mercredi), on court la dernière réunion sur une piste très praticable, ce qui est un miracle. Très praticable parce que nous n’avons pas eu beaucoup d’eau. Malheureusement, nous avons eu beaucoup d’eau fin juillet, quand il y a eu les réunions rapportées. Cela a un peu haché la piste sur la première semaine d’août. C’est pour cela qu’il a fallu en placer sur la fibrée. S’il avait plu beaucoup plus, la piste n’aurait pas pu supporter un meeting qui dure un mois ! Regardez à Vichy : il pleut une journée et c’est fini alors que le meeting ne dure que six jours. L’équipe est très bonne et fait au mieux. Il y a toujours des râleurs, toujours les mêmes, on les connaît. Mais ils ne se rendent pas compte qu’en Angleterre, les meetings ne durent que quelques jours et après la piste se repose pendant un mois ou deux. Rien de comparable avec ce que l’on fait à Deauville. Surtout du fait que l’hippodrome est bâti sur un marécage, ce qui n’est pas très favorable à la répétition de courses.

Deauville est aussi un centre d’entraînement où vous avez choisi de vous installer, en plus de votre base de Pau. Allez-vous continuer à y stationner de plus en plus de chevaux ?

J’installerai peut-être une vingtaine de chevaux de plus à Deauville, ce qui fera vingt chevaux de moins à Pau. Ça, en fait, c’est le pari gagné de France Galop : tout pousse à courir à Paris et donc à entraîner près de Paris. Aujourd’hui, il vaut mieux être deuxième d’un maiden à Deauville que gagner son maiden à Dax. France Galop tire les allocations vers le haut à Paris et ne fait pas beaucoup d’efforts pour la province alors que le différentiel de qualité est devenu presque inexistant entre les chevaux parisiens et les chevaux en province. Les chevaux que je cours à Deauville ne sont pas meilleurs que ceux que je cours à La Teste. 

Vous avez connu l'époque où les chevaux entraînés en province recevaient une décharge lorsqu'ils couraient à Paris. Aujourd’hui, l’écart s’est considérablement réduit…

Une fois qu’on a enlevé les cinq bons poulains entraînés par André Fabre à Chantilly, et un cheval chez un ou deux autres, tout le reste se vaut. Les bons poulains de province valent, comme ceux de Paris, entre 43 et 45 de valeur.

À l’époque où vous avez décidé de créer une antenne à Deauville pour entraîner vos chevaux parisiens, vous auriez aussi bien pu vous installer à Chantilly. Pourquoi avoir privilégié la côte normande ?

J’ai toujours aimé Deauville. J’y suis né et j’y ai passé quatorze ans de ma vie. J’ai toujours préféré Deauville. C’est moins peuplé et plus tranquille pour travailler. Et le climat est certainement meilleur.

Et avec le recul, quel bilan tirez-vous de cette implantation de vos meilleurs chevaux à Deauville ?

Il est archi positif !

Est-ce lié aussi, en partie, au fait que les chevaux font moins de camion ?

Le camion, c’est une question de jours pendant lesquels le cheval est arrêté dans son travail. Quand on vient de Pau, on arrive la veille de la course et parfois on repart le lendemain. Cela dure trois jours alors que quand on est sur place à Deauville c’est trois heures. Trois jours ou trois heures…

On parle beaucoup de l’élection qui a lieu en fin d’année à France Galop. Vous qui êtes un chef d'entreprise, le fonctionnement actuel vous semble-t-il bon ? Que faudrait-il changer en priorité ?

Je trouve que les choses vont bien. Il y a de l’argent pour les bons chevaux et aussi beaucoup d’argent distribué aux très mauvais chevaux. Les plus mal lotis, ce sont les chevaux intermédiaires, juste en-dessous des black types. Je vois tous les jours des handicaps avec un top-weight en 31 ou 32 de valeur où le gagnant reçoit 13.000 € ou 14.000 €, plus les primes. C’est énorme. C’est pourquoi personne n’a le droit de se plaindre là-dessus. Cela fonctionne… mais avec un déficit de 20 millions par an. C’est comme celui qui gagne des courses mais qui doit beaucoup d’argent à la MSA… Le résultat est bon mais les finances de la maison sont très compliquées. On ne va pas pouvoir creuser comme ça pendant encore dix ans. Il va falloir faire des coupes pour limiter le déficit. Mais ce n’est pas ma spécialité.

Votre spécialité, c’est le programme. Quel est votre avis sur ce sujet ?

Il a été sabordé par Édouard de Rothschild et son équipe, au détriment des jeunes chevaux. Prenez mon cas personnel. Pendant vingt-cinq ou trente ans, j’avais plus de gagnants que de chevaux ayant couru. Et maintenant, en faisant une très bonne année, mon nombre de chevaux ayant couru est supérieur à mon nombre de gagnants. C’est clair : il est très difficile de trouver des courses à gagner en régions. Et cela n’a rien d’encourageant pour des propriétaires qui veulent investir dans des yearlings.

À ce sujet, vous avez acheté cette année seize chevaux aux ventes. On sait que depuis plus de dix ans, vous avez acheté beaucoup de gagnants de Gr1 à Deauville. Êtes-vous heureux de ce que vous avez trouvé ?

C’était difficile d’acheter du fait de l’emprise des étrangers sur le marché français. Je suis en pole position au niveau des chevaux de ventes gagnant des classiques… Je devrais avoir une quinzaine de clients qui me demandent d’acheter des chevaux, et j’en suis très loin. Cette année, j’ai acheté des chevaux sans clients comme je l’ai souvent fait. Mais est-ce normal ? Si moi je n’ai que quelques clients, que doivent vivre les entraîneurs qui ne peuvent pas revendiquer autant de victoires classiques ? Août est vraiment très sélectif.

Est-ce que cela n’indique pas aussi que le réservoir de propriétaires français reste limité ?

On a vu de nouveaux propriétaires, jeunes, ces dernières années, investir et ça, c’est très bien. Mais quand on s’attaque à des forteresses comme Godolphin, Wertheimer ou trois ou quatre autres, c’est dur. Quand on compare au trot… L’an dernier j’ai acheté deux yearlings pour Jean-Pierre Barjon. Les deux galopent. Ils ont couru à Deauville. L’un a gagné son maiden et l’autre est troisième en débutant. C’est bien mais pour lui, il se dit qu’il n’a aucune chance de sortir un classique quand il voit le panorama de ces épreuves. Au trot, cela lui semble plus facile parce que c’est national. Il y a d’autres difficultés au trot mais chez nous, il faut avoir la foi pour acheter un yearling 100.000 € !

À propos de vos propriétaires, on vous a entendu sur Equidia faire certaines déclarations suite à la victoire d’Olmedo dans le Gontaut-Biron. Pourquoi cette sortie médiatique ?

C’est un sujet très personnel. Je n’ai pas envie de m’étendre plus que cela sur ce thème. Cela été dur pour moi d’encaisser. C’est un sujet interne que je ne devrais pas mettre sur la place publique. Mais quand on essaie de prouver quelque chose et que ce que l’on prouve est réussi… J’ai dit : « Ce cheval il faut le courir avec tournant ». Le propriétaire me demande de supplémenter le cheval dans le Jacques Le Marois… alors que je suis convaincu qu’il n’est pas bien en ligne droite. Je le cours avec tournant et il gagne, même en étant hors distance, car Olmedo a couru hors distance. Il y a une satisfaction. Et puis Equidia m’interroge et là j’ai besoin de vider mon seau. Cela fait dix ans que nous travaillons ensemble. Ensemble, nous avons gagné onze Grs1 en dix ans et dix classiques. C’est parce que j’étais bon, non ?

On sent que ça vous a blessé…

Oui, c’est un épisode qui m’a fait du mal. J’étais mal avant le Gontaut-Biron. Heureusement que j’ai gagné. Moi je fais mon boulot, je me trompe parfois, mais je connais un peu le métier.

Avez-vous été choqué que tout le monde en parle à Deauville ?

Cela fait parler parce que c’est inhabituel et que les gens n’ont rien à faire à Deauville. Ils s’emm… Et puis on est tous là, collés pendant un mois. À Longchamp cela n’arrive pas, parce qu’on arrive à midi et que l’on rentre à la maison à 17 h. Là, l’esprit de meeting fait qu’après les courses, tout le monde parle de tout. C’est sûr que si j’étais André Fabre, cela m’arriverait moins souvent. Mais bon : quand on ne parle pas, cela ne va pas ; quand on parle, cela ne va pas… Si c’est pour répéter toujours les mêmes banalités… On nous demande à longueur de journées si on a une chance. J’ai 86 % de chevaux dans l’argent et je ne fais jamais le tour alors oui, j’ai une chance ! Sinon je ne courrais pas. (rires) Les "pénalties", comme ils disent sur Equidia, cela ne m’intéresse pas. Je ne sais même pas si cela existe. À mon sens, les interviews d’après-course sont beaucoup plus intéressantes, même pour les turfistes, s’ils n’étaient pas submergés de courses et avaient le temps de noter les réactions d’après-course. Pourquoi le favori est-il battu ? Ça c’est intéressant.