Jérôme Reynier, sans filtre

Courses / 26.08.2019

Jérôme Reynier, sans filtre

Dimanche, Jérôme Reynier a remporté son premier Groupe en France avec Skalleti dans le Prix Quincey Barrière (Gr3). Le jeune entraîneur de Calas, âgé de 33 ans, a connu un développement fulgurant ces dernières années. Il s’est confié à Jour de Galop. Sans filtre.

Par Anne-Louise Échevin

Jour de Galop. – Vous avez remporté votre premier Groupe en France grâce à Skalleti. Il ne compte qu’une seule fausse note dans sa carrière. Comment gérez-vous ce cheval assez explosif ?

Jérôme Reynier. – Skalleti (Kendargent) est un cheval compliqué à gérer physiquement car il est très imposant. Il a de très beaux points de force mais avec des chevaux comme lui, qui vont plus vite que la moyenne, on sait qu’il y a des risques qu’ils se fragilisent. Il faut aussi faire en sorte qu’il soit bien mentalement et nous avons donc appris à le connaître en lui donnant des parcours faciles. Il avait débuté plaisamment à Nîmes, sans avoir trop de travail. Nous l’avions couru dans le Grand Prix de la Riviera Côte d’Azur (L) pour sa quatrième sortie. C’était un jour sans, il avait des excuses, c’était une course à oublier. Je pense, avec le recul, que nous aurions presque dû le déclarer non-partant quand nous l’avons vu arriver dans cet état au rond. Mais nous étions aux courses, les ordres étaient donnés et nous ne pouvions pas imaginer à ce moment que tout allait déraper. Après cela, nous avons tout de suite fait une croix sur cette performance. Grâce à la victoire de Marianafoot (Footstepsinthesand) au Qatar, nous sommes passés à autre chose.

Après sa défaite à Cagnes, vous avez fait le choix de prendre votre temps…

Il fallait remettre Skalleti sur des bons rails. Honnêtement, si j’avais été le seul à le gérer, je ne pense pas que j’aurais été aussi patient. Mais son propriétaire, Jean-Claude Seroul, a insisté pour courir dans une première puis une deuxième Classe 2 et ensuite dans une Classe 1. Il a eu raison. D’autant plus que Skalleti a remporté le Grand Prix de Marseille (Classe 1), qui est une épreuve forcément importante pour un propriétaire du Sud-Est. Il avait ensuite couru et gagné à Vichy [le Prix Jacques de Brémond (L), ndlr]. J’étais un peu inquiet avant la course car c’était la fin de la Grande Semaine, la piste était un peu abîmée forcément… Et avec un cheval qui galope fort comme lui, nous avons toujours cette peur qu’il se fasse mal. Il est très généreux, il va à fond. Il ne faut pas qu’il se mette en surrégime. Nous avons vu dans le Prix Quincey qu’il était un peu allant. Pierre-Charles Boudot a très bien su le gérer et l’avoir au bout des doigts.

Il court dimanche comme un bon cheval, mais qui pourrait encore passer un cap, ne serait-ce que mentalement. Sa présence Deauville va-t-elle l’aider à progresser ?

C’était déjà une nouvelle expérience pour lui et il devrait apprendre. Il est parti deux jours avant la course. Le samedi matin, il a galopé sur la piste de Deauville. Cela va l’aider à gagner en maturité. Pour l’instant, il décompresse un peu sur place avant de revenir dans les prochains jours à Marseille. Le point positif, c’est qu’il n’a pas beaucoup souffert lors de ses courses, il a gagné facilement sans puiser dans ses réserves. Mais comme l’a dit son propriétaire, Jean-Claude Seroul, dimanche, il va désormais devoir rentrer dans le dur. La prochaine étape pour lui est le Prix Daniel Wildenstein (Gr2), à ParisLongchamp. Nous avons un peu plus d’un mois pour préparer cette course…

Au-delà de ce Gr2, peut-il aller encore plus haut ?

J’ai les pieds sur terre. Ce n’était pas un grand Gr3 mais le cheval a certainement de la marge. S’il venait à encore progresser, il pourrait être amené à voyager mais je ne sais pas s’il est déjà apte mentalement à cela. L’idée est de lui donner encore une bonne leçon pour sa prochaine sortie afin qu’il reste dans cet état d’esprit. Ce serait déjà formidable qu’il soit dans les trois premiers du Daniel Wildenstein. Après, nous verrons. On peut imaginer l’amener à Dubaï pour courir les préparatoires à la Dubai Turf s’il passe un cap. Pas forcément le Gr1, mais il serait déjà intéressant de viser ces préparatoires.

Dimanche, vous avez remporté votre premier Groupe en France mais vous n’étiez pas présents à Deauville. Pourquoi ?

J’ai pris l’habitude de vivre les choses à distance. L’an dernier, lorsque Master’s Spirit (Mastercraftsman) a pris la deuxième place du Grand Prix de Deauville, je n’étais pas sur place non plus. J’étais à Rome lorsque j’ai gagné mon premier Groupe dans le Premio Presidente della Repubblica (Gr2), avec Royal Julius (Royal Applause). Mais j’ai désormais 90 chevaux à gérer, à voir, et j’ai aussi eu la naissance de ma petite fille en début d’année. Ce n’est pas possible de toujours se déplacer. J’étais présent une semaine à Deauville cette année mais je ne pouvais pas me déplacer juste pour mettre une selle sur le dos. Skalleti a travaillé à Callas le jeudi avant le Quincey, avant de partir, et je l’ai vu à ce moment-là : le travail était fait. Après, j’ai pu suivre la course tranquillement devant ma télé, même si c’est un peu stressant de ne pas être dans le rond avant la course, surtout avec un cheval comme lui ! Le travail du matin reste la base de tout et j’ai la chance d’avoir une excellente équipe, très soudée, avec laquelle je suis en pleine confiance.

C’est donc avant tout un travail d’équipe ?

Tout le travail accompli ensemble a porté ses fruits. Entre la victoire de Marianafoot au Qatar, Royal Julius qui ne compte pas une seule fausse note dans les Groupes, ou Pappalino (Makfi) qui n’est pas passé loin de sa victoire de Groupe et va revenir à l’automne, Spirit of Nelson (Mount Nelson)… Nous avions fait le pari de garder cette dernière à l’entraînement à 4ans et nous avons eu raison ! Elle a gagné sa Listed, n’a pas été ridicule dans le Darley Prix Jean Romanet (Gr1) et elle va courir le Prix Bertrand de Tarragon (Gr3). C’est vraiment une chic pouliche.

Cependant, mon écurie personnelle reste ma base : j’avais commencé en 2013 avec cinq chevaux, j’en ai 40 désormais. Il ne faut jamais oublier les personnes qui ont été là, avec moi, depuis le début, depuis 2013. Ils ont toujours été fidèles et, sans eux, je ne serais pas là où j’en suis actuellement. Sans leur soutien, jamais nous n’aurions eu les résultats de ces dernières années. J’ai eu l’ajout des représentants de Jean-Claude Seroul mais ils ont leur écurie, avec le personnel de monsieur Seroul. Comme j’aime à le dire, je suis juste le chef d’orchestre. En tout, cela me fait 90 chevaux à gérer.

Comment gère-t-on deux écuries ?

Du côté de chez monsieur Seroul, il y a environ 25 yearlings qui entrent chaque année, les sujets les plus modestes sont vendus, il y a un turn over à faire. Les deux écuries ne sortent pas ensemble, pas aux mêmes heures. Il n’y a pas de mélange et je suis organisé pour tous les voir. Du côté de mon écurie personnelle, il va certainement falloir renouveler un peu, mais j’ai encore des vieux loubards comme Master’s Spirit, qui a 8ans, ou Its all Class (Hurricane Cat), âgé de 9ans, qui répondent toujours présent même s’ils sont à un niveau moindre. Je n’aime pas faire du sentimentalisme avec les chevaux mais, forcément, nous nous attachons à ceux-là. Par exemple, Its all Class a été mon premier gagnant en tant qu’entraîneur public, il m’a offert ma première course labélisée B à l’époque et un premier Quinté… Je l’ai de plus coélevé avec mon père, parti trop vite… Il a donc une place particulière dans mon cœur. J’espère en tout cas poursuivre sur ma lancée du premier semestre. J’ai eu une baisse de forme dernièrement du côté de mon écurie personnelle, mais c’est ainsi, il y a des hauts et des bas. Je vais tenter d’apporter du sang neuf de ce côté-là pour la relancer.

Vous étiez aux ventes de yearlings Arqana en compagnie de l’équipe de Jean-Claude Seroul. Quel est votre rôle ?

Nous étions tous les quatre aux ventes ensemble : monsieur Seroul, Alain Decrion, Nicolas de Watrigant et moi. Nous avions élaboré des critères et nous avons pu acheter quatre yearlings qui les cochaient, du point de vue physique et pedigree, à un bon rapport qualité-prix. Nous avons par exemple une fille de Kendargent (Kendor) et de Just Little (Grand Slam), laquelle ne produit que des gagnants, une trois quarts sœur de Tamayuz par Nayef (Gulch)… Je pense que ce sont de bons yearlings. Et je regrette de ne pas avoir la confiance d’autres propriétaires, qu’on ne me donne pas un budget pour acheter des yearlings alors que nous avions trouvé Pappalino pour 18.000 € seulement !

C’est-à-dire ?

C’est difficile d’obtenir la confiance des investisseurs. J’ai eu la chance d’avoir dans mes boxes des chevaux dépendant de casaques prestigieuses, comme Al Shaqab Racing ou Gérard Augustin-Normand. Mais il ne faut pas se voiler la face : nous recevions les quatrièmes couteaux. C’est du loto : il faut espérer tomber sur le bon numéro, sur le cheval capable de monter les échelons. Pour Al Shaqab, j’avais eu Al Debel, un 3ans tardif par Distorted Humor (Forty Niner) et Négligée (Northern Afleet). Il avait gagné en débutant et bien couru ensuite, mais je me suis vite rendu compte qu’on ne m’envoyait pas pour autant de meilleurs chevaux. Je préfère ne pas avoir de telles casaques chez moi et devoir me lever le matin pour des chevaux qui ne sont pas des athlètes. Pour moi, c’est se tirer une balle dans le pied : écumer la petite province pour tenter difficilement de faire gagner une petite course à de si belles casaques ! Je ne suis pas le seul dans ce cas-là. Je préfère avoir un petit budget, aller aux ventes et aller choisir un cheval, plutôt que de voir descendre du camion des chevaux qui sont le quatrième choix… Cela est très frustrant : je sais que j’avais l’étiquette jeune entraîneur en province, mais je préfère refuser ces casaques dans de telles conditions.

La province s’est beaucoup développée niveau entraînement, mais le Sud-Est a mis du temps à se révéler pleinement sur la scène française. Cela est-il aussi une difficulté pour attirer des propriétaires ?

La qualité autour des chevaux entraînés autour de Marseille s’est améliorée au fil du temps. C’est spectaculaire. Les entraîneurs basés dans le Sud-Est n’ont plus peur de prendre des risques. Nous l’avons vu avec Fabrice Vermeulen, Frédéric Rossi ou Christophe Escuder, qui font voyager leurs chevaux, qui tentent le coup. Alors oui, certaines personnes les jalousent. Mais les chevaux entraînés dans le Sud-Est courent, regardez les statistiques, le rythme de course ! Les entraîneurs du Sud-Est rentabilisent leurs chevaux, là où certains font de l’hôtellerie. Il y a une dynamique dans la région. Alors j’entends les rumeurs, ça parle de dopage… Nous vivons dans un microcosme, il y a de la jalousie. Et il faut parler de l’amélioration des infrastructures de Calas, jusqu’aux fondations des pistes. C’est juste inimaginable pour tous ceux qui n’ont pas vu cela de leurs propres yeux. La qualité des chevaux entraînés ici a progressé, tout comme les moyens techniques. Cela nous permet de mieux entraîner, d’avoir moins de casse, de pouvoir faire bien vieillir et d’avoir de bons résultats. Le centre est admirablement géré par monsieur Patrice Camacho. Je lui dois beaucoup : c’est grâce à lui que j’ai pu me lancer dans le métier, en devenant son entraîneur particulier alors que j’avais 24 ans.

En tant qu’entraîneur basé dans le Sud-Est, quel est votre ressenti autour d’une possible fermeture de Borély par la mairie de Marseille ?

C’est compliqué d’en parler, nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants… Si Borély venait malheureusement à fermer, je suppose que nous pourrions trouver des solutions comme nous l’avons fait lorsque l’hippodrome refaisait sa piste… Nous devrions trouver un plan B. Je suis confiant, quoi qu’il arrive : il y a une vraie dynamique dans notre région, une vraie solidarité entre les entraîneurs et les propriétaires locaux.

Depuis 2013, votre écurie a connu un formidable essor. Pensez-vous prendre plus de chevaux à l’entraînement ? Partir un jour du Sud-Est ? Ouvrir une antenne parisienne ?

J’ai une quarantaine de chevaux dans mon écurie personnelle et je ne vais jamais dépasser ce nombre. Je crois que devenir trop gros est prendre un vrai risque. C’est mon choix : avec plus de chevaux dans mon écurie – et je n’ai pas plus de boxes – plus les représentants de Jean-Claude Seroul, j’ai trouvé un équilibre. Je ne veux pas que le plaisir se transforme en contrainte. Quant à savoir si je compte partir de Marseille, non, pas actuellement. Je travaille avec les chevaux, c’est un travail au jour le jour. Idem pour une antenne à Paris. Mais on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait : l’équilibre Paris et Province va-t-il se poursuivre ? Les indemnités de déplacement vont-elles baisser ? Pour l’instant, mon activité est gérable dans son système actuel.

Votre parcours est atypique. Vous avez notamment fait le Darley Flying Start et vous ne vous destiniez pas, dans un premier temps, à devenir entraîneur. Pourquoi avoir fait ce choix ?

J’ai toujours adoré l’élevage. J’ai été bercé avec cela via mon père. Lorsque j’ai étudié à l’Irish National Stud, je pensais me lancer dans l’élevage. Puis j’ai fait le Darley Flying Start, j’ai fait des stages à l’entraînement un peu partout dans le monde. J’ai adoré parce que, avec l’entraînement, on touche à tout. Nous travaillons avec des propriétaires, avec des propriétaires éleveurs qui nous permettent un suivi sur le long terme des chevaux. Je m’étais lancé dans le courtage. Cela me plaisait beaucoup mais il me manquait ce contact avec l’animal. Je ne suis jamais plus heureux que quand je me lève le matin pour donner le petit-déjeuner aux chevaux…