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Deep Impact, un héritage de 300 millions en juments - Par Franco Raimondi

Magazine / 08.08.2019

Deep Impact, un héritage de 300 millions en juments - Par Franco Raimondi

Deep Impact, un héritage de 300 millions en juments

Il n’est pas trop compliqué de produire plein de gagnants de Gr1 (42 pour le moment) quand on a à sa disposition des championnes comme Sarafina (Refuse to Bend), gagnante du Prix de Diane, du Grand Prix de Saint-Cloud, du Prix Saint-Alary (Grs1) et malheureuse troisième du Prix de l’Arc de Triomphe… Cette idée vous est-elle passée par la tête lorsque Savarin s’est imposée mardi dans l’Arqana Prix des Marettes, six jours après la mort de son père Deep Impact (Sunday Silence) ? Si c’est le cas, vous n’êtes pas très gentils avec le Champion Sire japonais…

Par Franco Raimondi

Il s’agit même d’un cas incurable d’insatisfaction éternelle qui me fait penser à un agent de jockey américain qui, à la grande époque de Jerry Bailey, disait : « Enlevez-lui tous les chevaux des grands entraîneurs dont il dispose et il redevient comme les autres, un petit bonhomme avec un pantalon blanc. » Deep Impact a sailli les meilleures poulinières sur le marché, tout comme en Europe Galileo (Sadler’s Wells), mais personne ne lui a fait de cadeau. Il a mérité ses succès sur la piste et ensuite dans sa nouvelle profession. Teruya Yoshida disait que, dans l’histoire de l’élevage japonais, il fallait compter deux époques : l’avant Sunday Silence (Halo) et l’après Sunday Silence. Il faudra en ajouter une troisième : celle d’après Deep Impact. Sur une longue période – le temps de l’élevage –, il peut avoir un impact encore plus important que son père.

Les records de Sunday Silence… Tout a changé au Japon après l’arrivée lors de la saison 1991 du lauréat du Kentucky Derby et de la Breeders’ Cup Classic 1989. Si vous avez raté les épisodes précédents, je vous propose une petite synthèse statistique : Sunday Silence a donné 12 générations, dont 8 avec plus de 100 produits avec un record de 191 foals nés en 2002, l’année de Deep Impact. Il a produit 1.514 foals, dont 1.067 ont gagné 80,32 milliards de yens, l’équivalent de 712,16 millions d’euros en 2016, année où le dernier de ses produits a gagné une course. Ses gagnants de Gr1 sont au nombre de 44. Mais ce chiffre risque d’être inexact car plusieurs courses n’avaient pas encore ce précieux label.

Qui seront battus par Deep Impact. Deep Impact, tout comme papa, compte sur 12 générations, plus la vingtaine de produits attendus en 2020. Les données sur sa production ne sont pas précises car il manque les foals nés en 2019. On peut cependant considérer qu’il arrivera à 1.800 chevaux. Ceux de 2ans et plus sont au nombre de 1.520 dont 935 ont gagné. Les générations de 4, 5 et 6ans ont fourni une moyenne de 114 gagnants. On peut s’attendre, s’il garde la même vitesse de croisière, à le retrouver autour de 1.300 gagnants d’ici 2024, quand ses derniers produits auront 4ans. Du côté des lauréats de Gr1, il en est à 42, donc Deep Impact dépassera papa Sunday Silence d’ici la fin 2019. Pour les gains, il est à 51,49 milliards de yens (434,31 M€). Sur la période 2014/2018, ses produits ont décroché une moyenne de 6,68 milliards de yens et donc, il faudra attendre entre quatre ou cinq ans pour voir "Impacto" devant papa.

Un carnet de bal de 112 gagnantes de Gr1. La confrontation entre père et fils nous a fait digresser. Revenons à Savarin et à la raison qui nous pousse à penser que l’influence de Deep Impact sera encore plus importante pour l’élevage japonais que celle de Sunday Silence.

J’ai fait un petit travail de pointage sur les juments qui ont visité Deep Impact au moins une fois depuis sa première saison en 2007. J’ai fait la fine bouche en ne gardant que les gagnantes de Gr1 nées en 2002, donc du même âge que l’étalon, et les années suivantes, qui ont été achetées à l’étranger. Elles sont 112. Vous avez bien entendu : 112 lauréates de Gr1 sont arrivées au Japon sur la vague de Deep Impact !

En fait, elles sont beaucoup plus, car dans nos calculs ne figurent pas les juments plus âgées qu’Impacto, qui ont été achetées après avoir commencé leur carrière de poulinière dans d’autres pays, comme la championne américaine Azeri (Jade Hunter) ou la française Commerçante (Marchand de Sable). Il manque aussi, dans la liste, les achats de 2018 et plusieurs parmi ceux de 2017, car leur premier foal japonais n’est pas encore enregistré.

Les achats aux ventes. Il est très difficile de calculer les investissements des éleveurs japonais en juments destinées à Deep Impact. D’après la base de données de Bloodhoorse, la famille Yoshida a acheté un total de 58 femelles dans les ventes publiques sur la période 2016/2018, passées comme poulinières ou racing prospect, pour 44,09 millions de dollars (39,72 M€). Mais ce n’est pas la valeur correcte : il faut compter les achats de pouliches à l’entraînement et les amiables qui sont la partie la plus importante. Et encore, dans ces chiffres, il manque les autres éleveurs japonais…

Il s’agit d’un jeu d’été… Mais si on estime à 2 millions de dollars le prix moyen d’une gagnante de Gr1, les quelque 150 juments – et on n’est pas loin de cela – qui sont arrivées au Japon pour l’effet Deep Impact, nous sommes à 300 millions de dollars (270,31 M€). C’est un chiffre énorme et c’est la raison pour laquelle, d’ici vingt ans, l’élevage japonais sera encore plus compétitif et pourquoi pas plus agressif du point de vue commercial. Un top étalon est une pierre angulaire, surtout si à son tour, il devient père d’étalons comme dans les cas de Sunday Silence, Sadler’s Wells (Northern Dancer) et Danehill (Danzig), mais une jumenterie de haut niveau est encore plus importante.

Quatre gagnantes du Prix de Diane. Revenons à notre liste de 112 juments pour découvrir d’où elles viennent. Les États-Unis sont le marché de référence. Les achats d’américaines pures sont au nombre de 57, c’est-à-dire la majorité, et il faut en ajouter cinq autres qui ont démarré leur carrière ailleurs et l’ont terminée de l’autre côté de l’Atlantique comme ce fut le cas, pour n’en citer qu’une, de Stacelita (Monsun).

Les pures françaises sont au nombre de huit, dont les autres gagnantes du Prix de Diane, Sarafina, Avenir Certain (Le Havre) et La Cressonnière (Le Havre). Les anglaises et les irlandaises, y compris celles qui ont couru aux États-Unis, sont quatorze, et les allemandes cinq. L’Italie est aussi présente avec trois, dont les deux demi-sœurs de la pauvre Sea of Class (Sea the Stars), Charity Line (Manduro) et Final Score (Dylan Thomas), mais il faut savoir que la péninsule a perdu ses Grs1 dans la dernière décennie. Les juments dénichées en Amérique du Sud sont 18, avec une majorité (11) en provenance d’Argentine. Les autres qui sont arrivées de l’hémisphère Sud sont cinq.

Et huit de Breeders’ Cup… On a évoqué les quatre gagnantes du Prix de Diane mais, dans la liste, on trouve huit lauréates des épreuves de la Breeders’ Cup et trois héroïnes des Kentucky Oaks (Gr1) : Proud Spell (Proud Citizen), Princess of Sylmar (Majestic Warrior) et Lovely Maria (Majesticperfection). Dans plusieurs cas, le nom du père des juments n’est pas trop "à la page" mais, au Japon, quand on juge une future poulinière, la carrière de course vient bien avant la réussite des sœurs et des cousines ayant très peu démontré en piste.

Un héritage de championnes. Deep Impact est parti mais nous parlerons de ses produits pendant encore des années. Les éternels mécontents nous accompagneront avec les doutes sur sa capacité à produire des étalons (tous les grands sont passés par ce calvaire…). Mais une chose est sûre et certaine : en plus de ses fils et filles, il laisse à l’élevage japonais un patrimoine de grandes juments qui sont arrivées grâce à lui. Les fils de Deep Impact ont une belle base sur laquelle travailler et, d’ici une dizaine d’années, on trouvera dans les pages de catalogue les noms de ces championnes, via leurs filles et fils. N’oubliez pas : une championne, c’est comme un diamant.