Disparition de Georges Sandor

Élevage / 02.08.2019

Disparition de Georges Sandor

Alors qu’il allait avoir 92 ans, Georges Sandor nous a quittés. Tour à tour médecin, musicien, éleveur et entraîneur, il va laisser un grand vide, tout particulièrement sur l’hippodrome de Deauville, dont il était presque voisin.

Hospitalisé au début du mois de juillet, Georges Sandor s’est éteint le 2 août dans la matinée. Originaire de Hongrie, il a quitté son pays de naissance à la fin des années 1940 en raison des évènements politiques de l’époque. Violoniste, il apprendra à diriger un orchestre avec Louis Mercier, tout en poursuivant ses études de médecine à Paris. Mais c’est à Munich, en 1951, qu’il obtient son diplôme, avant de revenir dans la capitale française en 1953 pour exercer la profession de médecin psychiatre. En France, il découvre les courses et achète son premier cheval en 1955. Des réclamers dans un premier temps, avec lesquels il obtient de nombreux et bons résultats. Concernant cette période, il confiait à la presse hippique : « En 1954, j’étais un peu flambeur et avec l’argent que j’avais touché, j’ai un acheté un cheval. Je me suis fait avoir sur le premier. Mais il me restait deux sujets en contrat de location-achat – Vimoutiers et Argo III – qui, eux, ont connu une grande réussite. De 1965 à 1974, j’ai suivi Raymond Touflan pas à pas pour apprendre le métier d’entraîneur. J’étais très embêtant car il m’arrivait de critiquer. » De Hongrie, il importe Hajra (Hadnagy), qui était dans le top cinq des 2ans de 1969 du pays. En France, après quelques succès provinciaux, ce cheval est devenu un sauteur de premier plan, notamment en montant sur le podium du Prix Jean Stern.

Ben Trovato, le déclic. En 1970, Georges Sandor acquiert Ben Trovato (Ruysdael), futur deuxième du Grand Critérium et du Preis von Europa (Grs1). Avec ses gains, il achète une petite écurie à Maisons-Laffitte et une ferme de 10 hectares à Saint-Gatien, où il installe Ben Trovato comme étalon. C’est à cette époque que Georges Sandor devient éleveur. Il prend le risque de présenter toutes les juments qu’il commence à acheter à son étalon. Ainsi, il fait naître Collins (Ben Trovato), titulaire de 10 victoires en obstacle dont le Prix Murat. Joheld (Ben Trovato) établit un record qui sera difficile à battre et qui tient depuis trente-cinq années. En 1985, avant son succès dans le Prix Cambacérès, il avait déjà couru neuf fois sur les obstacles et quatre fois en plat. Bientôt, Georges Sandor n’exploite plus que les produits de son propre élevage. Il les confie à un entraîneur particulier, mais bien souvent il les entraîne lui-même, abandonnant sans regret la médecine. Il déclare d’ailleurs à l’époque : « J’ai longtemps été médecin, mais je n’aimais pas les malades ! » Georges Sandor, dont la ferme est devenue un haras de 75 hectares, passe la belle saison à Maisons-Laffitte et l’hiver en Normandie. Pour une bouchée de pain, il achète alors un deuxième étalon, Tropular (Troy).

La réussite avec la casaque Bouchard. Ce dernier lui donne Guislaine (Tropular sur une mère par Ben Trovato). Issue d’un croisement maison, la pouliche passe rapidement sous les couleurs de Jean-Louis Bouchard et remporte pour lui le Prix d’Aumale. Tenace, elle s’est également classée dans le Prix Marcel Boussac, la Poule d’Essai des Pouliches, le Prix de Diane et le Grand Prix de Paris. Ensuite, c’est Sierra Madre (Baillamont) qui fait briller son entraînement. Cette élève de Melchior-François Mathet se distingue elle aussi pour ses premiers pas à 2ans et devient la propriété de Jean-Louis Bouchard. Confiée à Pascal Bary, elle remporte les Prix Marcel Boussac et Vermeille (Grs1). En 1993 naît Ragmar (Tropular). Après des premiers pas prometteurs à Deauville, Jean-Louis Bouchard l’achète par l’intermédiaire de Gérard Larrieu, comme Sierra Madre et Guislaine. Proche deuxième du Critérium de Saint-Cloud (Gr1), il prend sa revanche à 3ans en remportant le Prix du Jockey Club (Gr1) sous l’entraînement de Pascal Bary. Suite à ce succès, Georges Sandor annonce la fin de son activité d’entraîneur et déclare à la presse hippique de l’époque : « Si je vous réponds que c’est l’âge, me croirez-vous ? En vendant Ragmar, j’ai atteint mon zénith et mon but, à savoir gagner le Derby français. En fait, la cessation progressive de l’entraînement va nous éviter beaucoup de fatigue et de tracas. Nous allons vivre au haras, près de nos étalons et de leurs bébés. Cela va parfaitement nous occuper. » Ces dernières années, l’élevage Sandor était représenté par Thais (troisième des Beverly D. Stakes, Gr1), Trixia (Prix des Réservoirs et de Lieurey, Grs3), Mitchouka (Winning Fair Juvenile Hurdle, Gr3), Menardais (Prix Edmond Blanc, Gr3), Crios (troisième du Prix Georges de Talhouet-Roy, Gr2), Boldogsag (Prix des Réservoirs, Gr3)… Toute l’équipe de Jour de Galop adresse ses plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

Un grand homme de cheval. Pascal Bary nous a confié ce vendredi : « C’était un vrai homme de cheval, complet, quelqu’un de très intelligent, très vif, avec beaucoup d’humour. Il a eu une vie extraordinaire, riche, lui qui est arrivé de Hongrie après la guerre. J’étais vraiment très attaché à lui : je montais chez lui, à Maisons-Laffitte, quand j’avais 17 ans. À cette époque, il avait beaucoup de chevaux d’obstacle. Il a élevé de très bons chevaux avec peu de moyens, il a su faire des étalons. Avec sa femme, qui lui est indissociable, ils ont notamment élevé un cheval comme Ragmar, gagnant du Prix du Jockey Club. Il savait regarder les chevaux, les voir. Il est très longtemps allé aux ventes de Keeneland, jusqu’à ce que l’âge le rattrape, et il faut souligner qu’il a su créer beaucoup de 2ans à partir de juments américaines. Il était passionné par les courses et contemplait aussi notre milieu avec beaucoup de recul. »

À plus de 90 ans, il avait encore l’esprit d’un jeune. Gérard Larrieu nous a expliqué ce vendredi : « Georges Sandor a été d’une grande importance pour ma carrière car c’est chez lui que j’ai pu acheter Guislaine, un des premiers bons chevaux de Jean-Louis Bouchard. Et puis il y a eu Ragmar, que je lui ai acheté après sa deuxième place dans le Prix Crève-Cœur (de Le Triton), et également Sierra Madre. J’ai encore vu Georges Sandor il y a 15 jours et il me parlait d’élevage. À plus de 90 ans, il avait encore l’esprit d’un jeune. Ce véritable self made man avait une expression récurrente après chaque succès : "Mais j’ai encore mieux à la maison !" »

Un optimisme communicatif et à toute épreuve. Édouard de Rothschild a déclaré : « Le monde hippique va beaucoup moins bien mais le ciel va beaucoup mieux depuis que Georges Sandor s’est éteint, à l’âge de 91 ans. Natif de Hongrie, médecin, musicien et éleveur de pur-sang, cet homme renaissance a sillonné l’Europe de l’Est avant de s’installer définitivement dans notre pays, ce dont nous pouvons tous nous féliciter. Car Georges Sandor était doté d’un optimisme communicatif, littéralement à toute épreuve, qui diffusait autour de lui une bonne humeur toujours bienvenue dans le monde des courses. Cette qualité rare est précieuse lorsque l’on se lance dans l’élevage comme il l’a fait dans les années 1970, et en s’installant au haras de Saint-Gatien, tout près de Deauville. Georges Sandor était curieux, observateur, et il aimait les défis. La connaissance était sa principale fortune, et elle lui permettait de trouver ou d’élever les meilleurs chevaux. En suivant ses convictions et son instinct, il put élever un gagnant de Jockey Club, Ragmar, et dénicher d’autres champions comme Guislaine et Sierra Madre, des étalons comme Baudelaire, parmi tant d’autres. Il se plaçait volontiers dans le camp des "petits", pas en raison d’un simple corporatisme, mais parce que c’est le devoir de ceux qui sont devenus grands. Car Georges Sandor était un grand homme des courses et de l’élevage français, il forçait le respect. Sa casaque gris et jaune emportait la sympathie de tous, parce que la voir réussir, c’était voir son propriétaire partager sa joie, c’était apprendre une nouvelle histoire. Georges Sandor connaissait une infinité d’histoires. Avec sa disparition, c’est donc une des grandes mémoires des courses, mais aussi de notre temps, qui nous quitte. »