Gérard de Chevigny - « Le génie des Championnats Fégentri »

Courses / 03.08.2019

Gérard de Chevigny - « Le génie des Championnats Fégentri »

Gérard de Chevigny : « Le génie des Championnats Fégentri »

En lever de rideau du week-end international des amateurs à Deauville, tenu du 27 au 29 juillet, le traditionnel dîner de gala à l’hôtel Royal s’est ouvert, face à quelque cent-vingt convives, sur l’allocution d’accueil de Gérard de Chevigny. Nous vous proposons un extrait du discours du président du Club des gentlemen-riders et des cavalières.

La Fégentri va avoir 65 ans ; le Club va avoir 100 ans dans deux ans. Pour autant, vous constaterez que ces deux vénérables institutions mobilisent ce soir une grande majorité de jeunes. Que de l’avenir !

Je fais malheureusement partie de ceux qui sont ici plus âgés que la Fégentri, mais qui s’en défendent en disant : « Je ne suis pas assez jeune pour tout savoir. »

Alors, un flash-back : pour les plus jeunes qui ne le sauraient pas, je rappellerai qu’à sa genèse, la Fégentri ne comptait que cinq pays, et une douzaine de participants, des pionniers un peu fous, à la conquête de l’inconnu et de l’inutile. Aujourd’hui, à l’heure des voyages tous azimuts par avion, tant pour les chevaux que pour les hommes, la Fégentri compte vingt-cinq pays membres. Les circuits de ses championnats du monde déplacent ses participants sur une vingtaine de pays différents.

Avec deux singularités.

La première, c’est que, historiquement, la Fégentri a été, en 1955, la toute première organisation internationale dans le monde des courses. Elle a ainsi inspiré et précédé d’une dizaine d’années la création de la Fédération internationale des autorités hippiques, qui aujourd’hui gère la globalisation des courses et règne sur soixante-cinq pays. L’amateurisme aura eu un temps d’avance.

Deuxième singularité : les Championnats du monde Fégentri n’ont pas d’équivalent chez les pros de l’équitation de course, les jockeys. Un temps d’avance, pourra-t-on dire à nouveau. De fait, il n’y a pas de championnat du monde des jockeys, sur le modèle de la Fégentri, c’est-à-dire sur un circuit qui met en scène les champions nationaux de plusieurs pays, sur une année entière, pratiquement sur tous les continents, dans des conditions de compétition extrêmement composites.

Un week-end, on est dans un pays majeur, où les courses sont ultra-professionnalisées et se comptent par dizaines de milliers, le week-end suivant, on se retrouve dans un pays où ce sport se pratique à titre exceptionnel, où les calendriers ne comptent que cent ou deux cents épreuves, façon kermesse ou fête du village.

Ça, c’est le génie des Championnats Fégentri qui opposent des extrêmes, entre les sites d’étapes, entre les nations représentées. Un peu comme les Jeux olympiques – par exemple ceux de ski alpin, où l’unique slalomeur du Zimbabwe est au départ avec les Suisses et les Autrichiens... L’essentiel, c’est de participer.

Il y a ici, parmi nous ce soir, entre les cadets et les aînés, un nombre singulièrement élevé de gentlemen et de cavalières qui ont participé à ces championnats et peuvent en témoigner, beaucoup même qui y ont décroché des Éperons d’Or.

Autant de champions du monde, ce soir réunis dans ces salons du Royal, comme Barbara Guenet, Édith de Brétizel, Lara La Geay, Pascal Adda, Jean-Philippe Boisgontier, Patrick Pailhes, David Dunsdon, Gonzague Cottreau, Guillaume Viel, Thomas Guineheux, Éric Hoyeau, etc., et votre humble serviteur. Bien riche brochette, si je n’en oublie pas.

La Fégentri leur a fait découvrir des décors excessivement variés et vivre des expériences sportives absolument uniques. Échantillon : les grands rayons de Deauville, le lac gelé de Saint-Moritz, les tourniquets de vitesse américains, les grèves de San Lucar, les sables du désert à Oman, la fournaise du turf de l’île Maurice, les trous d’air du cross du Lion d’Angers, le gymkhana du Grand National de Strömsholm en Suède, la prestigieuse piste du Jockey-Club à Chantilly, tous les obstacles mythiques des parcours mythiques d’Auteuil, de Merano, de Waregem, de Pardubice. Cette extrême variété est le propre des Championnats du monde Fégentri. L’expression consacrée, c’est : « la glorieuse incertitude du turf ». Sauf que sur les circuits de la Fégentri, elle est à son comble… Au titre des incertitudes, il y en a une autre qui caractérise singulièrement la Fégentri et chacune de ses étapes.

Il s’agit de la barrière du langage et de ses imprévisibles incidences. Surtout à l’instant si déterminant où un entraîneur donne les ordres à un gentleman ou à une cavalière étrangère qui ne maîtrise pas la langue en question et encore moins le jargon des professionnels locaux.

Un exemple, chez nous en France. L’entraîneur vous dira : « Attention qu’il ne t’en tape pas une petite sur le gros d’en face. » Traduit mot à mot dans une langue étrangère, cela donnera un charabia incompréhensible. Il faudra un jour créer un lexique spécial Fégentri qui vous indiquera que premièrement, le « gros d’en face », ce n’est pas votre voisin de palier obèse, mais désigne le rail ditch and fence, le plus gros obstacle d’Auteuil, situé au milieu de la ligne posée, le long du boulevard ; et que deuxièmement, « en taper une petite », c’est – pour un cheval qui arrive dans la mauvaise foulée sur un obstacle –, le fait qu’il en rajoute une in extremis, raccourcie au plus près de l’obstacle : de quoi vous faire « sauter dans vos pédales », je veux dire, vos étriers…

Quelques autres exemples de jargon intraduisible mot à mot : « attention à la Louise », « gare à la riquette », « ne te fais pas la malle », « t’es parti pour une valise ». En fait, la « Louise », la « riquette », la « malle », la « valise », ce sont des synonymes. Tous désignent le fait de se faire embarquer… La « tasse » ? C’est la rivière des Tribunes. Le « tabouret », c’est votre selle. Les « fromages », ce sont les contre-hauts, les contre-bas et les banquettes de Pau. Allez donc adresser à un étranger et dans sa langue maternelle la traduction de l’expression française « coucher les bananes » : nous, on sait bien que cela désigne le cheval qui couche les oreilles et rechigne à la tâche…

Dans notre lexique, il faudra aussi trouver des traductions en dix langues à des expressions comme « à toi à moi la paille de fer », « lunette », « chocolat », « aller au tas », « faire le ménage »… Remettons ça à la leçon n° 2, l’an prochain…

Ces interrogations sur les jargons de tous les pays, c’est une part du vécu étonnant des participants des Championnats du monde Fégentri.

Mais pour les chevaux aussi, la Fégentri c’est une expérience unique.

D’abord, ceux d’entre eux qui savent lire et consultent les quotidiens hippiques, sont amenés à voir leur nom associé à des cavalières ou des gentlemen étrangers dont ils ignorent tout. Et pourtant, je suis sûr qu’ils sont tout particulièrement ravis de prendre part à des courses Fégentri.

Pour trois raisons.

La première, c’est que, dès lors qu’il est monté par un amateur, tout cheval se félicitera qu’en l’occurrence, on ne se fasse pas d’argent sur son dos...

La deuxième, c’est que nos chevaux, s’ils nous voient ici ce soir, se féliciteront de constater l’élégance des gentlemen et des cavalières appelés à les monter demain. Comme le pur-sang se prévaut d’être la créature la plus élégante de la création, il est inconcevable que ses cavaliers ou ses cavalières ne soient pas au diapason de cette élégance.

La troisième raison du penchant particulier qu’ont les chevaux pour les programmes amateurs, c’est qu’ils connaissent tous et apprécient tous le dicton selon lequel, en anglais, « the trouble with amateur riders, it’s pleasure first, winning second ».

Autrement dit, « d’abord se faire plaisir, accessoirement gagner ». Chez les jockeys, c’est en principe le contraire : d’abord gagner, accessoirement se faire plaisir. Ce qui fait beaucoup plus mal aux chevaux…

Je vais revenir aux bienfaits de la Fégentri, vus du côté des bipèdes. En fait, toutes ces élucubrations que je viens de vous livrer visent à vous faire prendre conscience de l’ensemble des valeurs spécifiques de l’amateurisme en général, et de la Fégentri en particulier : un ensemble de haute compétence sportive, de cosmopolitisme, de sportivité, d’élégance, de courage, d’humour, de fair-play dans la victoire comme dans la défaite.

Il y a là toute une alchimie de précieuses valeurs qui a notamment contribué à séduire la prestigieuse Maison Longines, qui privilégie les Championnats Fégentri de son parrainage.

Et là, j’en viens aux remerciements.

Toute cette magie de la Fégentri, elle est aussi heureusement servie :

– par France Galop, notamment représenté ici par Matthieu Vincent ;

– par le Groupe Barrière – merci Cyril Casabo ;

– par les vins de Sauternes – merci Jean-Michel Descamps ;

– par les clubs étrangers, qui nous envoient leurs champions nationaux et reçoivent les nôtres – en leur nom, merci à Élie Hennau, président de la Fégentri ;

– par les propriétaires et les entraîneurs, qui jouent le jeu, en acceptant notamment le tirage au sort des montes dans les épreuves des Championnats du monde Fégentri – merci pour eux, vous qui les représentez, Marcel Chaouat ;

– par les jockeys qui sont nos idoles et dont l’exemple alimente toutes nos vocations d’amateurs – merci au plus gentleman et au plus titré d’entre eux, Yves Saint-Martin, toujours auprès de nous pour la défense du club et de ses valeurs.

Cela vaut bien vos applaudissements à leur adresse.

Merci à eux, merci pour eux, avec également votre reconnaissance pour l’exécutif du club, notre secrétaire général Alexis Teisseire et notre assistante Laurence Azémard.

La cloche du dernier tour a sonné, j’en arrive au feuillet n° 10, il me faut conclure.

Aujourd’hui, où les courses font face à tant de défis, où il y en a tant qui doutent de leur avenir, essentiellement pour des raisons d’argent, il y a pourtant des filons d’or. L’or, il est là, il réside dans les courses d’amateurs, avec leur exceptionnel capital-passion.

Je prêche ici à des convaincus. Mais si vous connaissez des Saint-Thomas, faites-leur découvrir les courses par l’amateurisme et ses valeurs spécifiques. Ils évacueront tous les clichés qui affectent les courses et qui en font un monde exclusivement réservé aux professionnels, un monde d’argent, inaccessible pour qui n’est pas du sérail, un monde donc fermé, et considéré comme incompatible avec la notion de désintéressement qui est l’alpha et l’oméga de l’amateurisme…

Je vous laisse méditer sur ces réflexions et vous remercie de votre attention, avant de donner la parole à Élie Hennau, président de la Fégentri.

Et puis, une dernière réflexion d’initié : imaginez-vous aborder le « gros d’en face ». Vous verrez, c’est « chocolat » !

Éric Hoyeau, Royal Gentleman 2019

Éric Hoyeau est le 24e titulaire de la distinction « Royal Gentleman de Deauville », inaugurée en 1996 à l’initiative du Club des gentlemen-riders et des cavalières et à l’unisson avec le groupe Royal Barrière : une distinction qui vise à honorer, chaque année à l’occasion du week-end international des amateurs de Deauville, une personnalité reconnue du monde des courses en général et de sa vitrine deauvillaise en particulier – à la fois pour ses accomplissements d’« homme de cheval » et (ou) d’« homme de courses » et pour son tribut à l’étiquette d’excellence et de classe dont se prévaut Deauville.

Remis par le directeur du Royal, Cyril Casabo, le trophée est donc revenu à Éric Hoyeau, P.-D.G. de la conquérante compagnie Arqana, qui a porté le marché des ventes de yearlings de Deauville à la plus haute dimension internationale en la matière, sur un parcours professionnel crescendo, comme était allée crescendo sa brillante carrière de gentleman-rider, remontant désormais à trois décennies.

De ses rêves d’enfant (qui culminaient aux grands cross-countries locaux de son Ouest natal, Graal de Craon, zéniths du Lion d’Angers et de Saumur – de préférence sous la casaque familiale) à la réalité, les horizons se sont déployés tous azimuts, pour doter Éric Hoyeau d’un exceptionnel palmarès régional, puis national, puis international de gentleman-rider.

Soit, près de deux cents victoires, presque autant en obstacle qu’en plat, en France comme dans tous les pays sites d’étapes de la Fégentri, dont il a notamment ramené les titres de champion du monde d’obstacle (Éperon d’Argent 1982 et de vice-champion du monde au combiné plat-obstacle (Éperon de Vermeil 1982).

Avec humour, avec la dose pointue d’autodérision amusée qui le caractérise et qui confère joie et optimisme communicatifs à tous ses propos, Éric Hoyeau a répondu au brillant speech de présentation de Cyril Casabo en soumettant à l’auditoire quelques piquantes anecdotes de son époque de gentleman-rider itinérant des championnats Fégentri, entre Deauville et Madagascar, entre Auteuil et les aventures hippiques de par-delà le rideau de fer.

Aussi, il n’a pas manqué de remercier le club, à l’origine de ces uniques opportunités sportives et humaines, qui ont été elles-mêmes absolument déterminantes dans son CV professionnel et dans son « fighting spirit » – un curriculum où la toute première ligne « pur-sang » aura ainsi désigné un poste que lui avait offert Pascal Adda (aujourd’hui vice-président du club), au sein de l’agence Goffs France, bientôt sortie de l’ombre de l’Agence française de vente de pur-sang, de sorte que les deux en viennent ensuite à fusionner sous la bannière d’Arqana, et sous la présidence… d’Éric Hoyeau.

Tous les « Royal Gentlemen » depuis 1996 n’ont pas nécessairement été gentlemen-riders et membres du club, lequel se félicite implicitement de ce qu’Éric Hoyeau soit des siens, comme l’un des plus brillants profils dont puisse se prévaloir l’équitation de course amateur…