Les pieds dans le sable, en rêvant de l’Amérique

International / 26.08.2019

Les pieds dans le sable, en rêvant de l’Amérique

Depuis 1970, seuls deux produits de sires façonnés sur le turf européen ont remporté le Kentucky Derby : Winning Colors (Caro) et Ferdinand (Nijinsky II). En 2019, Code of Honor (Noble Mission) s’est classé deuxième, refaisant émerger la possibilité de revoir des étalons européens briller aux États-Unis. Est-ce la naissance d’une tendance ou un simple épiphénomène ?

Par Adrien Cugnasse

La réunion de samedi dernier à Deauville n’était pas inoubliable. Une heure avant le début des courses, on pouvait croiser quelques éleveurs qui faisaient l’école buissonnière pour profiter du soleil et de la plage de l’hôtel des Roches Noires. Une bonne manière de décompresser après l’intense période des ventes. Mais malheureusement, même par beau temps, il n’est pas possible d’apercevoir l’Angleterre lorsque l’on a les pieds dans le sable. Et à défaut de voir les cotes de la nation qui a enfanté les courses, on peut toujours les imaginer. L’Angleterre et son gazon ont toujours fait travailler l’imagination du reste du monde hippique. Même dans les pays où l’on court sur le sable, l’Angleterre – et l’Europe par extension – sont toujours considérés avec respect. Moi aussi, avant de repartir à Paris, j’ai passé un peu de temps sur la plage de Trouville-sur-Mer. Mais en pensant à l’Amérique.

Un lien historique. C’est depuis l’Angleterre, dans les années 1730, que des pur-sang anglais ont pour la première fois embarqué vers ce qui allait un jour devenir les États-Unis. À l’échelle de la sélection animale, 289 années, c’est colossal. Au fil du temps, la distance qui sépare l’Europe des courses de son équivalent américain s’est tour à tour amplifiée puis amoindrie. À échéance régulière, nous redécouvrons les chevaux américains. Et ces derniers redécouvrent nos chevaux. Boussac lui même avait pioché dans ce qui constitue le plus grand réservoir de pur-sang au monde. Plus tard, l’intuition de Vincent O’Brien, qui a rapidement parié sur Northern Dancer (Nearctic) a rebattu les cartes du jeu hippique. Très récemment – notamment avec la descendance de Scat Daddy (Johannesburg) –, l’Amérique a effectué un retour fracassant sur le vieux continent.

Une Noble Mission. Lorsqu’en 2015, Lane's End a décidé d’importer Noble Mission (Galileo) pour faire carrière au haras dans le Kentucky, Will Farish n’a pas lésiné sur les moyens de communication. Et pour cause, il y a quatre ans, dans le Kentucky, imposer commercialement un cheval qui n’avait jamais posé un sabot sur une piste en dirt n’était pas une évidence. Pour promouvoir ce lauréat des Qipco Champion Stakes, de la Tattersalls Gold Cup et du Grand Prix de Saint-Cloud (Grs1), Lane's End avait notamment produit une superbe vidéo exhumant la réussite des Sir Ivor (Sir Gaylord), Nijinsky (Northern Dancer), Blushing Groom (Red God), Riverman (Never Bend), Roberto (Hail to Reason), Kingmambo (Mr Prospector), Giant’s Causeway (Storm Cat)…

https://youtu.be/mpFRdAuEcfs

Vendredi sur la piste en dirt de Saratoga, la carrière de Noble Mission a franchi un immense palier. Son fils Code of Honor (Noble Mission) a remporté avec classe – et trois longueurs d’avance – les importants Travers Stakes (Gr1). Deuxième d’un Kentucky Derby (Gr1) qui a fait couler beaucoup d’encre, il enlève à cette occasion son troisième succès de Groupe sur le sable. Grâce à 30 gagnants et trois millions de dollars de gains, le sire Lane's End se retrouve propulsé en deuxième position des étalons américains de deuxième génération. Will Farish est vraisemblablement en train de réussir son pari. Le chemin était pourtant semé d’embuche. En 2016, une crise de coliques a considérablement réduit sa saison de monte. Autre problème,  ces trois dernières années, la production de Noble Mission a attiré l’attention des pinhookers et acheteurs européens. Rien qu’en 2019, il compte une quinzaine de partants outre-Manche. À titre d’exemple, on peut penser que s’il était resté aux États-Unis, Spanish Mission (Noble Mission) – lauréat de Gr3 à Newmarket – aurait pu gagner bien plus que les 140.000 £ qu’il a décrochées outre-Manche.

Gazon béni. La mission américaine du propre frère de Frankel (Galileo) était donc noble, mais loin d’être impossible. Il ne faut pas remonter tant que ça dans le palmarès des Travers Stakes pour retrouver à la première place le produit d’un étalon qui n’a jamais couru sur le dirt. En 2002, la victoire revenait à Medaglia d'Oro (El Prado), qui est devenu le grand sire que l’on connaît. Son père El Prado (Sadler’s Wells) n’a couru qu’en Europe et a été tête de liste des pères de gagnants en 2002 aux États-Unis. Son fils Kitten’s Joy (El Prado) a décroché ce titre en 2013, lui qui n’avait jamais réussi à gagner une course sur le dirt malgré plusieurs tentatives sur cette surface. Sans être l’étalon le plus commercial d’Amérique, Kitten’s Joy a pu se bâtir un palmarès enviable car il a aussi donné des sujets aptes à aller sur le sable. Mais il bénéfice aussi d’un changement majeur dans le programme américain. Au mois de juin, Franco Raimondi écrivait dans nos colonnes : « En 2019, aux États-Unis, on dénombre 199 Groupes sur le gazon, soit 31,1 % du total (…) En 2017, le pourcentage de courses sur le turf est de 17 %. C’est un chiffre colossal quand on ne sait qu’elles ne représentaient que 5 % en 1991. Pourtant, entre 1991 et 2017, le nombre total de courses américaines est passé de 71.454 à 37.483, chutant presque de moitié. Pour faire simple, on a assisté à une légère hausse du nombre d’épreuves sur le gazon alors que celles sur le dirt ont été divisées par deux. »

Un ex-cantilien devenu champion sire. Depuis 2018 au Canada, l’étalon tête de liste se nomme Silent Name (Sunday Silence). Il doit sa réussite au fait que sa production réussit sur les pistes synthétiques mais aussi sur les gazons canadien et états-uniens (comme Silentio, troisième de la Breeders' Cup Mile). Cet élève des frères Wertheimer est issu d’une famille purement orientée sur le turf. Son frère Galiway (Galileo) fait la monte au haras de Colleville et il est tête de liste des débutants ayant leurs premiers 2ans en France cette année. Entraîné au départ par Criquette Head, Silent Name a quitté la France après avoir gagné les Prix de Saint-Patrick et de Tourgéville (Ls). Outre-Atlantique, il est monté trois fois sur le podium au niveau Gr1. Le Canada n’a pas le même niveau de compétition hippique que son grand voisin. Comme le faisait remarquer Franco Raimondi : « Depuis 2007, sept étalons différents ont été sacrés têtes de liste aux États-Unis. À trois reprises, le leader par les gains s’est imposé dans le classement général et dans celui sur le turf. » Cela n’a pas échappé aux grandes multinationales du pur-sang. Juddmonte a envoyé Flintshire (Dansili) à Hill 'n' Dale. Et Coolmore a fait débuter Air Force Blue (War Front) dans son antenne américaine. Deux chevaux qui n’ont jamais couru sur le dirt.

Aptitude es tu là ? Comme celle aux pistes assouplies, l’aptitude au dirt n’est pas toujours là où on l’attend. Ziyad (Rock of Gibraltar), lauréat du Grand Prix de Deauville (Gr2) ce dimanche, est issu de la famille d’un certain Arcangues (Sagace). À part André Fabre, peu de gens soupçonnaient que ce cheval à l’origine typiquement européenne était capable de briller sur le sable américain. Il l’a pourtant largement prouvé en remportant une Breeders' Cup Classic (Gr1) qui est resté dans les annales. L’allemand de naissance Sea the Moon (Sea the Stars) n’a pas franchement le profil pour produire des champions du bac à sable. Depuis Monsun (Königsstühl), il est certainement le premier étalon issu du Derby allemand à parvenir à briller aussi rapidement en France et outre-Manche. Stationné à Lanwades Stud, il se distingue cette année grâce à Alpine Star (Debutante Stakes, Gr2) et Hamariyna (Derrinstown 1.000 Guineas Trial, Gr3) en Irlande, mais également Quest the Moon (Prix du Lys, Gr3) en France. Ce dimanche, l’élève du haras de Bourgeauville Privilegiado (Sea the Moon) a gagné le Derby norvégien de 11 longueurs ! La femelle Nouvelle Lune (Sea the Moon) s’est classée troisième de ce classique. Pour situer le niveau de la course, on notera qu’en 2018, trois des battus du Norsk Derby ont prouvé qu’ils étaient capables de briller hors de Scandinavie. Il s’agit de Nordic Defense (placé de Listed à Meydan), Learn by Heart (placé de Listed en Angleterre) et Barade (Prix Maurice Caillault, L).

Mais Privilegiado a aussi couru sur le sable, se classant deuxième du Derby Suédois où il refaisait un retard considérable dans la ligne droite, échouant seulement derrière l’américain de naissance Red Cactus (Hard Spun), lequel s’était classé troisième des UAE 2.000 Guineas (Gr3) en février.

Souvenez-vous de Gulch ! Peter Brant est un homme de défi. En courant en Europe, il n’a pas fait le choix de l’argent, compte tenu du très haut niveau des allocations américaines. Avec Sottsass (Siyouni), lauréat du Qipco Prix du Jockey Club (Gr1), il dispose de l’un des favoris de l’Arc 2019. C’est aussi un prospect étalon assez exceptionnel et tous les haras européens rêvent certainement de l’accueillir. Financièrement, le choix le plus logique serait d’ailleurs de le faire saillir sur le vieux continent. Mais notre américain est capable de faire des choix qui n’appartiennent qu’à lui. Et peut-être voudra-t-il saisir la porte ouverte par Noble Mission pour stationner le frère de l’étoile du turf américain – Sistercharlie (Myboycharlie) – aux États-Unis ? Pour un Américain, il n’y a rien de plus prestigieux que d’avoir un étalon dans le Kentucky. Souvenez-vous de Gulch (Mr. Prospector), le champion de Peter Brant. Il faisait la monte à Lane's End Farm !