Mr. D., l’homme qui a changé le monde avec un million - Par Franco Raimondi

Magazine / 18.05.2020

Mr. D., l’homme qui a changé le monde avec un million - Par Franco Raimondi

Mr. D., l’homme qui a changé le monde avec un million

Par Franco Raimondi

À lui seul, le nom de la course résume tout : Arlington, comme l’hippodrome, et Million. L’idée de Richard Duchossois, surnommé "Mr. D.", était très simple : créer la première course de galop avec un million de dollars d’allocations et l’ouvrir aux meilleurs chevaux de la planète. Il faut savoir qu’en 1981, cette somme d’un million de dollars était colossale. Même si ces calculs ne signifient plus grand-chose aujourd’hui, c’était deux fois et demie de plus que l’Arc de Triomphe qui offrait deux millions de francs, quatre fois plus que le Washington DC. International qui était la seule grande confrontation intercontinentale avant la création de la Breeders’ Cup en 1984, et trois fois plus que le Kentucky Derby. C’était un coup de folie, ou plutôt un coup de génie, car Arlington Park, dans la banlieue de Chicago, était un hippodrome quelconque pour les courses américaines, dont les trois points névralgiques étaient New York, le Kentucky et la Californie. En décembre 1980, à la clôture des engagements, les propriétaires de 1.287 chevaux ont payé 1.000 $ pour avoir droit à une place parmi les 14 sujets sélectionnés. L’idée n’avait pas fait l’unanimité, bien au contraire. Aux États-Unis, les détracteurs disaient qu’une course, même millionnaire, ne pouvait pas intéresser les parieurs car ils ne connaissaient pas les chevaux étrangers. Sur la première liste des candidats figuraient les champions de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, d’Argentine et du Chili, en plus des européens.

Quand l’Amérique adorait John Henry. Pour la première édition, le 30 août, il y eut quatre étrangers au départ. Parmi eux, le français Argument (Kautokeino), entraîné par… eh ! oui chers lecteurs, le grand voyageur Maurice Zilber, qui avait utilisé l’Arlington Million comme préparatoire à l’Arc de Triomphe pour le lauréat du Prix Ganay (Gr1). Un deuxième français, P’tite Tête (Tombeur), passé des handicaps à un succès dans le Prix Dollar (Gr2), couru alors à la fin du printemps, fut acheté quelques semaines avant avec comme objectif cette épreuve. Il avait été confié à un tout jeune entraîneur, Bobby Frankel. Le but des organisateurs était d’avoir John Henry (Ole Bob Bowers), le meilleur cheval du pays, et de lui opposer des adversaires internationaux de bon niveau. Autre Argument, la pouliche de 3ans Madam Gay (Star Appeal), qui avait gagné le Prix de Diane pour Paul Kelleway, Mrs Penny (Great Nephew), une autre anglaise qui avait triomphé à Chantilly douze mois avant et s’était classée deuxième des King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Grs1), et un bon 4ans, Fingal’s Cave (Ragstone), avaient fait le déplacement. D’après le RaceHorse of 1981, Argument était le meilleur d’entre eux avec un rating de 129, suivi par Madam Gay à 125 et Fingal’s Cave à 123, alors que Mrs Penny n’avait pas répété le 127 obtenu lors de sa campagne classique. Les ratings assignés par l’équipe de Phil Bull étaient plutôt généreux à l’époque, mais le lot d’européens était davantage composé par des sujets à qui l’on aurait attribué un 120 aujourd’hui.

Un nez et une statue. Comme dans un conte de fées, John Henry a gagné d’un nez sur The Bart (Le Fabuleux), à l’issue d’un finish statufié depuis et qui se trouve en face du rond d’Arlington Park. Madam Gay avait fini bonne troisième et Argument sixième, un peu gêné par le terrain lourd. John Henry fut élu Horse of The Year à la fin d’une saison au cours de laquelle il remporta six Grs1 sur les deux surfaces. Seulement 30.637 spectateurs (l’espoir était d’en avoir 40.000) assistèrent à la course. Les enjeux s’élevèrent eux à 617.620 $. Si commercialement le rendez-vous ne fut pas la hauteur, la machine des grandes courses intercontinentales était lancée.

Tolomeo, le premier européen. L’ex-français Perrault (Djakao) remporta la deuxième édition et l’on dut attendre l’année 1983 pour voir un cheval 100 % européen passer le poteau en tête. Il s’agit de Tolomeo (Lypheor), qui s’offrit John Henry pour le compte d’un jeune entraîneur italien basé à Newmarket, Luca Cumani. Il a changé de métier, mais il garde un très beau souvenir de ce moment : « C’était une course très importante. La première avec un million de dollars. Maintenant, il y en a presque tous les jours et un peu partout. Mais à l’époque, c’était énorme. Il faut dire que les entraîneurs étaient assez casaniers et les voyages plutôt rares. J’avais fixé l’Arlington Million comme objectif principal pour Tolomeo. C’était un 3ans capable de s’adapter aux courses américaines. Il venait de se classer deuxième des 2.000 Guinées, des St James’s Palace Stakes et des Sussex Stakes (Grs1). Il n’avait pas mal couru quand il avait décroché la troisième place dans les Eclipse Stakes (Gr1). Il n’était pas facile à faire gagner car il accélérait très sèchement, mais pas suffisamment longtemps. Pat Eddery a été magnifique. Il a trouvé l’ouverture et, avec l’aide de la très courte ligne droite, il a gardé un petit avantage sur John Henry. Chanceux ? Peut-être, mais gagner une course millionnaire reste un souvenir inoubliable ! »

Quand les hommes politiques font des dégâts. L’Arlington Million a conservé sa place pendant des années, malgré la concurrence de la Breeders’ Cup. La France a gagné deux fois avant la création en 1996 de la Dubai World Cup. C’était en 1988 avec Mill Native (Exclusive Native), pour l’entraînement d’André Fabre et la monte de Cash Asmussen, dans une édition disputée à Woodbine pour permettre la reconstruction de l’hippodrome détruit par un incendie. On retrouvera Cash en selle quatre ans plus tard sur Dear Doctor (Crystal Glitters) pour John Hammond. Les politiciens de l’État de l’Illinois ont causé davantage de dégâts que le feu, car le patron de l’hippodrome, Richard Duchossois, a été obligé de le fermer pendant deux saisons, en 1998 et 1999. Duchossois se battait contre la concurrence des machines à sous et des casinos flottants. Il a gagné.

Les millions et le savoir-faire. La bataille face à la prolifération des courses millionnaires était mission impossible. C’est grâce à son travail acharné que Mr. D. a contribué au fait que l’Arlington Million garde sa place parmi les grands événements du calendrier hippique international. La France a enregistré un autre succès en 2008 avec Spirit One (Anabaa Blue) pour l’entraînement de Philippe Demercastel et la monte de Ioritz Mendizabal. Vendredi dernier, Richard Duchossois, bien conservé malgré ses 97 ans, était à Saratoga pour recevoir la plaque de membre du Hall of Fame, le panthéon des courses. Luca Cumani a entraîné des chevaux appartenant à Mr. D., comme le très bon Second Set (Alzao), qui avait gagné les Sussex Stakes (Gr1) avec le jeune Lanfranco Dettori en 1991. Il lui a rendu visite pour la dernière fois en 2012 avec Afsare (Dubawi), deuxième de l’Arlington Million, et tout était comme trente ans auparavant : « Je l’avais revu avec beaucoup de plaisir. Ses collaborateurs m’ont dit qu’à 90 ans, il était toujours le même : le premier à arriver au bureau et le dernier à en sortir. Lors des courses il se promenait au milieu des turfistes et leur demandait si tout allait bien et même si les toilettes étaient suffisamment propres. » Un million ne sert à rien, si on n’a pas un Mr. D. pour s’en servir.