Quand est-on certain qu’un étalon est bon ou mauvais ?

Magazine / 24.12.2019

Quand est-on certain qu’un étalon est bon ou mauvais ?

Hubert de Rochambeau a été enseignant-chercheur avant de travailler sur l’amélioration génétique des animaux à l’Inra. Il a aussi dirigé une unité de recherche pendant une décennie. C’est également un passionné de courses et d’élevage. Nous lui avons posé une série de questions concernant la sélection du pur-sang. Un dialogue passionnant qui sera réparti sur plusieurs épisodes.

(Photo : Frankel)

Pour notre deuxième épisode, nous avons posé une double question à Hubert de Rochambeau : « Quelle différence entre un bon et un mauvais étalon ? Combien de descendants faut-il observer pour estimer la valeur d’un étalon ? » Voici sa réponse.

Chaque éleveur a une définition du bon étalon. Je développerai ici le point de vue d’un généticien quantitatif qui cherche à construire des outils utiles aux éleveurs. Avant de définir ce qu’est un bon étalon, il est utile de décrire la façon dont les allocations sont distribuées entre les chevaux ayant couru en plat (illustration 1). Cette répartition favorise énormément les bons chevaux. Presque 30 % des partants ne touchent pas d’allocations ; 20 % touchent moins de 4.500 € ; les 20 % suivants perçoivent entre 4.500 et 15.000 ; les 28 % suivants ont des gains compris entre 15.000 et 60.000 € ; ils sont 4 % à gagner entre 60.000 et 120.000 € ; les 1 % restants sont au-dessus de 120.000 €. Les gains croissent d’une manière exponentielle avec la classe d’un cheval. En conséquence, un éleveur ne cherchera pas à améliorer la performance moyenne d’un lot de produits ; son objectif sera d’avoir un ou plusieurs bons chevaux dans ce lot. Cette observation est spécifique au cheval et elle ne s’applique pas aux autres espèces d’élevage.

Qu’est-ce qu’un bon étalon ? Un bon étalon pour un généticien quantitatif sera un étalon qui produit beaucoup de bons chevaux. Pour les étalons les plus chers, l’objectif sera de produire des gagnants de Groupe ; pour les étalons les moins chers, l’objectif sera de produire des gagnants de courses principales. Pour cela, un bon étalon doit avoir une valeur génétique élevée. Cette valeur estime la valeur que l’étalon transmet à ses descendants ; plus elle est élevée, plus l’étalon produira de bons chevaux.

Il reste maintenant à estimer cette valeur génétique. Dans un précédent article, nous avons vu que nous disposions de trois sources d’information de précision croissante : l’ascendance, les performances et la descendance. Les généticiens quantitatifs ont construit des indices génétiques qui combinent ces trois sources d’information. La méthode s’appelle le Best Linear Unbiased Predictor (BLUP). Les lecteurs qui souhaitent en savoir plus sur ce BLUP peuvent se reporter à l’ouvrage publié par les Haras nationaux en 2008 et intitulé L’Amélioration génétique des équidés, guide pratique. Le BLUP est disponible pour les trotteurs et pour les chevaux de complet ou de saut d’obstacles. Comme il n’est pas disponible pour les pur-sang, notre objectif est d’inventer un indice génétique, moins bon que le BLUP, mais meilleur que tout ce qui existe.

L’Average Earning Index. Le critère le plus simple et le plus facile à trouver est la somme des gains des produits d’un étalon une année donnée. Ce critère présente de nombreux défauts ; il est notamment très sensible au nombre de partants de l’étalon. Un autre critère est le pourcentage de gagnants ou de placés de courses principales ou de courses de Groupe. Ce critère présente tous les défauts statistiques des pourcentages. Par ailleurs, la qualité des courses de Groupe ou des courses principales varie beaucoup d’un pays à l’autre, ce qui réduit la fiabilité de ce pourcentage.

Parmi l’ensemble des informations disponibles sur Internet, j’ai retenu deux critères pour construire un indice génétique. Le premier est l’Average Earning Index (AEI) de JA. Estes et le second est l’indice APEX de Bill Oppenheim (http://billoppenheim.com/).

Le principe de l’AEI est simple. Cet indice compare les gains de la production d’un sire avec ceux de tous les autres chevaux qui courent dans le même pays au même moment. Prenons le cas d’une année où le gain moyen est de 9.805 € et considérons un étalon qui a eu 30 partants pour un gain total de 477.710 €. Dans sa production, le gain moyen par partant est donc de 15.924 € et l’AEI est donc égal à 1,62. Pour un étalon, il est facile de calculer ce critère chaque année et d’estimer ensuite une moyenne. Ce critère cumule donc toute l’information disponible et il tient compte des différences de dotations entre les pays.

La figure 1 présente la distribution des AEI pour un échantillon d’étalons américains. La valeur moyenne est de 0,7. Comme je l’explique dans l’ouvrage Amélioration génétique des équidés, il est nécessaire d’effectuer une transformation pour traiter ces données. J’obtiens à la fin des calculs une valeur qui est fonction de l’AEI et du nombre de partants de l’étalon. J’exprime cette valeur dans l’échelle des Racing Post Ratings avec une moyenne de 65 et un écart type de 25.

L’APEX. L’indice APEX fonctionne selon un autre principe. Je remercie Bill Oppenheim et Emily Plant de m’avoir fourni les données qui m’ont permis de développer ma méthode. Pour chaque étalon et pour chaque classe d’âge (2ans, 3ans, 4ans, 5ans et plus), l’indice APEX calcule le nombre de descendants qui sont dans les 2, 4 ou 8 % de chevaux avec les gains les plus élevés. Ces trois catégories sont nommées A, B et C. Ces trois indices sont très proches et je n’utilise que la catégorie C. Les résultats du premier semestre 2019 viennent de paraître (http://billoppenheim.com/apex/index.php). À titre d’exemple, Acclamation (Royal Applause) a eu 1.611 partants ; 158 produits ont un gain supérieur au gain minimum de la catégorie C. Son indice APEX est donc de 1,23 (158/1.611 = 9,81 ; 9,81/8=1,23). Cet indice prend en compte tous les partants d’un étalon ; il présente l’avantage d’être moins sensible aux valeurs extrêmes que l’AEI. Je normalise ensuite la distribution de cet indice et je l’exprime dans l’échelle des Racing Post Ratings avec une moyenne de 65 et un écart type de 25.

Un exemple sur les étalons européens de 2013 et 2014. Comme les deux indices ont la même distribution, il est possible d’en faire la demi-somme pour obtenir un indice synthétique VG synt. Pour illustrer cet indice, je l’ai appliqué à un échantillon d’étalons entrés au haras en Europe en 2013 et 2014. Ces calculs utilisent les données disponibles à la fin 2018. Le tableau 2 contient les résultats. 

Nom

An haras

Cl Sa

Père

GPP

FoRA

DistMoy

AEI

Total 18

APEX 18

VG synt

Frankel

13

4

Galileo

Danehill

314

1762

3,23

316

2,89

105

Nathaniel

13

4

Galileo

Silver Hawk

346

2168

2,96

328

1,11

89

Camelot

14

4

Montjeu

Kingmambo

531

1886

1,58

237

1,32

82

Intello

14

3

Galileo

Danehill

274

1920

1,28

131

1,53

80

Declaration Of War

14

4

War Front

Rahy

527

1,03

186

1,28

75

Dabirsim

14

3

Hat Trick

Royal Academy

284

1526

0,84

155

0,97

67

Dawn Approach

14

3

New Approach

Phone Trick

542

1580

0,97

156

0,8

65

Power

13

3

Oasis Dream

Inchinor

347

0,97

175

0,64

63

Sepoy

13

3

Elusive Quality

Danehill

642

1450

0,9

277

0,63

62

Bated Breath

13

3

Dansili

Distant View

323

1374

0,84

322

0,7

62

Havana Gold

14

3

Teofilo

Desert Style

212

1420

0,9

168

0,52

61

Campanologist

13

2

Kingmambo

Saddler's Wells

101

2012

1,98

112

1,34

83

Rio De La Plata

13

2

Rahy

Ahmad

123

1700

1,17

131

1,34

77

Mayson

13

2

Invincible Spirit

Pivotal

233

1274

0,98

251

1,39

76

Dragon Pulse

13

2

Kyllachy

Croco Rouge

206

1496

1,01

198

1,2

73

Excelebration

13

2

Exceed And Exel

Indian Ridge

263

1566

0,97

298

0,8

65

Helmet

13

2

Exceed And Exel

Singspiel

263

1568

1,12

282

0,66

65

Maxios

14

2

Monsun

Nureyev

259

1964

0,65

119

0,74

61

Habour Watch

13

2

Acclamation

Woodman

378

1466

0,69

303

0,62

59

Epaulette

14

2

Commands

Singspiel

549

1470

0,78

143

0,44

58

George Vancouver

14

2

Henry The Navigator

Danzig

190

1554

0,61

114

0,44

56

Jukebox Jury

13

2

Montjeu

Kenmare

106

2102

0

123

0,71

46

Casamento

13

1

Shamardal

Always Fair

361

1766

0,97

296

0,8

65

Style Vendome

14

1

Anabaa

Dr Fong

179

1574

0,87

104

0,72

64

Red Jazz

14

1

Johannesbourg

Sword Dance

171

1432

0,73

101

0,62

61

Elzaam

13

1

Redoute Choice

Kingmambo

170

1370

0,74

150

0,67

61

Rajasman

13

1

Linamix

Lammtara

371

1744

0,98

329

0,49

59

Born To Sea

13

1

Invincible Spirit

Miswaki

279

1794

0,59

227

0,61

58

Requinto

13

1

Dansili

Entrepreneur

129

1268

0,63

134

0,56

58

Lethal Force

14

1

Dark Angel

Desert Style

278

1362

0,6

158

0,32

52

Swiss Spirit

14

1

Invincible Spirit

Indian Ridge

246

1246

0,41

141

0,27

46

(Cl SA : prix de la saillie : plus de 20 K€ ; 10 à 20 K€ ; plus de 5 à 10 K€ ; moins de 5 K€ ; FoRA : nombre de foals en âge de courir ; total 18 : nombre de partants utilisés pour calculer l’APEX)

Ces deux sources d’information sont très complémentaires. La comparaison de Frankel (AEI = 3,23 ; APEX = 2,89) et Nathaniel (AEI = 2,96 ; APEX = 1,11). Grâce à Enable, Nathaniel est proche de Frankel sur le premier critère. Le second critère montre que Frankel produit plus de très bons chevaux que Nathaniel. En ajoutant ces deux sources d’information dans une valeur génétique synthétique (VG synt) nous prenons en compte la valeur moyenne des descendants et la capacité à produire des champions. Ce critère nous permet de distinguer plusieurs groupes : les étalons moyens (60-70), les assez bons (70-80), les bons (80-90), les très bons (90-100) et les champions au-delà de 100.

Un survol de ces deux promotions montre qu’il y a un champion, Frankel, quatre bons étalons (Nathaniel, Campanologist, Camelot et Intello), quelques étalons assez bons (Declaration of War, Rio de la Plata, Mayson et Dragon Pulse). Les autres sont moyens. Ce schéma se renouvelle pour chaque promotion ; il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus !

Nous avons classé les étalons en quatre groupes (Cl Sa) selon leur prix de saillie en 2019. Les étalons les plus chers ont les meilleures valeurs génétiques. Les étalons du groupe 3 sont assez décevants. Ils ont une valeur génétique moyenne et un prix de saillie encore élevé.

Il y a de bonnes surprises dans le groupe 2. En plus de Campanologist (Kingmambo) et de Rio de la Plata (Rahy), qui ont été exportés, Mayson (Invincible Spirit) et Dragon Pulse (Kyllachy) présentent un bon rapport qualité/prix. Dans le groupe 1, Style Vendôme (Anabaa) tire bien son épingle du jeu.

Cette valeur génétique fournit une première estimation de la valeur d’un étalon. Elle permet de distinguer les très bons, les bons, les assez bons… Cette analyse doit se faire pour une tranche de prix de saillie. Il est ensuite nécessaire d’affiner l’analyse avec une batterie de critères qualitatifs. Je ne parlerai pas ici du modèle ; Fredrico Tesio recommandait d’aller chaque année voir les étalons qu’il pensait utiliser. Trois critères mesurables méritent d’être étudiés : la précocité, l’équilibre vitesse-tenue et la durabilité des produits d’un étalon. La précocité est difficile à estimer car elle est liée à la classe. La distance moyenne des produits d’un étalon est un bon indicateur de l’équilibre vitesse-tenue. La durabilité est le critère le plus complexe et il n’existe pas de méthodes simples pour l’estimer.

Combien de descendants faut-il observer pour estimer la valeur d’un étalon ? Pour commencer, je soulignerai que les premières informations dont nous disposons sont de nature commerciale et elles traduisent l’accueil que les éleveurs réservent aux étalons. L’évolution du prix de saillie au cours des quatre premières années est très instructive ; on suivra aussi avec attention l’évolution du nombre de juments saillies ou celui du nombre de foals nés chaque année. Après l’enthousiasme des débuts, les éleveurs se détournent de ces étalons qui n’ont pas encore de résultats tangibles. Ces informations vont être complétées par le prix moyen de vente des foals et des yearlings. Il faut bien sûr être attentif au nombre de produits vendus et préférer la médiane à la moyenne. Cet ensemble d’informations commerciales synthétise la perception des éleveurs ; il arrive que ces derniers se trompent, mais ils ont souvent raison !

Les premiers 2ans sont très attendus et ils font l’objet de commentaires très développés. Pour moi, le nombre de 2ans gagnants ou la somme des gains des premiers 2ans ont peu d’intérêt. Ces informations dépendent beaucoup du nombre de foals. Par ailleurs, ces informations traduisent autant la précocité que la classe, transmises par l’étalon. Je me garde donc de tirer des conclusions de cette première année de production.

La génétique quantitative fournit un outil de mesure de la précision de l’estimation de la valeur génétique d’un étalon. Cette précision est fonction du nombre de partants. Personnellement, j’attends d’avoir au moins 100 partants âgés de 3ans ou plus pour porter un premier jugement sur un étalon. J’ai appliqué cette règle aux étalons du tableau 2 et les lecteurs constateront qu’il manque des étalons de la promotion 2014 comme Farhh (Pivotal), Pedro the Great (Henrythenavigator) ou Cityscape (Selkirk). Il faudra attendre une année de plus pour disposer d’une première estimation.

En conclusion, le généticien quantitatif fournit une information synthétique à l’éleveur, qui lui permet de faire un premier tri parmi les étalons possibles. L’éleveur devra ensuite prendre en compte la jument à saillir et intégrer de nombreux paramètres : le pedigree et le modèle de l’étalon, en interaction avec ceux de la poulinière, mais aussi la précocité ou l’équilibre vitesse-tenue des deux partenaires. Nous discuterons certains aspects de ces questions dans de prochains articles.