TRIBUNE LIBRE - 1939, les derniers mots d’un grand élevage

Courses / 22.08.2019

TRIBUNE LIBRE - 1939, les derniers mots d’un grand élevage

Par Yves d’Andigné

« Péniche, Ligne de fond,

Chaudière, Bouillotte, Caldarium,

Bubbles, Cadum, Éponge, Biologie,

La Farina, Vitamine, Veloucrème, Puits, d’Amour, Éclair au Chocolat

Une énumération à la Prévert ? Pas du tout ! Si j’écris Brantôme (Blandford), vous devinez de quoi il s’agit ?

Un grand élevage fit la course dans le peloton de tête en France de 1920 à 1939 et en pris réellement la tête de 1932 à 1938, sous la houlette du baron Édouard de Rothschild.

L’année 1939 est, selon beaucoup d’observateurs, celle de Pharis (Pharos). La lutte Rothschild-Boussac atteint son paroxysme lorsque les courses s’arrêtent le 31 août.

Les 3ans chargés d’illustrer cet élevage ont pour nom : Tricaméron (Bubbles), Transtevere (Bubbles), Genièvre (Bubbles), Iriflé (Bactériophage), Bacchus (Bactériophage), Véronèse (Bubbles), Belle Corisandre et Vieille Maison (Finglas).

Respectant les habitudes, ils alignent les victoires en début de saison :

Bacchus (Bubbles & Treille du Roi, par Sans Souci II) remporte le Prix Greffulhe et le Lupin, Iriflé (Bactériophage & Spring Tide, par Sans Souci II) enlève le Prix Hocquart, Tricaméron (Bubbles &Trie Château, par Bruleur) va en Angleterre gagner les Ormonde Stakes (2.683m),

Accord Parfait (Bubbles & Concorde, par Faucheur) est deuxième du Prix Reiset (3.000m sur le parcours du Grand Prix de Paris) et du Gold Vase à Ascot (3.218m).

Véronèse (Bubbles &Varinka, par Amadis) échoue dans le Prix Daru, Transtevere (Bubbles & Farnèse, par Mime) après une victoire de série, enlève une course à conditions facilement.

Seul le Prix Noailles n’a pas de concurrent Rothschild ; son vainqueur : Pharis, qui y débute.

Arrivent les classiques. Dans le Jockey Club, la course qui échappe à l’écurie depuis 1890, Bacchus, Transtévère et Iriflé s’y alignent. Ils finissent troisième, quatrième et sixième,  dominés par Pharis et Galérien (Monarch).

Dans le Grand Prix de Paris, l’écurie est mieux armée car pourvue de beaucoup de tenue. Bacchus, Transtévère et Tricaméron sont au départ. À 200m du poteau, Pharis est enfermé. Tricaméron s’est détaché et va pour l’emporter "à coup sûr", mais Pharis se dégage in extremis et "bat le record des 100 derniers mètres" dépassant le malheureux Tricaméron.

Huit jours après, Genièvre (Bubbles & Sweet Gin, par St Just) et Accord Parfait disputent le Grand Prix de Saint-Cloud contre les chevaux d’âge : Canot (Nino), deuxième de Nearco dans le Grand Prix de Paris 1938, Goya (Tourbillon), vainqueur du Prix Ganay, et Féérie (Massine), deuxième du Diane 1938. Genièvre l’emporte et Accord Parfait prend la troisième place, soulignant la valeur de cette génération de 3ans et celle de l’écurie Rothschild.

Une écurie contre un crack ! Le meeting de Deauville ne change pas grand-chose au classement. Des espoirs apparaissent des deux côtés : les filles de la première production de Brantôme pour Rothschild, Djebel (Tourbillon) chez Boussac :

Alix (Brantôme & Honey Sweet, par Kircubbin) gagne les Windsor Castle Stakes en Grande-Bretagne, Montagnana (Brantôme & Mauretania, par Tetratema) fait courir Furane (Château Bouscaut) qui gagne ensuite le Morny.

L’arrêt du 31 août empêche la campagne d’automne (Royal-Oak, Vermeille, Arc de Triomphe et les tournois de 2ans) et la confrontation Pharis vs Blue Peter (Fairway) tant attendue par les sportsmen !  Blue Peter a gagné les 2.000 Guinées, le Derby et les Eclipse Stakes : un crack !

Impossible pour l’écurie Rothschild, et ses représentants de classe, de conserver sa couronne.

Un sort funeste l’attend hélas ! Tout cet élevage sera enlevé par les nazis en 1940 pour des motifs inacceptables.

Cet élevage organisait son développement autour d’une lignée originale d’étalons élevés partant de Heaume (1887, Hermit & Bella, par Breadalbane) acheté in utero, d’où Le Roi Soleil (Heaume), Sans Souci II (Le Roi Soleil), La Farina (Sans Souci II), Bubbles (La Farina) et Ocarina (Bubbles). Il l’alimentait en poulinières achetées en Angleterre et envoyait en retour ses poulinières indigènes à la saillie de grands étalons anglais, d’où Brantôme. Une façon de faire des cracks à mi-chemin de celles employées par Federico Tesio et Marcel Boussac.

Son objectif : le Grand Prix de Paris (3ans, 3.000m), course la plus importante de l’époque et la mieux dotée. Sans Souci II et Crudité (Sans Souci II) s’y illustrèrent, La Farina échouant de peu contre Sardanapale. Il engrangea de nombreux Prix Royal-Oak, revanche du Grand Prix de Paris, et deux fois l’Arc (Brantôme, Éclair au Chocolat).

Que dire de la qualité des pouliches concrétisée par cinq Prix de Diane (Quenouille, Flowershop, Perruche Bleue, Vendange, Péniche) ! Cet élevage disposait de magnifiques lignées femelles. Certaines reviendront d’Allemagne, dont Montagnana (Brantôme), exceptionnelle poulinière qui mit au monde Violoncelle (Cranach) 1946, Ocarina (Bubbles) en 1947, Guersant (Bubbles) en 1949, Flute Enchantée (Cranach) en 1950. Assurant avec d’autres le renouveau d’après-guerre, en particulier en cette année 1950 où Violoncelle, Ocarina, Vieux Manoir (Brantôme) et Alizier (Téléférique) vont rendre à l’écurie Rothschild la première place pour les gains en France, seulement devancée par l’écurie Boussac forte de ses performances en Angleterre. Sa refloraison pour le "baron Guy" n’allait pas tarder ! »