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Jour de Galop

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TRIBUNE LIBRE - Le monde change

Courses / 25.08.2019

TRIBUNE LIBRE - Le monde change

Par François Forcioli-Conti

« Dans cette période électorale, on voit fleurir des inventaires à la Prévert dont les "y-a-qu’à" et les "faut-que" sont les éléments de base d’un génome pouvant se recomposer à l’infini (cf. le communiqué commun Syndicat des propriétaires/Equistratis). Mais des "pourquoi" ? Et des "comment" ? Point ! La panne d’imagination et de projet est totale.

N’étant candidat à rien, l’auteur de ces lignes peut, au risque d’en froisser certains, former quelques suggestions en forme de point d'interrogation.

Il y a près de 3.000 ans que les chevaux, élevés pour la guerre et les travaux, sont aussi les compagnons de jeu des hommes. Les Hellénistes nous content l’importance des courses de chevaux, non seulement pour la victoire d’une épreuve olympique, mais pour le prestige dans la Cité qu’elle conférait au propriétaire de l’écurie couronnée des lauriers du succès (cf. Alcibiade ou les dangers de l’ambition, par Jacqueline de Romilly, aux éditions de Fallois, 1995)

Dans leur forme moderne, les courses furent l’expression de la domination d’une classe sociale, l’aristocratie, qui, malgré les vicissitudes de l’Histoire et ses tumultes, demeura jusqu’à peu le modèle d’inspiration de la grande et moyenne bourgeoisie, fut-ce sous son appellation modernisée de Méritocratie.

Accéder au monde des courses était symbole de réussite, voire de promotion sociale. Les plus modestes eux-mêmes, par le montant de leur pari, s’agrégeaient, l’espace d’un instant, à ce monde auquel ils aspiraient tout en le détestant....

La passion des chevaux proprement dite n’animait sans doute pas davantage la majorité des spectateurs que la passion du football n’enthousiasme tous ceux qui se pressent dans les espaces V.I.P. des stades. Mais aujourd’hui, il faut être dans leurs loges, comme hier il fallait être vu dans les tribunes réservées des grands hippodromes. C’était le signe d'appartenance à une classe, sinon à une caste.

Lutter contre l’extraordinaire popularité du foot est impossible, mais on ne peut qu’être perplexe devant le désintérêt du public à l’égard du spectacle des courses.

Bien sûr, on peut accuser l’Institution elle-même de n’avoir pas anticipé les conséquences de cette désaffection, voire d’y avoir contribué par nombre de décisions qui ont conduit progressivement les courses à n’être plus qu’une annexe de la Française des Jeux.

Bien sûr, la France n’est plus la "démocratie paysanne" décrite par Alfred Sauvy. Le cheval n’est plus une expérience quotidienne ou familiale.

Mais l’essentiel n’est sans doute pas là et doit être recherché dans les changements sociaux qui ont induit l’émergence de valeurs nouvelles, sans que les courses ne cherchent à modifier leur modèle.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, il faut bien l’admettre, le modèle aristocratique ne fait plus rêver la société française, et pas seulement dans les courses.

Pour tenter de dépasser la crise actuelle, l’Institution doit procéder à une sorte de révolution et s’interroger sur les aspirations de nos contemporains. Il n’est pas question ici de se livrer à une analyse sociologique dont l’auteur de ce modeste propos serait bien incapable, mais de mettre sur la table quelques idées pour les livrer à la réflexion de chacun et animer le débat.

Quelles sont les valeurs montantes de la société moderne ?

- Le sport, et plus particulièrement le spectacle sportif, en sont désormais un pilier. Or, les courses, qui sont parmi les sports les plus anciens, se sont ingéniées à gommer jusqu’à la trame leur connotation sportive. Il faut, lorsque les sports équestres sont la troisième Fédération sportive française et la première féminine, retrouver cette perspective essentielle. Une observation : les sportifs, ce sont les joueurs du PSG, pas les financiers qataris. Ne nous trompons pas sur ceux qu’il faut mettre en devanture.

- Une autre valeur forte de la société contemporaine est, et le sera demain plus encore, l’écologie, qui s accompagne d’une transformation radicale du rapport à la nature et à l’animal. Les courses permettent la sauvegarde d'espaces verts au cœur des villes et assurent celle du cheval qui, sans elles, disparaîtrait purement et simplement de la surface du globe. Elles contribuent à la biodiversité des espèces familières qui peuplent nos champs de courses et l’élevage entretient nos campagnes. Pourtant, notre image est mauvaise et les médias ne nous aident guère. Ayons l’intelligence de mettre en exergue et valoriser nos atouts, fut-ce au prix de la modification de certains comportements ou traditions que ne comprennent plus que les seuls "initiés".

- La solidarité apparaît également comme une valeur émergente qui pourrait guider l’action de nos dirigeants. Dans une société par bien des aspects très individualiste, la nécessité de se retrouver sur des aspirations et des sentiments communs se ressent de manière diffuse mais forte. La sympathie longtemps manifestée à l’égard du mouvement des "gilets jaunes" en témoigne.

Si nous voulons survivre, sortons de "l’entre-soi". La sauvegarde des intérêts des socioprofessionnels est nécessaire à la survie des courses, mais ne peut être un objectif en soi. Pas plus que l’intérêt porté au théâtre ne se confond avec le patrimoine des comédiens. Les Sociétés de courses ne sont pas des syndicats professionnels. Elles ont une cause à défendre plus que des intérêts à protéger. De ce point de vue, attacher de manière structurée l’image des courses à une/des causes d’intérêt général pourrait contribuer à l’évolution de leur perception par le grand public. Monsieur Chamarty, dans un récent point de vue paru dans Paris Turf, y énonçait d’excellentes propositions.

- Enfin, mais la liste n’est pas close, le goût pour la chose culturelle au sens le plus large du terme existe et se renforce auprès d un public qui va en s’élargissant. Le succès indiscutable du loto du patrimoine en témoigne. Notre sport est à l’évidence porteur de références de cet ordre, que ce soit dans l’Histoire ou dans les arts. Cessons d’en réduire l’image à celle de l’exploitation d’animaux dans un objectif simplement ludique et mercantile.

Et le jeu d’argent dans tout cela direz-vous !

On répondra que le jeu est un sous produit des courses et que si nous redonnons à la société française le goût des courses de chevaux, le jeu suivra nécessairement.

Mais ayons en tête que l’on ne joue que sur ce que l’on aime.

Et "qu’il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va" (Sénèque). »