Et au milieu coule une rivière…

Courses / 27.09.2019

Et au milieu coule une rivière…

Par Christopher Galmiche

La rivière du huit a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines. Et pour cause, c’est un sujet aussi important que le gazon de ParisLongchamp en 2018. En effet, dans les deux cas, il est question de sécurité et de régularité des courses. L’obstacle, dans sa version ancienne, entraînait de nombreuses chutes, souvent graves, bien plus que la rivière des tribunes ou le rail-ditch… La rivière du huit a donc été modifiée, après concertation, au premier semestre, pour la rendre plus juste. Si, dans un premier temps, les changements ont semblé bénéfiques, de nouvelles chutes sont intervenues lors de la première réunion du second semestre, le 3 septembre. France Galop a rapidement communiqué sur le sujet en ces termes : « Le président des jockeys d’obstacle et les entraîneurs membres du Conseil de l’obstacle et de la commission technique ont été consultés. Il a été décidé de sécuriser l’obstacle en comblant la rivière avec un gravier d’une épaisseur de 20 cm qui sera recouvert d’un sable fibré vert sur 25 à 30 cm d’épaisseur. » Les travaux ont été réalisés à la mi-septembre et les chevaux ont passé la rivière du huit, désormais surnommée la Plage d’Auteuil, lors de la réunion du 17 septembre. Il n’y a pas eu d’incidents sur ce nouvel obstacle, forcément moins piégeux que la version initiale, lors de cette réunion. Mais il y en a eu un dans le Prix Kargal, le 23 septembre, Abalya (Gémix) se blessant mortellement peu après la réception.

Une question de vitesse ? Il est vrai que l’obstacle, bien que changé, conserve son profil en descente. Les chevaux arrivent donc vite dessus. Il faudrait procéder comme à Pau, où l’on a cassé la vitesse à laquelle les chevaux arrivaient sur les fromages par un fence… Le débat n’est pas fini puisque le Conseil de l’obstacle se réunit le 30 septembre et évoquera notamment le cas de cette Plage d’Auteuil.

Certains souhaitaient garder la rivière du huit, qui fait partie du "patrimoine" d’Auteuil, même si elle n’est en rien mythique comme le rail-ditch ou la rivière des tribunes. D’ailleurs, Ruby Walsh avait confié, en comparaison avec l’Angleterre et l’Irlande, que, s’il faut avoir une rivière, autant qu’elle soit grande et impressionnante et non pas minuscule comme outre-Manche. Mais il y avait d’autres raisons en faveur de la conservation de la rivière du huit, comme le fait que les 3ans n’auront plus de rivière à sauter dans les préparatoires au Prix Congress (Gr2) avant la grande échéance et ils découvriront ce type d’obstacle avec celle des tribunes… D’un autre côté, faut-il garder la rivière du huit, qui occasionnait de nombreux accidents devant les tribunes ? Toutes les professions liées aux animaux ou presque sont menacées par des groupes extrémistes qui veulent l’abolition de l’"exploitation" animale. Dans le monde du cheval, tout le monde est en danger, que ce soit dans les sports équestres (cf. les deux militants qui ont interrompu le CSO de Rotterdam) ou dans les courses, d’autant que le grand public ne fait pas la différence entre les disciplines. Nous sommes tous dans le même bateau ! Si nous ne voulons pas nous faire taper sur les doigts et subir, il faut prendre les devants pour sécuriser au maximum ce qui peut l’être.

Au sujet de cette rivière et de son remplacement, nous avons interviewé un panel divers pour avoir son avis. Mais le débat est ouvert et vous pouvez nous faire part de vos remarques, que nous publierons, en nous les envoyant à cette adresse : cg@jourdegalop.com.

François Nicolle, entraîneur tête de liste en obstacle en 2018

« Sur la rivière du huit, il y avait beaucoup de fautes, même les vieux, mêmes les bons en faisaient. Il y a sûrement des choses qui ne leur plaisaient pas. J’ai sauté la rivière du huit il y a 130 ans (rires) ! Lorsqu’on arrive dessus, les chevaux voient une haie et, quand ils arrivent dans la dernière foulée, ils voient l’eau. Soit ils mettent la puissance soit ils se trompent en laissant l’arrière-main. Sur une rivière, si la haie n’est pas suffisamment grosse, les chevaux se négligent. Mais cela fait des années qu’elle existe. Je ne suis pas contre le fait qu’ils la suppriment parce que, par les temps qui courent, les accidents devant les tribunes, ça n’est pas bon. Personnellement, je suis partisan de faire un fence anglais. Comme nos amis anglais viennent nous voir de plus en plus souvent… Je suis d’accord pour un fence, mais pas un obstacle plat. »

Alain Peltier, président de la société des courses du Lion-d’Angers et de la Crystal Cup

« Au Lion, nous avions primitivement un fence qui, à plusieurs reprises, a causé des soucis. Nous l’avons modifié plusieurs fois, revoyant le galbe, la barre d’appel… Nous avons essayé toutes sortes de choses et jamais nous ne trouvions de solutions satisfaisantes. Il y a deux ans, il y a eu plusieurs chutes pour les mêmes raisons. Très souvent, malheureusement, ces chutes se sont soldées par des blessures sérieuses, notamment au niveau de l’épaule chez les chevaux. Avec le concours de Paris, de David Aelion et de Stéphane Kalley, la solution a été trouvée. Ils nous ont proposé de supprimer le vieux fence et de le remplacer par un fence synthétique identique à celui de Toulouse. Nous avons accepté bien sûr. Nous avons mis en place cet obstacle l’hiver dernier. Il a été sauté dès le début de la saison et, de toute l’année, nous n’avons pas eu à déplorer de chutes. Nous étions sceptiques mais nous avons été obligés de constater que la mise en place de ce fence irlandais synthétique était la bonne solution. Il se prend facilement. Tout le monde était partisan de cette solution. L’essentiel était bien sûr la sécurité et que l’obstacle se passe facilement, notamment par les jeunes chevaux, ce qui est le cas. »

Nicolas de Lageneste, éleveur, propriétaire, entraîneur et président du Comité régional Est-Centre-Est

« Il n’y a pas de fautes lorsque l’on passe la rivière du huit en début de parcours sur les 4.400m parce que les chevaux ne vont pas très vite. Par contre, il y a toujours des fautes sur le parcours de 3.700m car ils finissent sur cette diagonale. Ils vont très vite parce qu’il y a trop de portion plate et c’est là que les chevaux avancent pour la fin de course. La rivière du huit est un obstacle qui n’est pas assez conséquent et ils le prennent avec trop de vitesse. Elle est située devant les tribunes et il faut arrêter d’avoir des chutes souvent graves sur cet obstacle pour le public. Les chevaux se font vraiment mal en s’écrasant à cet obstacle. Je suis partisan de mettre un gros fence. Il n’y en a pas à Auteuil, mais il y en a partout, sur tous les hippodromes. Cela serait une nouveauté intéressante car c’est un obstacle universel. Ce sont des obstacles qui se prennent très bien. Les chevaux les voient bien, ils ont le temps de se préparer et les passent toujours dans la bonne foulée. Il y en a un à Compiègne qui est très bien. Pourtant, il est dans le virage, les chevaux ne le voient pas en avance, mais il se passe toujours bien. »

Du côté des jockeys ? Nous avons résumé ainsi les remarques des jockeys avec lesquels nous avons pu échanger sur l’ancienne rivière du huit et la nouvelle solution proposée par France Galop, dans l’attente d’un choix définitif : « Des améliorations avaient été faites sur la rivière du huit. Deux traits blancs avaient été peints sur la haie pour que les chevaux se redressent. Mais le problème avec cet obstacle était la vitesse avec laquelle on arrivait dessus alors qu’il est dans une descente. La solution provisoire est très bien. On va clairement éviter les problèmes avant de décider de ce qui sera fait avec cet obstacle durant l’hiver. »

Félix de Giles a l’expérience des courses françaises mais aussi anglaises. Au moment où la rivière du huit a fait parler d’elle, en juin, il avait fait part de son expérience des rivières outre-Manche en ajoutant une photo à son commentaire sur Twitter. En Angleterre, les nouvelles rivières ont bien aidé à réduire les blessures car « il n’y a pas de contrebas ». Elles sont moins impressionnantes, mais conservent la vocation éducative d’une petite rivière, notamment pour les jeunes chevaux. Le jockey franco-britannique nous a dit au sujet de la rivière du huit : « J’ai toujours trouvé que c’était dur pour les chevaux d’apprendre comment la passer, car ils ne peuvent pas être dressés le matin pour un obstacle comme ça. À l’entraînement, ils ont seulement appris à traverser les obstacles verts et toujours sans contrebas derrière. En Angleterre, il existe la même chose, sauf que c’est beaucoup moins spectaculaire. Du coup, je pense que c’était plus facile pour les Anglais de changer leurs rivières, sans trop perdre le côté sportif et spectaculaire. Il y a plusieurs endroits où ils ont remplacé l’eau par un tapis bleu, et ils ont enlevé le contrebas. Cela a presque complètement évité les mêmes problèmes qu’on a souvent vus en France et qui existaient là-bas. Pour moi, le problème vient seulement du contrebas, ça n’a rien à voir avec l’appel de l’obstacle ni avec l’eau. Je pense qu’il y aurait peut-être une solution en élevant significativement le contrebas avec une rivière peu profonde. De cette manière, on peut garder le spectacle de la rivière du huit. Ça existe à Waregem, où les chevaux peuvent atterrir dans l’eau sans problème. C’est très positif de voir que, après avoir repéré un problème, France Galop a bien réagi. C’est grâce à ça que le sport s’améliore ! »