Kamel Chehboub : « Nous essayons d’acheter "malin" plutôt qu’à la mode, et ça nous a toujours réussi »

Courses / 02.09.2019

Kamel Chehboub : « Nous essayons d’acheter "malin" plutôt qu’à la mode, et ça nous a toujours réussi »

Par Alice Baudrelle

Dimanche, à ParisLongchamp, Kenway a laissé une impression folle en triomphant de toute une classe dans le Prix La Rochette (Gr3). Le 2ans a mis à l’honneur la casaque du haras de La Gousserie, l’entité de Kamel et Bouzid Chehboub.

Jour de Galop. – Cela faisait 11 ans que les couleurs du haras de La Gousserie, qui sont un mélange des vôtres et de celles de votre frère Bouzid, n’avaient pas brillé au niveau Groupe. La dernière fois, c’était avec Spirit One dans l’Arlington Million (Gr1), en 2008. Au lendemain de cette victoire à ParisLongchamp, quel est votre ressenti ?

Kamel Chehboub. – C’est toujours dur de trouver des bons chevaux. Quand on a la chance d’en toucher un, ça reste des émotions à part ! On se met toujours à rêver… Kenway est un poulain que nous estimons depuis le mois de février. Il montrait de belles choses le matin et il les a confirmées l’après-midi, mais au début, il lui manquait un petit quelque chose. Il a pris de la maturité au fil des courses, même s’il en manque encore. Il a gagné sa Listed et son Groupe sans un coup de cravache, ce qui est de bon augure pour l’avenir.

Qu’est-ce qui vous avait incité à acheter Kenway à Arqana ?

Physiquement, il était joli. Et puis, des poulains dont la mère est gagnante de Groupe et placée de Gr1, cela ne court pas les rues ! En tant que nouvel étalon, Galiway (Galileo) rebutait un peu les acheteurs. C’était également le cas d’Anabaa Blue (Anabaa), dont personne ne voulait, mais il nous a quand même donné Spirit One ! Même si nous avons quelques moyens, nous n’avons pas ceux de Coolmore ou de Godolphin pour acheter des pedigrees exceptionnels. Nous essayons d’acheter "malin" plutôt qu’à la mode, et cela nous a toujours réussi.

Kenway est un très beau cheval, issu d’une mère gagnante de Gr3 et placée de Gr1. Il est sur le point de se forger un palmarès solide, d’autant qu’il fera partie des favoris du prochain Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1). Vous avez forcément dû penser à une hypothétique carrière d’étalon…

Oui, bien sûr. Nous avons été forcément chagrinés par la mort de Spirit One suite à sa cinquième saison de monte, alors qu’il commençait à produire de vrais chevaux de course. Nous avons un défaut qui consiste à vendre très peu de chevaux ; nous sommes toujours en train de chercher les bons chevaux, et quand on les a, on a du mal à s’en séparer ! Pour nous, les courses ne sont que du plaisir. Nous pouvons nous permettre de ne pas vendre, et je pense qu’on ne vendra pas Kenway !

Spirit One tenait 2.000m, ce qui n’est probablement pas le cas de Kenway. Pensez-vous néanmoins que ces deux chevaux présentent des similitudes ?

Oui, en effet. Kenway a une grande action similaire à celle de Spirit One : comme lui, il envoie très loin les antérieurs. Spirit One n’avait pas de pointe de vitesse, mais il avait une grande amplitude. Ils ont également en commun d’être bons à 2ans et d’avoir commencé leur carrière de la même façon, en se cherchant un peu. Nous avons perdu le Critérium International (Gr1) avec Spirit One alors qu’il en avait la pointure. Il a été battu uniquement par le fait qu’il n’avait jamais reçu un coup de cravache auparavant en course. Il n’avait jamais eu à lutter, et ce jour-là, il n’a été battu que d’une tête par Mount Nelson (Rock of Gibraltar). Je ne sais pas si Kenway a le niveau de Spirit One, mais il prend la même trajectoire que lui !

Paul Nataf était présent hier à ParisLongchamp avec vous. Quel rôle joue-t-il dans votre réussite ?

C’est Paul qui nous avait aidés à acheter Kenway. Nous travaillons avec lui pratiquement depuis le début, c’est-à-dire depuis une quinzaine d’années. Il valide nos choix et les conforte par ses expertises. Aux ventes, il voit tous les chevaux. Ensuite, nous nous consultons avant de prendre une décision. Paul nous a aussi acheté Phocéene (Olympic Glory), notamment.

Justement, que devient-elle ?

Phocéene est en sortie provisoire depuis le 25 août. Avec mon frère et ma fille, nous sommes en train de réfléchir à l’idée de mettre un terme à sa carrière de course pour en faire une poulinière. Elle a un papier solide et nous réfléchissons actuellement à des étalons à la mode qui pourraient lui convenir.

Depuis combien de temps avez-vous des chevaux chez Frédéric Rossi ?

Nous travaillons avec lui depuis que son association avec Jean-Claude Seroul a pris fin. Nous avons constamment été en bons termes, mais Frédéric avait beaucoup de travail à l’époque. Nous avons toujours pensé travailler ensemble, mais il a fallu que l’occasion se présente. Aujourd’hui, il a la moitié de notre effectif à l’entraînement et je suis très content de notre collaboration.

Pourquoi avez-vous décidé d’acheter un haras avec votre frère, il y a quelques années ?

Cela fait plus d’une vingtaine d’années que mon frère et moi avons des chevaux ensemble. Nous avons toujours été associés. Il y a sept ans, nous avons acheté notre propre haras car Bertrand Gouin, qui hébergeait nos poulinières au haras de Lonray, connaissait des difficultés. Il nous avait fallu trouver rapidement une structure avec une piste, car nous voulions aussi y faire du préentraînement, et nous avons choisi ce haras en Mayenne qui était prêt à l’emploi. C’est Akim Bouchiki qui gère la structure, où nous avons une vingtaine de poulinières. Nous achetons des juments pour les faire courir avant de les garder à l’élevage.

Comment choisissez-vous vos croisements ?

Ma fille, Pauline, s’occupe des croisements depuis trois ou quatre ans et nous essayons de tomber d’accord. Nous avons très peu d’origines prestigieuses, mais nous faisons avec ce que nous avons, en choisissant en priorité des étalons français. Le parc des sires français s’est vraiment amélioré. De temps en temps, nous envoyons une à deux juments par an à l’étranger, en Angleterre ou en Irlande.

Avez-vous gardé une descendante de Lavayssière, qui est décédée en 2016 ?

Oui, une seule ! Sur dix produits, Lavayssière ne m’a donné qu’une seule femelle. Il s’agit de Spirit of Queen (Galileo), qui ne produit elle aussi que des mâles ! Son premier produit, Salut Lionel (Air Chief Marshal), est un cheval utile qui a gagné cinq courses. On attend avec impatience qu’elle produise un vrai bon cheval !

Vous exploitez quasiment tous vos élèves. Pour quelle raison ?

Nous inscrivons très peu nos chevaux aux ventes, car nous les élevons pour les voir courir. Nous avons toujours eu de la chance, mais nous avons aussi fait ce qu’il fallait. Quand vous tombez sur une poulinière comme Lavayssière, qui vous donne cinq produits black types sur dix dont un gagnant de Gr1, ça facilite les choses !

Vos chevaux sont répartis chez divers entraîneurs, qui sont tous installés à Marseille. Pourquoi ce choix ?

Nous avons eu beaucoup de chevaux à l’entraînement à Paris pendant longtemps, mais rien ne vaut le plaisir de les voir le samedi matin à Calas… De plus, le centre d’entraînement a été rénové depuis trois ans et on a vu qu’on pouvait y entraîner de très bons chevaux. Les pistes et les installations sont top ! Le plaisir du propriétaire, c’est de voir ses chevaux le matin. Un jour, nous aurons de nouveau des chevaux à Paris, mais la majorité d’entre eux sera basée dans le Sud-Est car nous voulons les voir le plus souvent possible.

Quelle est votre analyse sur la montée en puissance des Marseillais dans les épreuves parisiennes ?

On voit ce qui se passe lorsque les Marseillais gagnent des courses ; on dit que leurs chevaux sont dopés ! Ce n’est que de la jalousie. Les chevaux marseillais sont achetés au même endroit que les autres, et le centre d’entraînement de Calas fait partie des centres les mieux composés. Les propriétaires marseillais investissent fortement depuis six ou sept ans et ont davantage de moyens qu’auparavant, même si nous n’avons pas accès aux top prices des ventes. Mais la moyenne gamme peut sortir de bons chevaux, comme le prouve Kenway, que nous avions acheté 56.000 € à Arqana. La qualité à Marseille est de plus en plus élevée et le centre répond à toutes les attentes. Toutes ces spéculations à propos des résultats marseillais sont déplorables.

À quel point êtes-vous impliqué dans la politique des courses ? Quelles sont les mesures principales que vous pourriez suggérer ?

Je suis président des éleveurs du Sud-Est, et je fais partie du Bureau du Syndicat des propriétaires. Je fais également partie de la société hippique de Marseille. Nous avons besoin de tous les bénévoles pour essayer de faire avancer le système, même s’il est en difficulté. Je pense que France Galop doit prendre un virage très important pour être vraiment considéré comme une entreprise, et ne pas être géré par des personnes cooptées. Nous sommes en difficulté et il faut que la gestion change totalement. Nous ne pouvons pas rester avec le même système de gouvernance. Nous sommes tous à la recherche du nouveau Lagardère !

Pauline Chehboub, la relève

Pauline Chehboub, 25 ans, est la fille de Kamel Chehboub. Très impliquée dans les courses, elle est souvent présente sur les hippodromes et a d’ailleurs assisté à la victoire de Kenway, ce dimanche à ParisLongchamp. La jeune femme nous a expliqué : « Au sein du haras de La Gousserie, mon rôle est de m’occuper de la communication, mais avant tout de l’administratif et de la comptabilité. Il y a beaucoup de facturation à contrôler, sans compter les chevaux à répertorier, le suivi des poulinières, les nominations, les croisements… Depuis que je suis toute petite, je monte à cheval. J’ai notamment fait du CSO à haut niveau. J’ai toujours aimé les chevaux en général, et lorsque j’étais petite, j’accompagnais mon père à Calas le samedi matin. Lorsque j’ai vendu mes chevaux de CSO, je me suis tournée tout naturellement vers les courses et mon intérêt n’a fait que grandir. Cela fait désormais cinq ans que je travaille avec mon père et mon oncle. À l’avenir, je ne pense pas devenir entraîneur, mais pourquoi ne pas me tourner vers le courtage. En attendant, j’ai pris mes couleurs cette année et je me fais plaisir ! »

Au printemps, Pauline avait lancé une pétition sur les réseaux sociaux contre une éventuelle fermeture de l’hippodrome de Marseille-Borély. Nous lui avons demandé où en est le dossier : « Très peu de temps après la pétition, les médias spécialisés s’y sont intéressés. Récemment, cela s’est un peu essoufflé mas c’était prévisible. Le combat n’est pas fini et tout va être mis en œuvre afin de sauver l’hippodrome. Je pense qu’à l’avenir, il y aura des rencontres avec des candidats à la mairie de Marseille. Je crois très fort en la survie du champ de courses ! »