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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

L’incroyable histoire de l’un des meilleurs 2ans français

Élevage / 10.09.2019

L’incroyable histoire de l’un des meilleurs 2ans français

Il est actuellement l’un des quatre 2ans français les plus riches. Et il va courir le Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) dans quelques semaines. Son nom ? Helter Skelter ! Laurent Jamault, son éleveur, nous a dévoilé les coulisses de l’incroyable histoire de sa conception.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. – Quels ont été vos débuts dans le milieu du cheval ?

Laurent Jamault. – Bien que d’origine normande, j’ai grandi en région parisienne. Je ne suis pas vraiment issu du sérail. Mon grand-père était dans la cavalerie et nous avons quelques photos où il montait au concours de Berlin. J’imagine que ces images m’ont marqué. J’ai appris à monter à cheval lorsque j’étais enfant et j’ai pratiqué les sports équestres pendant une dizaine d’années. Cela me passionnait. Très vite, j’ai eu envie d’avoir une propriété et un élevage. Et dès que j’en ai eu les moyens, j’ai réalisé ce rêve d’enfance. Mais dans un premier temps, j’ai repris une affaire de mes parents qui tenaient une boutique de fournitures de beaux-arts et d’encadrement. Avec le temps, un atelier de dorure et d’encadrement sont venus s’y ajouter. Et progressivement nous avons lancé une galerie d’art. Puis une deuxième. Finalement, nous avons fini par nous consacrer au négoce de tableaux et d’œuvres, à Paris et à Versailles. Nous avons par la suite aussi eu deux galeries sur l’île de Ré. J’ai arrêté il y a quelques années déjà. Un de mes fils exerce toujours dans cet univers. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de personnes du milieu des arts s’intéressent aux chevaux. La démarche du commerce des tableaux passe aussi par une longue période de recherche. Et c’est l’amour des belles choses. Les liens sont nombreux. Ce sont deux milieux où l’on est amené à faire des rencontres passionnantes.

Quand et comment avez-vous commencé à élever ?

J’ai commencé par élever des chevaux de sports équestres. Et j’ai eu ma première poulinière, en tant qu’éleveur sans sol, alors que j’avais à peine une vingtaine d’années. Mais cela ne s’est pas très bien passé. Elle s’est accidentée et faute de moyens, j’ai arrêté d’élever pendant un long moment. Ce n’est que bien plus tard, par l’intermédiaire de Gérard Marragou – qui connaissait mon attirance pour les anglo-arabes –, que j’ai acheté Dime du Bost (Le Gregol). Uniquement pour son papier, sans même la voir. Sa fille, Gaia of Ultan (Ultan), fut très une bonne jument sur 1,35m/1,40m (ISO 144). Cette dernière m’a donné Punch de l’Esques (Hermes d’Authieux), médaillé de bronze par équipe aux championnats d'Europe de Malmö et qui était encore la semaine dernière avec l’équipe de France de concours complet à Luhmühlen. Il est âgé de 16ans. Gaia of Ultan est par ailleurs la mère de Cestuy la de l'Esques (King Size), lauréat de CCI3* cette année et elle est la deuxième mère de Tosca de l'Esques (Cardento) qui est performante dans les 1,60m aux États-Unis [le plus haut niveau de compétition en CSO, ndlr]. Elle tourne sous couleurs brésiliennes. J’ai aussi élevé King Size (Osier du Maury), notamment le père de Cestuy la de l'Esques. Doué en compétition, il s’est révélé un bon étalon et a été exporté.

Où êtes-vous installé ?

Après un certain nombre d’années en tant qu’éleveur sans sol, j’ai voulu m’installer, avoir mon haras et faire les choses à ma manière. Je suis assez méticuleux et j’aime bien faire les choses à mon idée. C’est ainsi que nous avons créé notre élevage à Saint-Martin-de-Blagny (14). Nous avons nommé l’entité haras de l’Esques, en reprenant le nom de la rivière qui traverse la propriété. Je ne regrette pas d’avoir choisi le Calvados pour notre installation. Autour de nous, nous avons beaucoup de professionnels compétents (vétérinaire, maréchal-ferrant…) et c’est une région où la densité de chevaux permet de faire venir des clients. Nous essayons de fonctionner de manière professionnelle, avec un salarié. J’ai mis beaucoup de temps à trouver une personne de confiance. Nous avons entre 25 et 30 chevaux sur le haras. Et à présent, nous vivons presque en permanence ici, en Normandie.

Dans quel contexte avez-vous décidé d’élever des chevaux de course ?

Le haras de Bernesq n’est pas très loin de chez nous. Et une personne est venue travailler chez nous après avoir œuvré au sein de cette structure. Cet homme m’a expliqué les avantages de l’élevage de galopeurs. Un peu plus tard, j’ai rencontré le journaliste hippique Albert Aelion sur l’île de Ré. Par son intermédiaire, j’ai fait la connaissance de la famille Nicot, puis de Gilles Chaignon. Ce dernier avait trop de juments et j’ai récupéré deux poulinières en provenance de son élevage. Notre premier galopeur a couru en 2011. J’ai découvert un monde plus structuré, plus professionnel. En tant que chef d’entreprise, forcément, cela interpelle. La reconnaissance de l’éleveur y est incomparable avec celle que l’on connaît dans le monde des sports équestres. Il y a les primes bien sûr, mais ce n’est pas que cela. Un cheval comme Punch de l’Esques a couru un certain nombre de grandes échéances comme les championnats du monde ou deux fois ceux d’Europe. Et la récompense se limite à quelques messages amicaux. Dans les courses, tout va plus vite. Helter Skelter m’a ouvert des portes. Les gens suivent tous les résultats de très près et reconnaissent le travail des éleveurs.   

Nous avons pris la décision de passer aux courses il y a quelque temps déjà. Tous mes chevaux de sport sont donc à vendre ! Nous avons six poulinières pour les courses, quatre à vocation obstacle – notamment deux petites-filles de Poliglote (Sadler’s Wells) – et deux pour le plat. Il y a Winna Chope mais aussi Folle de Toi Esqua (Literato), une pouliche qui avait bien gagné son maiden à 3ans, à Chantilly, en début de saison.

Comment la mère d’Helter Skelter est-elle arrivée chez vous ?

Michael Aubry, un ancien cavalier de concours hippique, était alors installé près de chez nous. Il venait d’obtenir sa licence d’entraîneur, tout en continuant à pratiquer le préentraînement. Il s’occupait d’ailleurs de mes premiers galopeurs avant que ces derniers ne rejoignent leurs entraîneurs respectifs. Un jour, alors que j’étais de passage chez lui, il m’a proposé Winna Chope (Soave), laquelle avait couru ses quatre dernières sorties sous son entraînement. L’arrangement était simple : j’élevais le premier poulain pour lui et la jument était ensuite à moi. Elle avait gagné cinq courses et 170.000 € de gains avec les primes. À 2ans, elle avait couru 21 fois pour deux victoires et 12 places ! Comme prévu, Michael Aubry a récupéré le premier produit. Le deuxième, c’était Helter Skelter.

Pourquoi avoir croisé Winna Chope avec Wootton Bassett ?

À l’époque, l’étalon était très loin d’avoir sa popularité actuelle, mais il était proposé à un tarif accessible pour des petits éleveurs comme nous. Winna Chope était une jument précoce et j’ai voulu conserver cette caractéristique en la croisant avec un cheval qui possédait cette même qualité. C’est une poulinière parfaitement d’aplomb, très élégante, mais pas très importante. Le croisement me paraissait intéressant. Il faut parfois un peu de chance et nous en avons eu avec Helter Skelter. Il marchait très bien lorsqu’il était poulain et nous l’avons confié à Charles Brière pour le présenter aux ventes. Jean-Claude Rouget l’a acheté 30.000 € sur le ring d’Osarus. J’en voulais un peu plus mais la perspective de le voir à l’entraînement chez un grand professionnel m’a convaincu qu’il fallait le laisser partir. Aller dans une bonne maison, c’est une grande chance. Le frère utérin d’Helter Skelter – par le précoce Sidestep (Exceed and Excel) – va passer en vente au mois d’octobre. La jument est suitée d’une belle Shamalgan (Footstepsinthesand) et a été saillie par Olympic Glory (Choisir). Mon rêve serait de placer une fille de Winna Chope chez Jean-Claude Rouget pour en faire une future poulinière !

Comment voyez-vous l’avenir de votre élevage ?

Au départ, nous pensions produire uniquement des sauteurs. Nous avons d’ailleurs vendu Alto Esqua (Network) outre-Manche, alors qu’il était encore au préentraînement. Il a gagné deux courses et s’est aussi classé quatrième de Gr3. L’arrivée de la mère d’Helter Skelter a apporté une ouverture vers le plat. Nous sommes avant tout des éleveurs-vendeurs, même si nous souhaiterions faire courir certaines femelles.

Avez-vous été surpris positivement ou négativement en découvrant le monde des courses ?

La production de galopeurs est moins aléatoire, avec un verdict sportif plus rapide, que dans le sport. Et dans tous les cas, en élevage, il y a une prise de risque. Il n’est pas plus facile – en termes de temps et d’effort au quotidien – de bien élever des chevaux de sport. Aussi, à contrainte égale, je préfère miser sur les chevaux de course.

Je n’ai jamais eu une mauvaise image du monde des courses. Ce que j’ai découvert, c’est qu’on demande beaucoup plus aux chevaux. En contrepartie, la structuration et le professionnalisme font toute la différence. Lorsque vous vous rendez sur un hippodrome, tout est propre, on peut manger à table dans un restaurant correct, les horaires sont respectés, les boxes pour les chevaux sont nickels… Cela n’a rien à voir avec les compétitions ou les concours d’élevage de chevaux de sport. Lorsque vous vous déplacez avec un client, dans l’optique de développer votre activité, cela représente une différence énorme.

Mon sentiment, c’est que le milieu des courses n’est pas fermé si l’on prend la peine de respecter certains codes du savoir vivre. Je suis un tout petit éleveur. Et pourtant, lorsque j’ai rencontré Jean-Claude Rouget, j’ai été très bien accueilli.

À présent, nous croisons les doigts en attendant le Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) ! Mais pour nous, gagner une Listed de 2ans lors du meeting de Deauville avec un cheval capable d’aller sur un Gr1, c’est déjà quelque chose d’assez incroyable.