Le "Justify-Gate" secoue les courses américaines

International / 12.09.2019

Le "Justify-Gate" secoue les courses américaines

Justify (Scat Daddy) aurait-il dû courir le Kentucky Derby et donc gagner la Triple couronne américaine ? Pour Joe Drape, le journaliste du New York Times qui avait révélé le scandale Asmussen, non. Le journaliste explique dans un long article que Justify a été testé positif à une substance illicite (la scopolamine) lors de sa victoire dans le Santa Anita Derby : par effet domino, il aurait dû être disqualifié et donc éliminé dans le Kentucky Derby. Une affaire simple ? Loin de là… Et on se croirait dans le dernier roman de Dick Francis.

La chronologie des événements par Joe Drape. L’article de Joe Drape fait quelques allers et retours dans la chronologie des événements, le temps de "spécifier" certains points. Voici, dans l’ordre, le processus des événements qu’il décrit.

- 7 avril 2018 : Justify remporte le Santa Anita Derby et se qualifie pour le Kentucky Derby

- 10 avril 2018 : les échantillons de la réunion de Santa Anita arrivent au laboratoire de l’université de Californie pour être testés.

- 18 avril 2018 : les conclusions du laboratoire tombent, Justify est positif à la scopolamine.

- 20 avril 2018 : email du Dr Rick Arthur, directeur vétérinaire du California Horse Racing Broad (C.H.R.B.) indiquant au directeur du C.H.R.B., Rick Baedeker, à ses avocats et à l’enquêteur principal par intérim du C.H.R.B. que l’affaire sera « gérée différemment de d’habitude » en demandant, selon Joe Drape, de nouveaux tests et données.

- 26 avril 2018 : Bob Baffert est informé du contrôle positif de Justify. Il demande le test de l’échantillon B.

- 1er mai 2018 : l’échantillon B est envoyé à un laboratoire indépendant.

- 5 mai 2018 : Justify remporte le Kentucky Derby.

- 8 mai 2018 : l’échantillon B confirme le test positif. Rick Baedeker indique au C.H.R.B. que Justify a été testé positif et que le C.H.R.B. va demander une enquête et porter plainte (ce qui ne sera pas fait).

- 23 août 2018 : Rick Baedeker présente aux commissaires du C.H.R.B. le cas de Justify dans un rendez-vous privé de direction, ce qu’il n’aurait jamais fait dans le passé. Il est voté de ne pas lancer de poursuite contre Bob Baffert.

- octobre 2018 : le C.H.R.B. vote pour baisser les punitions en cas de contrôle positif à la scopolamine, suivant les recommandations de l’Association of Racing Commissioner’s International.

Une victoire cruciale dans le Santa Anita Derby. Joe Drape, dans son article, indique qu’il a pu se procurer différents éléments appuyant sa théorie – ces éléments ne sont pas publiés. Tardif, Justify n’a pas couru à 2ans, ce qui a une influence dans la course aux points qualificatifs pour le Kentucky Derby. Le 7 avril 2018, le pensionnaire de Bob Baffert est au départ du Santa Anita Derby (Gr1) : pour gagner son ticket pour Churchill Downs, il doit conclure premier ou deuxième de l’épreuve. Justify gagne, Justify passe donc au contrôle anti-dopage… Et tout se complique.

Positif à la scopolamine. Selon les documents que Joe Drape s’est procuré, le poulain a été testé positif à la scopolamine, utilisée notamment pour les troubles intestinaux et substance interdite. Pour Joe Drape, cela aurait dû entraîner la disqualification de Justify – et donc la perte des gains et points pour le Kentucky Derby. Si l’en en croit le TDN, la scopolamine est considérée par l’Association of Racing Commissioner’s International (Arci) comme une drogue de catégorie 4C, soit les médications considérées comme parmi les moins graves : l’Arci recommanderait, en cas d’infraction à la scopolamine, une punition minimum qui serait un avertissement écrit et une punition maximum qui serait une amende de 500 $... Le TDN précise aussi : « La présence d’une drogue, même aussi anodine, peut entraîner la disqualification du cheval. » Entre "peut" et "doit", il y a une différence de taille.

Contamination volontaire ou involontaire ? Joe Drape précise, dans son article, que la scopolamine est « une substance interdite dont les vétérinaires disent qu’elle peut améliorer les performances, surtout dans les doses retrouvées dans le cheval. » Après avoir rappelé que des cas de dopage au venin de cobra, au viagra, à la cocaïne ou aux stéroïdes ont été constatés dans les courses hippiques dans le passé – sans comparaison aucune avec la scopolamine –, Joe Drape donne l’analyse du Dr Rick Sams, qui dirigea le laboratoire anti-dopage du Kentucky Horse Racing Broad de 2011 à 2018. Joe Drape explique donc que le Dr Rick Sams a dit (sans citation directe) que la scopolamine peut améliorer les performances d’un cheval, que le taux de scopolamine retrouvé chez Justify – de 300 nanogrammes par millilitre – est excessif, et que « il [Rick Sams, ndlr] a suggéré que la drogue avait pour but d’améliorer la performance. » Seule citation directe du Dr Rick Sams : « Je pense que cela a été une intervention intentionnelle. »

La thèse défendue par le California Horse Racing Broad est autre. La scopolamine étant naturellement présente dans certaines plantes, elle peut se retrouver dans le foin notamment et il peut y avoir contamination involontaire. Rick Baedeker aurait précisé au New York Times que d’autres chevaux auraient pu aussi être contaminés, mais sans plus de détail. La contamination accidentelle serait donc la raison pour laquelle l’affaire aurait, au final, été enterrée. Mais il s’est tout de même passé des choses entre deux.

Le C.H.R.B. a-t-il dissimulé l’affaire ? L’article de Joe Drape met grandement en cause l’attitude du C.H.R.B. Le 7 avril 2018, Justify court le Santa Anita Derby avec une dose illégale de scopolamine. Le 5 mai 2018, il est au départ du Kentucky Derby grâce à sa victoire à Santa Anita. Joe Drape accuse le C.H.R.B. d’avoir caché à Bob Baffert que le poulain était positif : « Des résultats de tests, des emails et mémorandums internes sur le cas Justify montrent que les régulateurs californiens ont attendu presque trois semaines, jusqu’à ce que le Kentucky Derby soit à seulement neuf jours, pour informer Bob Baffert du test de dopage positif. »

Le reproche sous-jacent de Joe Drape est que le C.H.R.B. aurait fait marcher la montre : les résultats des tests ont été envoyés au C.H.R.B. le 18 avril 2018. Bob Baffert n’a été informé que le 26 avril 2018 et il a donc fait ce que n’importe quel entraîneur aurait certainement fait : demander le test de l’échantillon B par un autre laboratoire. L’échantillon B a été envoyé le 1er mai, le contrôle positif confirmé le 8 mai… Et entre temps, Justify a eu le temps d’épingler le Kentucky Derby. Houston, on a un problème.

Affaire enterrée. Le problème, décrit par la chronologie, est que rien n’a été fait ensuite. Que le C.H.R.B. a promis le lancement d’une enquête. Il n’y aura pas d’enquête. Contacté par le New York Times, Rick Baedecker a commenté : « Il n’y avait aucun moyen pour que nous lancions une enquête avant le Kentucky Derby. C’est impossible. Non, ce n’est pas impossible mais cela aurait été imprudent et irresponsable de notre part que de demander à un enquêteur de faire en l’espace de cinq à huit jours ce qui prend normalement deux mois. Nous n’allions pas faire cela. » Très bien… Mais avoir enterré l’affaire ainsi, était-ce responsable ?

Attendre une enquête officielle. Joe Drape souligne dans son article le problème de conflits d’intérêt entre le C.H.R.B. et les professionnels qu’il est censé réguler : le président du C.H.R.B., Chuck Winner, a des chevaux à l’entraînement chez Bob Baffert, et deux autres membres du C.H.R.B. ont des chevaux à l’entraînement. En soi-même, Joe Drape n’a pas totalement tort en disant qu’il est difficile d’être en affaire avec des personnes sur lesquelles il y a aussi une relation d’autorité. Le problème de Joe Drape est qu’il a tendance à trop verser dans le sensationnalisme. Il se pose la question de savoir s’il y a eu une pression des propriétaires de Justify pour cacher l’affaire : les documents ne le montrent pas mais « le monde des courses hippiques, cependant, est très fermé », précise-t-il tout de suite après… Bob Baffert a déjà été rappelé à l’ordre dans le passé par le C.H.R.B., lequel est déjà sous le feu des critiques concernant le cas de mortalité excessive à Santa Anita : encore du sensationnalisme, puisque l’hippodrome californien dépend avant tout du groupe Stronach, son propriétaire…

Nous ne prendrons pas la position de défense du California Horse Racing Broad non plus. Nos amis du TDN citent Rick Arthur en ouverture de leur article : « Totalement absurde. (…) Joe [Drape, ndlr] pensait avoir une histoire et il l’a racontée de la manière dont il souhaitait la raconter. » L’article du TDN conclut sur ces paroles de Rick Arthur : « L’herbe Jimson [qui possède de la scopolamine, ndlr] est assez courante en Californie. Ce n’est pas un cas de quelqu’un droguant un cheval. C’est une affaire de cheval empoisonné. L’origine est une plante avec du poison. Le Board, sous ma recommandation et celle du directeur général, a pris la décision correcte, appropriée et courageuse de classer l’affaire. » Belle réussite ! Désormais, il faudra attendre qu’une enquête officielle fasse la lumière sur toute cette histoire, dans laquelle il y a encore beaucoup de parts d’ombre.

En attendant, le Dr Rick Arthur du C.H.R.B. a refusé de confirmer au TDN le cas positif de Justify, lui demandant de contacter d’autres officiels du C.H.R.B… Qui ont refusé de commenter ! Winstar, copropriétaire de Justify durant sa carrière de course, n’a pas souhaité commenter dans l’immédiat. Idem pour Bob Baffert (lequel a cependant précisé qu’il fera un communiqué officiel ce jeudi). Il serait cependant temps d’apprendre de ses erreurs, surtout pour le California Horse Racing Broad…

Parce que la morale de l’histoire est très simple : avec de la transparence dès le départ sur cette affaire, il n’y aurait probablement pas d’affaire !

L’article du New York Times peut être lu en cliquant ici. (lien à insérer https://www.nytimes.com/2019/09/11/sports/horse-racing/justify-drug-test-triple-crown-kentucky-derby.html )