Des loteries millionnaires aux bonus, à chaque pays sa recette

International / 05.09.2019

Des loteries millionnaires aux bonus, à chaque pays sa recette

Des îles britanniques en passant par l’Australie, toutes les grandes nations hippiques ont lancé des auctions races, c’est-à-dire des épreuves réservées aux sujets achetés aux enchères lorsqu’ils étaient yearlings. Avec le haras de Bouquetot - Critérium de la Vente d’Octobre de l’agence Arqana, la France n’y fait pas exception… mais son concept reste pour le moins très original.

Par Adrien Cugnasse

Une agence de vente peut tout à fait sponsoriser des courses – Arqana et Osarus le font tous les ans – où tout cheval, peut importe sa provenance, peut se présenter au départ. Mais lancer une auction race, c’est encore bien différent, notamment en termes de communication.

Il y a une trentaine d’années, les yearlings achetés sur le ring de (feu) l’Agence Française avaient droit à deux courses très richement dotées – et sponsorisées par Piaget –, une pour les 2ans et l’autre pour les 3ans. L’allocation aux gagnants était de deux millions de francs. À titre de comparaison, le Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) en proposait cinq. Un vrai trésor. Parmi les vainqueurs, je garde un souvenir assez précis de Passing Sale (No Pass No Sale). Il avait remporté la course des 3ans avant de venir à San Siro pour s’imposer dans le Gran Premio del Jockey Club (Gr1). C’était un vrai cheval de Gr1 et à la fin de sa carrière, le chèque du Piaget d’Or représentait presque la moitié de ses gains.

La magie des Millions australiens. Les stratégies commerciales et les courses réservées aux chevaux achetés aux ventes ont beaucoup changé depuis cette glorieuse époque. Chaque pays a fait ses propres choix en matière de promotion. L’Australie a beaucoup investi sur la journée Magic Millions : 10 millions de dollars australiens (6,16 M€) sont répartis sur neuf courses. Il y en a pour tous les âges et pour toutes les catégories. Ces auction races sont médiatiques et très attractives pour les propriétaires existants – qui sont incités à réinvestir –, mais aussi pour ceux qui souhaitent franchir le cap et déclarer leurs couleurs ou encore monter une écurie de groupe.

De telles allocations attirent les meilleurs et cette année, Lanfranco Dettori sera en selle, au mois de janvier, avant de partir en vacances. Les deux courses les mieux dotées sont celles des 2ans : le Gold Coast Magic Millions 2yo Classic, sur 1.200m, et les Gold Coast Magic Millions 3yo  Guineas, sur 1.400m, avec deux millions de dollars australiens (1,23 M€) à la clé. L’engagement est assez cher, à 4.950 dollars australiens (3.050 €). Mais il est valable tout au long de la carrière du cheval et il ouvre les portes d’une dizaine de courses aux quatre coins du pays. Il faut bien avoir conscience que les épreuves pour 2ans restent l’un des objectifs majeurs de la saison locale. L’allocation est assez proche de celle proposée par les Golden Slipper (Gr1) – dotés de 3,5 millions de dollars australiens (2,15 M€) –, mais la concurrence y est nettement plus accessible. En juillet, à la clôture des engagements, 2.435 juniors étaient sur la liste des Golden Slipper. Or il n’y a que 16 stalles, et même un succès dans le Magic Millions 2yo Classic ne suffit pas pour être assuré d’avoir une place au départ. En effet, les gains dans les courses restricted – comme celles réservées aux chevaux passés par le ring d’une agence de vente – ne sont pas pris en compte. Seulement trois 2ans ont été capables de remporter les deux épreuves : Capitalist (Written Tycoon), en 2016, Phelan Ready (More than Ready), en 2009, et Dance Hero (Danzero), en 2004.

Inglis a inventé une Triple couronne. L’autre grande maison de vente australienne, Inglis, a mis sur pied une course à deux millions pour les 2ans : l’Inglis Millennium. L’engagement est de 3.850 dollars australiens (2.370 €) – un petit peu plus pour les rachetés – et il donne droit à un programme riche de sept autres courses.

Les chevaux issus des vacations 2018 vont courir pour un total de huit millions de dollars australiens (4,93 M€), soit la somme des cinq millions (3,08 M€) d’allocations et de bonus.

Inglis a créé une Triple couronne qui est basée – et c’est assez original pour un triptyque ! – sur quatre courses. Le challenge démarre avec deux qualificatives dotées de 500.000 dollars australiens (308.000 €). Après l’une de ces deux premières étapes, il faut se présenter au départ de l’Inglis Millennium. Pour compléter la Triple couronne – et repartir avecun bonus de trois millions (1,84 M€) – le poulain (ou la pouliche) acheté chez Inglis doit s’imposer dans les Sires Produce Stakes (Gr1), une épreuve qui est ouverte à tous les 2ans d’Australie sur 1.400m. Ce n’est pas facile. Le très bon Castelvecchio (Dundeel), qui a gagné l'Inglis Millennium 2019, s’est classé troisième dans les Sires Produce avant de remporter son Gr1 dans les Champagne Stakes, sur 1.600m.

Les Millions de Goffs et Tattersalls... Chaque pays et chaque agence de vente a ses spécificités. Goffs avait lancé le Million, une course d’un million d’euros en 2006. Mais après quatre années – et des changements de formule –, l’expérience a pris fin. Tattersalls a aussi créé son Million, quand la livre pesait beaucoup plus lourd que l’euro. Donativum (Cadeaux Généreux) a remporté la course en 2008. Il s’est ensuite imposé dans la deuxième édition du Breeders’ Cup Juvenile Turf qui n’était pas encore Gr1. Avec ces deux succès, il est devenu presque millionnaire (en livres)… sans jamais avoir gagné un Groupe ! C’est assez fantastique pour un poulain acheté 120.000 Gns par Godolphin. C’était un bon 2ans et à Newmarket, il avait devancé Crowded House (Rainbow Quest), ensuite lauréat du Racing Post Trophy (Gr1). Lors de la même réunion, il y avait une course pour les pouliches. Dotée de 800.000 £, elle fut remportée par Tiger Eye (Danehill Dancer), laquelle avait été achetée 82.000 £.

… Et ses bons gagnants. Après ces premiers pas, le programme du Tattersalls Million s’est enrichi d’une course pour les 3ans et d’un sprint pour les 2ans qui a vu passer des lauréats du niveau de Society Rock (Rock of Gibraltar), acquis 75.000 Gns, et de Zebedee (Invincible Spirit), achetés 70.000 Gns. Ces deux derniers sont par la suite devenus étalons, une deuxième carrière où Society Rock a tiré son épingle du jeu. La course pour les femelles, lancée en 2009, a été le théâtre de la révélation de Lillie Langtry (Danehill Dancer), lauréate de Gr1 à deux reprises et mère de la classique Minding (Galileo). Elle fut dénichée par Coolmore pour 230.000 Gns. Ces courses étaient réservées aux sujets achetés lors du book 1. L’idée était bonne – notamment sur le plan de la communication –, mais il fallait imaginer encore autre chose pour soutenir le marché, surtout dans un pays comme l’Angleterre qui offre des allocations très faibles

La politique des bonus. En 2015, Tattersalls a décidé de supprimer ses courses millionnaires et de les remplacer par le Bonus 25. C’est à dire un chèque de 25.000 £ qui est envoyé aux propriétaires des gagnants de maiden de Classe 4 et plus. C’est un concept assez intéressant : moyennant 1.500 £, l’acheteur engage un pari – dont la cote est grosso modo de 15/1 – sur la victoire du poulain qu’il vient de s’offrir. Ce bonus ne change pas grand-chose pour les gros acteurs du marché, ceux qui investissent des millions dans l’espoir de trouver un futur étalon. Mais pour les autres, c’est très important. Il faut savoir que l’année dernière, 130 des 392 yearlings achetés lors du book 1 n’ont pas dépassé les 100.000 Gns. Et 26 autres ont été rachetés sans avoir atteint ce prix. Pour ces propriétaires et éleveurs, lorsqu’ils gagnent un maiden anglais, la somme de 25.000 £ – accompagnée d’une poignée de mains, d’un verre au bar et de cacahuètes – c’est très important !

La solution allemande. La faiblesse des allocations est encore plus flagrante en Allemagne où le gagnant d’un maiden lambda touche 3.000 €. C’est pour cela que BBAG a bâti un programme de 17 courses, dont sept pour les 2ans. L’enveloppe est d’1,05 million d’euros. Les yearlings de cette année sont engagés par leurs éleveurs moyennant 510 €. Les propriétaires payeront ensuite, à la mi-décembre, le premier engagement qui est de 130 € pour les cinq courses proposant 52.000 € d’allocation, 210 € pour celle à 102.500 € et 400 € pour la grosse qui offre 200.000 €. Afin de s’assurer le droit de disputer les courses pour 2ans, il faut donc sortir 1.260 € à l’occasion de la première tranche. Trois autres versements sont ensuite programmés. Le tarif pour se présenter au départ d’une course à 52.000 € est de 700 €, alors que celle à 102.500 € coûte 1.380 € et la grosse 2.692 €. Sept allocations sont payées. Pour donner une idée du poids des BBAG-Auktionrennen sur le budget d’un petit propriétaire, je peux vous citer le cas d’un ami italien. Il a placé une pouliche à l’entraînement en Allemagne après l’avoir présentée – et rachetée – à Baden-Baden. Elle a couru 11 fois à 2ans et 3ans, avec trois victoires et trois places pour 10.850 € de gains. En parallèle, elle a décroché 26.000 € grâce à trois places en quatre sorties dans les Auktionrennen…

Changement de catégorie. Tattersalls et Goffs ont déplacé le concept des auctions races des yearlings des grandes ventes vers ceux issus des autres créneaux du marché. Les yearlings de Tattersalls Ireland ont droit à une course à 300.000 €, ceux de Goffs UK se disputent 300.000 £ à York. L’épreuve a lancé Mums Tipple (Footstepsinthesand) qui a décroché – outre une allocation de 147.540 £ – un rating de 116. Les yearlings qui sont passés lors des books 3 et 4 de Tattersalls October courront pour 150.000 £ le 5 octobre, à Newmarket.

La France, un cas à part. Par bonheur, les agences de vente françaises n’ont pas besoin d’inventer des bonus afin de compenser la faiblesse des allocations des courses pour inédits et maiden, comme c’est le cas en Angleterre ou en Allemagne. Pour un 2ans qualifié pour la prime, le premier succès permet de repartir avec 20.790 € à Paris ou à Deauville, et 13.860 € en région. On peut discuter pendant des semaines pour savoir si ces allocations sont bien réparties en fonction de la valeur des sujets ou pour déterminer si la distribution de l’enveloppe globale est judicieuse en termes de sélection. Mais c’est encore une tout autre question. Le haras de Bouquetot - Critérium de la Vente d’Octobre se distingue de toutes les autres auctions races… car le contexte français est différent de celui de ses voisins. Son objectif est de donner la chance, à des petits propriétaires, de gagner une belle course lors du week-end du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe. Et ces moments-là – pour ceux qui se payent une part de rêve en achetant un yearling – sont bien plus précieux que tout l’or de l’Australie…

Le bilan sportif des deux premiers Critérium. Le Haras de Bouquetot - Critérium de la Vente d’Octobre est réservé aux anciens yearlings acquis lors de cette vente. Le vainqueur de la première édition du Dice Roll (Showcasing) s’est ensuite imposé dans le Prix Djebel (Gr3) avant de se classer troisième de l’Emirates Poule d’Essai des Poulains (Gr1). Le lauréat de l’édition 2018, Master Brewer (Reliable Man), a été exporté à Hongkong. Parmi les chevaux ayant disputé l’arrivée du Critérium de la Vente d’Octobre, on retrouve Louis d’Or (Intello), lauréat du Prix de Fontainebleau (Gr3) et troisième du Qipco Prix du Jockey Club (Gr1), Famous Wolf (Kendargent), lauréat du Prix Maurice Caillault (L) et placé du Prix de Guiche (Gr3), Pappalino (Makfi), lauréat de Listed et deuxième du Prix Greffulhe (Gr2), Feralia (Pedro the Great) et Lilac Fairy (Redoute’s Choice) gagnantes de stakes…