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Jour de Galop

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LE MAGAZINE - Hubert de Rochambeau : « Il est logique de préférer les produits de jeunes juments en évitant, malgré tout, les premiers produits »

Élevage / 11.09.2019

LE MAGAZINE - Hubert de Rochambeau : « Il est logique de préférer les produits de jeunes juments en évitant, malgré tout, les premiers produits »

Hubert de Rochambeau a été enseignant-chercheur avant de travailler sur l'amélioration génétique des animaux à l'Inra. Il a aussi dirigé une unité de recherche pendant une décennie. C'est également un passionné de courses et d'élevage. Nous lui avons posé une série de questions concernant la sélection du pur-sang. Un dialogue passionnant et réparti sur plusieurs épisodes.

Les produits de jeunes juments sont très prisés aux ventes. L'âge de la mère influe-t-il sur la précocité, la santé ou même la qualité des produits ?

L’effet de l’âge de la mère sur les qualités de ses produits est bien décrit et ces effets existent chez toutes les espèces de mammifères. L’environnement que la mère fournit à son produit joue un rôle important pendant la gestation, puis pendant la lactation. La qualité de cet environnement augmente entre la première et la deuxième mise-bas. Elle progresse ensuite pour passer par un maximum avant de décroître. De ce point de vue, il est donc logique de préférer les produits de jeunes juments en évitant, malgré tout, les premiers produits. Ces produits auront un meilleur développement, ce qui peut leur permettre d’être plus précoces, d’avoir une meilleure santé et de mieux extérioriser leur potentiel génétique.

D’un point de vue génétique, et toute chose étant égale par ailleurs, la valeur génétique que la jument transmet à son produit ne varie pas avec la parité de cette jument.

Nous avons vu que pour connaitre avec précision la valeur d’un étalon, il était nécessaire d’observer plus de cent descendants. Ceci est impossible pour une jument, et en conséquence nous ne connaissons pas avec précision la valeur génétique d’une jument.

On dit parfois qu'il ne faut pas acheter le produit d'une jument qui a déjà un black type car il est peu probable qu'elle donne deux bons chevaux dans sa carrière de poulinière. Est-ce une réalité statistique ?

Du point de vue d’un généticien quantitatif, cette affirmation est fausse. Pour s’en convaincre, reprenons les différents concepts que nous avons utilisés dans les articles précédents. Chaque cheval a une valeur génétique. Cette valeur est la demi-somme de la valeur de son père et de sa mère. Il faut ajouter à cette valeur moyenne un autre terme que l’on appelle un aléa de méiose. Un cheval possède 32 paires de chromosomes.  Les gènes qui sont sur ces chromosomes déterminent la valeur génétique de ce cheval. Lors de la reproduction, ce cheval transmettra un chromosome de chacune de ses 32 paires à son descendant ; le second chromosome de la paire sera transmis par l’autre parent. Selon le chromosome qui est transmis, il y aura plus ou moins de bons gènes, ce qui fera varier la valeur génétique. Ce phénomène simple correspond à l’aléa de méiose.

Ensuite, plus la valeur génétique d’un cheval est élevée, plus la probabilité qu’il gagne une course de Groupe la sera aussi. Il apparaît donc qu’une jument qui a déjà produit un black type a une meilleure valeur génétique qu’une jument qui n’en n’a jamais produit. Cette jument qui a déjà produit un black type a donc plus de chance d’en produire un deuxième qu’une jument qui n’en n’a jamais produit.

Il est nécessaire pour finir de parler du choix de l’étalon que l’éleveur fera pour chacune de ses poulinières. Nous avons discuté, dans un précédent article, de la question de la consanguinité et des nicks. Il apparait clairement qu’il n’y pas de recette miracle. Il est facile d’expliquer a posteriori pourquoi un croisement a fonctionné. A priori, c’est pratiquement impossible. Chaque éleveur doit utiliser son expérience et son intuition. Pour finir de se convaincre de l’absence de recette miracle, nous citerons la règle cinq de Frederico Tesio : chaque année, programmez quelques accouplements consanguins, quelques accouplements non consanguins, quelques accouplements basés sur des affinités prouvées et quelques accouplements basés sur des affinités dont vous soupçonnez l'existence.

 Comparativement au schéma d’amélioration génétique des autres animaux domestiques, celui du pur-sang est-il efficace ?

L’objectif de la sélection du pur-sang est bien défini ; il s’agit de gagner des courses sur des distances variant entre 1.000m et 4.000m. Le programme de sélection en Europe est très bien conçu et c’est indéniablement le premier point positif de la sélection du pur-sang. Il combine une grande variété de distances et des pistes avec des configurations très diverses qui favorisent la diversité des aptitudes et des conformations des chevaux. L’interdiction des médications est aussi un très bon point. J’ai un avis beaucoup plus réservé sur le programme des courses aux États-Unis. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les reproducteurs importés des États-Unis ont joué un rôle très important en Europe. Je ne suis pas sûr que nous ferons la même constatation en 2050. La taille de la population élevée aux États-Unis constitue pourtant un formidable atout.

Abordons maintenant le choix des reproducteurs en commençant par les étalons. Il existe une très forte pression de sélection dans le sexe mâle. Chaque année, il naît plus de 5.000 poulains en Europe et quelques dizaines d’entre eux deviendront étalons. C’est le deuxième point positif de la sélection chez le pur-sang.

Les éleveurs ne disposent malheureusement pas de bons outils pour estimer la valeur génétique des candidats étalon. Nous avons vu qu’il fallait combiner les performances des candidats avec les informations issues de leur ascendance. Chaque éleveur le fait d’une manière intuitive. Un outil comme le BLUP permettrait de disposer d’une information plus précise. Ce manque d’un outil moderne est un point négatif.

Cette lacune est aussi gênante au moment où l’on a les premiers résultats de la descendance d’un étalon. On souhaite à ce moment-là pouvoir combiner cette information avec celle issue des performances en course de l’étalon. Lorsque l’étalon est confirmé, le problème est plus simple et une évaluation sur la descendance uniquement est suffisante. La prise en compte des performances de l’étalon et de son ascendance n’apporte pratiquement plus d’information.

Il est difficile d’évaluer le book d’un étalon. Les outils simples que nous proposons [lire édition samedi 3 août, page 25] pour évaluer les étalons sont meilleurs que les sommes de gains ou les pourcentages de gagnants de courses principales. Ils ont cependant beaucoup de défauts. Ils ne corrigent pas les facteurs qui vont modifier les performances des descendants de l’étalon. Je pense par exemple à la valeur moyenne des juments accouplées à un étalon. On peut faire l’hypothèse que pour un prix de saillie donné, les valeurs moyennes des juments accouplées varient peu d’un étalon à l’autre. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Pour les juments, la pression de sélection est plus faible, du fait de la prolificité de l’espèce et de sa démographie. Un éleveur a, en moyenne, le choix entre deux pouliches pour remplacer une poulinière. Il s’agit d’une contrainte biologique sur laquelle les éleveurs ne peuvent pas agir.

Comme pour les étalons, les éleveurs ne disposent pas d’outils modernes pour estimer la valeur génétique des candidates. Cela est d’autant plus regrettable qu’un nombre significatif de pouliches ont peu ou pas de performances. Une estimation plus précise de la valeur de l’ascendance serait très utile.

Il est nécessaire de rappeler que nous nous plaçons du point de vue d’un généticien quantitatif qui fabrique des outils pour éclairer les choix des éleveurs. L’éleveur combine cette information avec celles dont il dispose. Son expérience lui permet d’apprécier le modèle des candidats et des candidates. Elle lui permet aussi de lire les performances d’un cheval et d’introduire des éléments qualitatifs en complément d’une approche strictement quantitative. Symétriquement, il serait intéressant de tester des approches quantitatives de l’appréciation des modèles. Je pense par exemple à la méthode développée par DataTrack International et décrite par Bob Fierro dans les chroniques qu’il publie dans TDN.

Comment allons-nous utiliser les reproducteurs que nous venons de sélectionner ? Commençons par les étalons. Les conseils trois et quatre de Frederico Tesio cadrent le débat :

  1. Préférez les étalons confirmés, même chers, aux jeunes étalons
  2. Envoyez vos meilleurs poulinières aux meilleurs étalons. Un très bon est préférable à plusieurs médiocres.

Les résultats de la génétique quantitative valident ces deux conseils. Quelle attitude adopter pour les étalons qui viennent d’entrer au haras ? Il faut les utiliser pour identifier les champions de demain, tout en sachant que beaucoup décevront, comme nous l’avons montré dans notre deuxième article. Si l’étalon a eu plus de 100 foals lors de sa première année de production, cet échantillon devrait suffire à estimer sa valeur génétique lorsque ses premiers produits auront fini leur campagne de 3ans. Il est prudent de ne pas les utiliser durant ces années de transition. Le comportement des éleveurs rejoint les recommandations du généticien.

Il existe différentes populations d’étalons en fonction des prix de saillies. On peut par exemple distinguer les étalons à moins de 5.000 €, les étalons à plus de 15.000 € et la catégorie intermédiaire. Il est sage de comparer les étalons à l’intérieur d’une population ayant des prix de saillie comparables. Dans chaque population, il est souhaitable de ne pas utiliser les moins bons étalons et de leur préférer de jeunes étalons qui viennent d’entrer au haras.

Frederico Tesio conseille aux éleveurs de ne pas utiliser l’un de leurs propres élèves comme étalon. Si l'étalon est bon, le prix de saillie sera élevé et vous serez tentés de vendre toutes les saillies ; au contraire si l'étalon est mauvais, vous risquez de trop l'utiliser. Ce conseil reste pertinent. S’il existe des exceptions, comme celle de Jean-Luc Lagardère avec Linamix, elles sont rares. L’exploitation d’un étalon est un métier spécifique et il est opéré de plus en plus en Europe par des groupes très puissants. Faut-il le regretter ? La réponse n’est pas simple car ces groupes apportent un service aux éleveurs.

Abordons maintenant le sujet de l’insémination artificielle. Son premier intérêt est d’accroître l’utilisation des meilleurs reproducteurs. Il y 50 ans, les étalons saillissaient 40 juments ; aujourd’hui ce nombre dépasse 200. Le premier intérêt de l’insémination a pratiquement disparu. Comme il est plus facile de transporter une dose de sperme qu’une jument, l’insémination permettait d’utiliser plus facilement des étalons japonais ou américains en Europe.

Un autre intérêt potentiel est de continuer à utiliser des étalons après leur mort. Il est probable que des doses de Deep Impact intéressaient certains éleveurs. On pourrait par exemple constituer un stock de doses durant les premières années lorsque que l’étalon est peu demandé. S’il est mauvais, le stock sera détruit ; sinon, le stock est utilisé. La récente disparition de Roaring Lion souligne l’intérêt d’un tel stock de sécurité.

L’un des arguments des adversaires de l’insémination artificielle est que cette technique risque de réduire trop fortement la variabilité génétique. Ce n’est pas un argument dans le cas du pur-sang. En effet, si cette technique était autorisée – c’est très improbable aujourd’hui ! –, les organismes qui gèrent les stud-books pourraient fixer un nombre de descendants maximum pour chaque étalon. Les stud-books offrent donc la possibilité de contrôler ce risque.

Ces dernières années, un grand nombre de nouveaux étalons étaient proposés aux éleveurs en France. Certains ont alors souligné qu’abondance de biens peut parfois nuire. Je pense qu’ils ont raison et que pour servir les juments stationnées en France, il existe un nombre optimal d’étalons et donc un nombre optimal de nouveaux étalons à accueillir chaque année dans nos haras. Cette question pertinente mériterait d’être étudiée en détail en utilisant les paramètres démographiques de la population.

Abordons maintenant le choix des juments. La question est à la fois plus simple et plus difficile. Elle est plus simple car l’éleveur a peu de choix avec une pression de sélection d’environ une pouliche sélectionnée pour deux candidates. Elle est plus difficile pour l’éleveur qui souhaite améliorer plus rapidement sa jumenterie ; il lui faudra suivre le premier conseil de Tesio et acheter des pouliches ou des poulinières.

La gestion de la descendance d’une poulinière dans les élevages qui ont le temps et les moyens financiers pour travailler une souche sur plusieurs générations est fascinante à observer. Je regrette que les schémas des familles maternelles qui se trouvaient dans Courses & Élevage ne soient plus publiés. Il serait intéressant d’observer les étalons qui sont utilisés dans les grandes familles de Juddmonte, des frères Wertheimer ou de l’Aga Kahn. Dans le cas de cet élevage, comment les filles de Linamix provenant de l’élevage Lagardère ont-elles été croisées ?

Chacun peut constater qu’un nombre significatif de gagnants de courses de Groupe sont issus de deux ou trois générations d’une jument, elle-même gagnante d’au moins d’un Gr1. Les éleveurs utilisent plus volontiers des descendantes de ces juments que des descendantes d’une jument anonyme. Cette constatation peut expliquer l’observation précédente. Il serait malgré tout intéressant de vérifier si ces souches ne produisent pas un plus grand pourcentage de bons chevaux. La souche d’Urban Sea est un exemple emblématique.

Nous terminerons cette série par un dernier article qui discutera les perspectives offertes par la génomique aux éleveurs de pur-sang.