Les derniers challenges de Patrick Biancone

International / 30.09.2019

Les derniers challenges de Patrick Biancone

Tour à tour adulé puis décrié, Patrick Biancone a alterné sommets de la compétition  hippique et démêlés avec la justice des courses. Après la France et Hongkong, ce personnage haut en couleur est installé aux États-Unis depuis 2000. Il réalise sa meilleure saison de la décennie. À l’âge de 67ans, son ambition et son enthousiasme sont intacts.

 

Par Adrien Cugnasse

 

Jour de Galop. – Été Indien a un nom presque imprononçable pour les commentateurs américains. Mais compte tenu de la marge de sa victoire en débutant, le 13 septembre à Gulfstream Park, ils vont rapidement apprendre à le connaître. Quelle est son histoire ?

Patrick Biancone. – Ce jour-là, Été Indien (Summer Front) avait toutes les excuses pour être battu. Mais il est quand même venu gagner. Le poulain a perdu trois longueurs au départ, il a été contraint de faire les extérieurs avant de finir très vite. Il a toujours montré beaucoup de qualité. D’ailleurs, pour moi, c’était le meilleur poulain de la breeze up Arqana 2019. À Deauville, il travaillait très bien, j’aimais son style, et de toute manière, je ne regarde pas les chronos. À présent, il vise les Bourbon Stakes (Gr3, 1.700m), le 6 octobre à Keeneland, une course où le gagnant repart avec un ticket pour la Breeders' Cup Juvenile Turf (Gr1). Nous attendons de voir ce qu’il sera capable de produire face à une telle opposition. La distance de 1.700m lui conviendra mieux que les 1.000m de ses premiers pas. C’est un cheval que j’ai acheté "en spec" avant de le syndiquer. Autour de deux de mes clients américains, se sont rassemblés Linda Shanahan, la femme de Paul Shanahan, Jean-Pierre Dubois, Ilse Smits et Robert Nataf, trois amis et clients de longue date, mais également mon père et mon beau-frère. C’est donc le cheval des amis et de la famille.

 

Justement, en parlant de votre famille, comment les Biancone sont-ils passés de Marseille à Chantilly ?

Mon grand-père, Joseph Biancone, a débuté à Avignon après avoir perdu ses parents alors qu’il était très jeune. C’était une vedette à Marseille ! Il a ensuite été appelé au service de monsieur Etcheparre à Mont-de-Marsan. Il s’est plus tard installé comme entraîneur à Toulouse. Son fils, c’est-à-dire mon père, est devenu jockey à l’âge de 13 ans. Prenant du poids, il est monté à Paris pour devenir jockey d’obstacle de premier plan, puis entraîneur à Maisons-Laffitte. Lorsqu’il a déménagé à Lamorlaye, mon grand-père est venu le rejoindre. Nous avons alors travaillé en famille. C’est notre mode de fonctionnement et en ce moment, je travaille avec la plus jeune de mes filles. Andie est âgée de 22 ans et elle veut devenir entraîneur. Je pense qu’elle est douée et je la prépare pour ce métier. J’ai décidé d’arrêter en 2021 et tout ce que je fais actuellement, c’est dans l’objectif de l’aider à s’installer, soit exactement ce que mon père avait fait pour moi à l’époque. Lorsque mon père a voulu prendre son envol, mon grand-père lui avait lancé : « Seulement si tu es meilleur que moi ». Mon père m’a dit la même chose lorsque j’avais l’âge d’Andy. Et j’ai à mon tour lancé le même défi à ma fille. Je pense que c’est possible, car elle fait des études et elle est d’ailleurs année à l’University of Florida en « agriculture, vet prep and animal science. »

Alors que j’ai passé ma jeunesse, du matin au soir, dans une écurie. En ce moment, elle est aussi mon assistante. Ici, les gens n’ont pas peur de cumuler plusieurs postes. Elle doit aller faire un stage chez André Fabre au printemps 2021. Je veux qu’elle puisse voir autre chose que les États-Unis. Et elle passera du temps chez ses grands-parents qui habitent à Lamorlaye.

 

Selon vous, les États-Unis représentent un meilleur endroit que la France pour lancer un jeune entraîneur ?

Il y a évidemment beaucoup plus de millionnaires en Amérique qu’en France. Mais surtout, ma fille est une véritable américaine. Elle a passé toute sa vie aux États-Unis, elle est bilingue et parle aussi bien chinois qu’anglais. Mais pas encore le français. Notre arrivée aux États-Unis, il y a deux décennies, c’est en fait l’aboutissement du rêve de mon arrière-grand-père. Il disait être né dans le nord de l’Italie, car les gens du sud de la péninsule n’ont pas très bonne réputation, mais nous ne savons pas vraiment d’où il venait. Son ambition était de partir en Amérique, mais il a dû s’arrêter en France. Il a donc fallu trois générations pour accomplir son voyage.

 

L’année 2019 est la meilleure de votre décennie. Qu’est-ce qui a changé pour vous ?

Nous étions en Californie par le passé, afin d’être proches du lieu de scolarisation de ma fille. Mais un de mes clients, D.P. Racing, voulait avoir des chevaux sur la côte est et nous avons donc déménagé en Floride. Nous sommes proches d’Ocala, où 90 % des 2ans américains hivernent. En faisant le tour des écuries, on peut y dénicher beaucoup de bons chevaux. Mais nous sommes volontairement limités à une trentaine de pensionnaires. Cela me rappelle mes débuts, car lorsque vous avez un petit effectif, vous êtes proches de chacun d’entre eux. J’ai la chance d’avoir plusieurs bons chevaux, comme Diamond Oops(Lookin at Lucky). C’était un super 2ans mais il a eu des problèmes de santé. Il revient en forme et reste sur une deuxième place dans l'Alfred G. Vanderbilt Handicap (Gr1), au mois de juillet. Cette année, au niveau Groupe, nous avons aussi pu compter sur Razorback Lady (deuxième des Inside Information Stakes, Gr2), ou A Bit Special (Sweetest Chant Stakes, Gr3).

 

Vous avez vous-même monté en course.

J’ai monté en tant qu’amateur, mais seulement cinq années car j’avais des problèmes de poids. Dans ce laps de temps, j’ai gagné trois fois le classement français et deux fois celui d’Europe. J’ai aussi monté 19 fois le Grand Cross de Pau… et j’ai terminé une fois le tour, lors de ma 19e tentative ! J’ai même monté sous l’uniforme alors que j’étais en plein service militaire au bataillon de Joinville. Mon grand adversaire de l’époque s’appelait André Fabre ! Nous sommes amis depuis cette époque où nous avions d’ailleurs – pendant une année – partagé la même chambre à Fontainebleau.

 

À quel âge avez-vous commencé à entraîner ?

À 22ans. Il m’a fallu sept années pour remporter mon premier Gr1, grâce à Bikala (Kalamoun) dans le Prix du Jockey Club (Gr1). C’était le 7 juin 1981, le jour de mes 29ans. J’avais 31ans lorsqu’All Along (Targowice) m’a offert le premier de mes deux Prix de l’Arc de Triomphe. C’était une jument très saisonnière et lorsqu’elle était en forme, elle était extrêmement difficile à battre. Mais Sagace (Luthier), qui a gagné le Prix de l’Arc de Triomphe l’année suivante, en 1984, était bien meilleur. Il avait des problèmes de santé mais c’était un cheval extraordinaire. Avec lui, on pouvait vraiment se présenter au départ d’une grande course de 1.600m à 2.400m avec beaucoup de confiance. Il aurait du gagner son premier Arc, mais All Along a bénéficié d’un bien meilleur parcours.

 

Leur propriétaire, Daniel Wildenstein, était un personnage à part. Quelles étaient vos relations ?

Avec moi, il a été fantastique. Nous nous entendions extrêmement bien. C’était un homme de défi. Il était toujours partant pour tenter des choses différentes. Quand cela se passait bien, il était très heureux. Quand cela se passait mal, nous n’en parlions plus. Daniel Wildenstein fut un de mes mentors. Il m’a appris sur la vie en général.

 

Parmi les jockeys que vous avez formés, qui est le meilleur ?

Mon premier apprenti, Serge Gorli, était un génie. Sa réussite a donné envie à tous les jeunes ambitieux de venir chez moi. J’avais donc la possibilité de choisir. Quasiment en même temps, j’ai eu dans ma cour Éric Legrix, Gérald Mossé, Dominique Bœuf et William Mongil. Ils étaient tous différents, avec leurs qualités et leurs défauts. Je leur criais dessus et tout le monde avançait ! Je pense que cela a fonctionné, car j’aimais beaucoup l’exercice. Olivier Peslier est arrivé plus tard. Gorli et Peslier sont nés avec plus de talent naturel. Après, il y a le travail. Mozart était un génie, mais il passait 12 heures par jour au piano. Si je devais établir un classement, en termes de talent, parmi mes anciens apprentis, je dirai que Gorli était au-dessus. Peslier serait deuxième et Leparoux troisième. Les quatre autres Legrix, Mossé, Bœuf et Mongil termineraient quatrième, à une encolure. Mais ce sont tous de grands jockeys.

 

Vous avez décroché les trois premières places du Prix Jacques Le Marois et les deux premières de l’Arc. Mais selon-vous, qu’est-ce qui restera comme votre plus grande performance en tant qu’entraîneur ?

C’est difficile à dire. Je ne garde ni photo, ni trophée. Et je ne suis pas assez vieux pour réfléchir à ce genre de choses. Ce que je peux vous dire, c’est que comme au football, quand une écurie est en forme, elle acquiert un surcroît de compétitivité. Quand la confiance règne, vous commencez à remporter les courses qui apparaissent ingagnables sur le papier. Votre personnel marche sur l’eau. Tout le monde commence à croire que plus rien n’est impossible. Et les autres doutent, notamment les jockeys qui montent les chevaux de vos concurrents.

D’ailleurs, il y a une course à part dans ma carrière : c’est la victoire d’All Along dans le Washington, D.C. International en 1983. La jument était cuite et lorsque Daniel Wildenstein est descendu de l’avion, j’ai dû lui annoncer la nouvelle. Mais je lui ai aussi confié : « La jument est saine mais passée de forme. Je ne pense pas que l’on va gagner. Mais on a une chose pour nous : il n’y que vous et moi qui savons qu’All Along est fatiguée. Le jockey ne le sait pas et elle-même n’en a pas conscience. Et les autres sont morts de trouille car ils la pensent imbattable. » Or ce jour-là, la course manquait cruellement de train et All Along était une jument qui terminait très fort dans les 400 derniers mètres. Walter Swinburn a pris la décision de sa vie. Il l’a lancée à 1.000m du poteau, prenant huit longueurs d’avance. Elle a passé la ligne d’arrivée en tête, mais honnêtement, elle n’aurait pas dû gagner. Quand les autres ne pensent pas être capables de vous battre, ils passent leur temps à vous regarder et ils ne se concentrent pas sur leur course.

 

À trois ou quatre reprises, on aurait pu penser que votre carrière d’entraîneur était terminée. Comment se relève-t-on dans ce genre de situations ?

À la trentaine, on rebondit comme une balle de ping-pong. À la cinquantaine, on rebondit comme une balle de tennis.  À la soixantaine, on rebondit comme une balle de baseball. En prenant de l’âge, il faut donc taper de plus en plus fort pour repartir vers le haut ! Si l’on conserve enthousiasme et confiance en soi, on peut toujours se relever. Quand les choses vont mal, il faut être capable de ne pas se laisser pénétrer par les problèmes.

Le plus important, c’est d’être capable de retrouver des bons chevaux. Ce sont les chevaux qui font les hommes. On se souvient de Ribot (Tenerani) et de Northern Dancer (Nearctic), pas du nom de leur entraîneur.  Ma vie, c’est me lever à 5 h pour aller voir mes pensionnaires. J’ai toujours autant d’enthousiasme et cela me permet de résister aux situations où j’aurai dû sortir du ring par K.O.

 

Que retenez-vous de votre passage à Hongkong ?

Sans cette période de travail en Asie, je n’aurais pas pu entraîner aux États-Unis. Les Français marchent souvent avec des œillères ce qui n’est pas possible en Amérique. À Hongkong, j’ai appris à entraîner sur un hippodrome, ce qui n’a rien à voir avec ce que je faisais à Chantilly.

 

Depuis votre arrivée il y a deux décennies aux États-Unis, la situation des courses sur le turf a beaucoup changé dans ce pays. Pourquoi ?

Il y a trois ou quatre ans, j’avais trouvé une statistique amusante. Durant quelques semaines à Deauville, 60 % des courses étaient organisées sur la piste fibrée. À Saratoga, sur la même période, 60 % des épreuves se couraient sur le gazon. La morale de cette histoire ? Les entraîneurs veulent toujours ce qu’ils n’ont pas. Ici aux États-Unis, ils veulent tous courir sur le gazon en ce moment. Un maiden sur le dirt rassemble six partants… quand l’équivalent sur le turf en aura 12. Il y une explication simple  à cela. On entraîne beaucoup plus facilement un cheval pour le turf que pour le dirt. Mais le gazon ne prendra jamais le dessus sur le programme américain. La valorisation des sujets de dirt est très nettement supérieure. Je ne pense pas voir de mon vivant le jour où le gagnant de la Triple couronne sur le gazon sera valorisé au niveau de celui qui a gagné l’équivalent sur le dirt... Mais pour les courses du quotidien, le gazon génère beaucoup de partants. Et qui dit plus de partants, dit aussi plus de jeu.

 

Les anglo-irlandais ont énormément gagné ces dernières années en France. Pensez-vous que les français ont perdu en compétitivité ?

C’est un cycle. Après la guerre, les français ont tout gagné en Angleterre. C’est un truc de vieux de dire que c’était mieux avant. Quand je vois Auteuil à la télévision, j’ai l’impression que les obstacles étaient plus gros à mon époque. Or il n’en est rien !

 

Quel lien gardez-vous avec la France, au-delà de votre passion pour le PSG ?

Je regarde toutes les grandes courses et je suis le plus grand fan d’André Fabre. Dès qu’il gagne une belle épreuve, je lui envoie un sms !