Sur la route avec Alain de Royer Dupré

Courses / 09.09.2019

Sur la route avec Alain de Royer Dupré

Alain de Royer Dupré, dans l’imaginaire collectif, c’est Chantilly, le classicisme poussé à l’extrême. On oublie parfois que l’entraîneur a aussi beaucoup voyagé… et avec succès ! Edisa s’est chargée de nous le rappeler samedi soir, en remportant la première édition des Jockey Club Oaks, disputés à Belmont Park.

Par Adeline Gombaud

Jour de Galop. – Pourquoi avoir choisi de courir les Jockey Club Oaks avec Edisa ?

Alain de Royer Dupré. - Martin Panza, le directeur de Belmont, est venu présenter cette nouvelle course à Chantilly. En association avec madame Nemone Routh, avec laquelle nous confrontons nos idées sur les choix de courses, l’idée d’envoyer un cheval à New York a germé. Puis il est devenu évident que la jument américanisée Edisa était le sujet idéal pour ce genre de courses. C’est une jument très vite sur jambes, très adaptable à ce genre de pistes. D’autre part, nous étions invités et l’allocation proposée était importante. Enfin, je trouvais que la pouliche était en pleine forme.

Vous avez aussi choisi Flavien Prat pour la monter. Pour quelles raisons ?

Christophe Soumillon ne pouvait pas la monter à 55 kilos. Pour le remplacer, je voulais un jockey connaissant parfaitement les courses américaines, mais aussi adapté au dressage des chevaux français. Flavien réunissait ces conditions.

Comment la course s’est-elle déroulée ?

Le rythme de la course n’a pas été très rapide. Elle s’est montrée un peu allante, et Flavien a donc reculé pour que la pouliche se détende. Nous avions remarqué que la piste était abîmée à l’intérieur, car il avait plu la veille. C’est pour cette raison qu’il a viré au large dans le tournant. Nous voulions vraiment qu’elle produise son effort sur la meilleure portion de la piste. Il l’a très bien montée, sans lui demander trop brutalement l’effort. Il est important, pour cette pouliche, qu’elle puisse toujours être bien équilibrée, et donc de lui donner des trajectoires les plus fluides possibles. C’est ce qu’il a fait !

Elle était aussi la seule concurrente des Oaks et du Derby à courir sans Lasix…

Je ne voyais aucune raison à la courir sous Lasix. Premièrement, cela va à l’encontre des principes du prince. Mais plus généralement, je ne suis pas certain que le Lasix améliore vraiment les chevaux, surtout dans le cas d’une pouliche saine comme Edisa. Elle n’est pas raide, ne saigne pas… Le Lasix déshydrate les chevaux. Après un long voyage, le remède peut être pire que le mal !

Le Breeders’ Cup Filly and Mare Turf est-elle à son programme ?

Sur place, j’ai parlé de cette course. C’était logique, nous étions aux États-Unis ! Mais je ne sais pas si deux voyages sont vraiment souhaitables. Il faut y réfléchir. Il y a aussi l’Opéra, ou les EP Taylor Stakes à Woodbine. C’est une course que j’ai gagnée à deux reprises, avec Khariyda et Reggane. L’hippodrome convient très bien aux chevaux européens.

Les États-Unis ont été le cadre de votre première grande victoire internationale avec Lashkari, en 1984, à Hollywood Park, lors de la première édition du Breeders’ Cup Turf.

Oui, il y a trente-cinq ans déjà ! C’était un grand moment. Nous partions un peu dans l’inconnu, puisque c’était la première édition de la Breeders’ Cup. Lashkari venait de gagner le Conseil Municipal. Le cheval était dans un moment de grâce, et je ne voyais pas trop quoi courir d’autre… L’allocation était énorme, puisque le cheval avait gagné ce jour-là, à lui tout seul, plus que tous les autres chevaux de l’écurie dans l’année ! Je me souviens qu’Yves Saint-Martin m’avait dit, dix jours avant la course, que les propriétaires d’All Along avaient choisi un jockey américain pour monter la jument. Cela a achevé de me convaincre d’y aller. Nous avions le cheval, le jockey… Je sentais que nous devions courir. Il fallait prendre le risque ! Je parle de risque, parce qu’à cette époque, ce genre de voyages restait quand même assez compliqué. Il faut être sûr de son cheval. La fantaisie n’a pas sa place dans ce type d’expédition !

Décrivez-nous Belmont…

C’est un magnifique hippodrome, avec des tribunes gigantesques, un hippodrome conçu pour que les spectateurs soient au plus près de l’action. C’est quelque chose que les Américains font très bien ! Nous avions Évry qui avait aussi été conçu de la sorte. Le directeur de Belmont est une personne remarquable. Le programme est conçu en fonction des effectifs des entraîneurs. Une personne est même chargée de contacter les entraîneurs pour aménager le programme, voire créer des courses en fonction des effectifs.

Êtes-vous conscient de votre image d’entraîneur classique, plus que de grand voyageur ?

Son Altesse l’Aga Khan a bâti sa réussite sur un élevage exceptionnel. Et pour l’élevage, ce sont les classiques qui sont prioritaires. Ce qui n’empêche pas des expériences à l’étranger. Je l’ai fait aussi avec des chevaux ne lui appartenant pas.

Parmi ces victoires, la plus exotique a sans doute été celle d’Américain dans la Melbourne Cup ?

Pour Américain, je dois dire que si son propriétaire ne m’avait pas confié que son rêve était de gagner cette course, je n’y serais pas allé ! Les contraintes de quarantaine étaient énormes. Mais je l’ai fait… Nous avons gagné et cela reste un grand souvenir.

Que vous apportent personnellement ces déplacements à l’étranger ? On imagine facilement que Chantilly ne vous réserve plus beaucoup de surprises !

Avec les chevaux, on apprend tous les jours. Mais il est vrai qu’en voyageant, on découvre d’autres façons de travailler. J’aime beaucoup aller à Hongkong, par exemple, car on arrive une semaine avant la course et on peut observer comment travaillent les entraîneurs de différentes nationalités. Il y a beaucoup d’échanges entre professionnels. C’est enrichissant.

Vous n’avez jamais gagné au Japon. Est-ce un regret ?

J’y suis allé à deux reprises. La dernière fois, c’était avec Shareta, en 2011. Elle venait de terminer deuxième de l’Arc. Danedream, la gagnante, était aussi du voyage. En quittant le Japon, j’ai déclaré que je ne reviendrais pas tant que les conditions de quarantaine ne changeraient pas. Imaginez : les chevaux étaient dans une quarantaine aux allures de club hippique, sans piste, donc sans possibilité de les entraîner. Et il fallait prendre la route deux jours avant la course pour rejoindre Tokyo. Depuis, je n’ai pas vraiment eu le cheval qu’il fallait pour être compétitif là-bas. Peut-être que si je l’avais eu, nous aurions trouvé un arrangement pour ces histoires de quarantaine.

La pression avant une course internationale est-elle différente de celle que vous ressentez préalablement à un classique ?

La pression est énorme avant un classique. Parce qu’il n’y en a qu’un par an, et que du résultat découle la sélection de l’élevage ! Il est vrai qu’un Gr1 à l’étranger, c’est différent… C’est un challenge. On se déplace pour gagner, mais la pression est moins importante.

Parlons de votre saison 2019. Siyarafina a fait naître de grands espoirs, et sa carrière de courses s’est arrêtée prématurément.

Siyarafina était une jument exceptionnelle, de celles capables de gagner plusieurs Grs1. Elle en a gagné un, avec déjà une alerte physique, puis ses problèmes l’ont rattrapée. Il n’aurait pas été respectueux d’insister avec elle. On courait le risque qu’elle se fasse vraiment mal.

Peut-on espérer revoir Vazirabad ?

Le cheval s’est blessé la semaine dernière lors d’un galop. Le prince et son entourage ont décidé de l’arrêter définitivement. Le souci au tendon qui l’avait écarté des pistes était réglé. Mais cette fois, c’est un trait de fêlure… Comme pour Siyarafina, aucun risque ne peut être pris avec un cheval qui nous a tant donné ! Nous allons lui trouver une retraite agréable, où il puisse être monté régulièrement, car un cheval comme lui s’ennuierait s’il se retrouvait du jour au lendemain dans un pré.

Il n’est un secret pour personne que vous pensez vous éloigner de la compétition. Qu’en est-il ?

Je peux vous dire que je serai encore là l’an prochain ! Mais aussi que ce sera ma dernière année. J’ai eu l’honneur que le prince m’accorde sa confiance pendant toutes ces années. J’en suis extrêmement reconnaissant. J’ai eu la chance d’entraîner énormément de très bons chevaux, et de pouvoir compter pendant de nombreuses années sur l’aide d’un assistant de grande valeur, Pierre Groualle. Pierre est un vrai homme de cheval. Ayant moi-même été formé pour l’élevage, je sais aussi l’importance, pas assez souvent soulignée, du travail journalier qui est effectué dans les haras. Ce travail est prédominant dans la future carrière des pur-sang.

Les Grs1 d’Alain de Royer Dupré à l’étranger

Alain de Royer Dupré a remporté 92 Grs1 au cours de sa carrière. Voici la liste de ceux qu’il a enlevés en dehors de nos frontières.

Angleterre

Champion Stakes : Pride (2006)

St. James's Palace Stakes : Sendawar (1999)

Falmouth Stakes : Giofra (2012)

Yorkshire Oaks : Shareta (2012)

Irlande

Irish Oaks : Shawanda (2005), Chicquita (2013)

Allemagne

Bayerisches Zuchtrennen : Kartajana (1991)

Preis von Europa : Sumayr (1985)

Australie

Melbourne Cup : Américain (2010)

Hongkong

Hong Kong Cup : Pride (2006)

Hong Kong Vase : Daryakana (2009)

Italie

Derby italien : Houmayoun (1990)

Grand Prix de Milan : Dark Moondancer (1999), Shamdala (2006)

États-Unis

Breeders' Cup Turf : Lashkari (1984)

Secretariat Stakes : Bayrir (2012)

Canada

E.P. Taylor Stakes : Khariyda (1987), Reggane (2010)

Émirats Arabes Unis

Dubai Sheema Classic : Dolniya (2015)