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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Jacques Cyprès : « Nous voulons mettre du bon sens dans le galop »

Courses / 17.10.2019

Jacques Cyprès : « Nous voulons mettre du bon sens dans le galop »

Membre du Comité de France Galop et du Conseil de l’obstacle, Jacques Cyprès est éleveur et propriétaire depuis 1980. À l’approche de l’échéance électorale, c’est en tant que tête de liste au collège des éleveurs pour Alliance Galop qu’il a répondu à nos questions.

Jour de Galop. - Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à entrer dans la campagne ?

Jacques Cyprès. - Les attaques contre le 2/3-1/3 devenaient toujours plus virulentes, notamment au Conseil d’administration de France Galop, au plus haut niveau de décision. C’est inacceptable pour toute une population active du galop français. À présent, comme par enchantement, tout le monde met la main sur le cœur pour protéger l’obstacle et le 2/3-1/3, mais notre expérience des mois précédant la campagne nous a convaincus qu’il était temps de mettre les pieds dans le plat. Nous avons estimé, à l’Association AQPS, que nous devions assumer nous-mêmes notre destin pour que cette répartition devienne un réel enjeu. Au fil des années, nous avons mené des actions décisives pour la promotion de l’AQPS et des courses d’obstacle en général. Il ne faut jamais oublier que c’est la vocation première des AQPS. Nous n’avons attendu personne pour nous organiser et pour améliorer la situation de l’obstacle, organiser nos concours, aller chercher des investisseurs en Angleterre et en Irlande, avec les simples moyens à notre disposition. C’est grâce à une proposition de l’association AQPS que des courses black types d’obstacle ont pu être ajoutées au programme français. Nous avons un devoir envers tous ceux qui vivent avec nous l’aventure des courses d’obstacle, et envers ceux qui prendront les rênes de notre discipline demain : celui de transmettre un héritage sain et net.

Vous ne pouvez pas nier que l’obstacle aujourd’hui génère moins d’enjeux que le plat…

Lorsque cela se vérifie, comme dimanche dernier à Auteuil, pour les préparatoires aux 48 heures de l’obstacle, c’est souvent dû à un déficit de partants. Ce week-end-là, il y avait 43 courses d’obstacle au programme dans le pays, sur dix sites différents. La veille, le samedi, aucune. Le dimanche précédent, celui de l’Arc, 25. Le samedi d’après, huit à Auteuil et 20 le dimanche… Comment voulez-vous que ça se passe bien ? D’autre part, cette réunion préparatoire est à trois semaines du week-end de l’obstacle, et l’entourage de plusieurs bons chevaux trouve aujourd’hui que c’est un délai trop court. Tout le monde doit travailler pour que l’obstacle marche mieux. Des programmations comme celles de ces trois derniers week-ends nous mettent en porte-à-faux.

Concrètement, que proposez-vous pour améliorer cette situation ?

Alliance Galop milite pour un vrai programme à l’échelle nationale. Nous avons déjà réussi à améliorer le nombre de partants par course, nous avons fait de nombreux efforts et accepté de nombreux sacrifices au nom de la sacrosainte optimisation des enjeux. Mais cela ne suffit jamais. Les gains moyens par cheval courant en obstacle restent très inférieurs à ceux d’un cheval de plat : de l’ordre de 16.000 € contre 18.000 €. Ce n’est pas ce qui nous agace. Cela s’explique. On ne peut pas tout lisser, ni tout comparer, juste pour obtenir un résultat qui nous arrange sur le papier.

Mais je n’aime pas les pirouettes. Je sais compter et je crois ce que je vois. Alors qu’on cesse de remettre en cause notre modèle alors qu’il fonctionne, et je dirais même qu’il est, par de nombreux côtés, exemplaire. Nous avons voulu alerter France Galop, le président Rothschild et son équipe sur ce point dans un récent édito publié dans vos colonnes et sur notre site. La question que nous posons est la suivante : quelle est la mission de France Galop ? Qui peut répondre à cela aujourd’hui ? N’est-ce pas de promouvoir les courses de galop ? N’est-ce pas de promouvoir, en particulier, notre élevage ? Notre élevage marche, nos courses forment les meilleurs sauteurs d’Europe, et c’est tout ce qui doit compter. À Alliance Galop, nous voulons mettre notre bon sens au service de l’avenir du galop dans son ensemble.

Quels sont les atouts d'Alliance Galop ? Le fait que vous pensiez aussi au plat ?

Je crois, oui. Ce que nous apportons, c’est une expérience, une réussite, une méthode. Nous nous prenons en main, et nous nous battons pour atteindre nos objectifs. Nous aimons notre indépendance, mais nous savons qu’il faut la gagner. Regardez nos candidats : ils ont en commun d’avoir pris leurs responsabilités, d’avoir investi, et de représenter toutes les facettes de l’obstacle. Nous ne nous sommes pas contentés de remplir nos juments de base avec les étalons du coin, de gérer notre petit truc à la campagne. Nous avons tenté des expériences, et quand les Haras nationaux sont partis, nous nous sommes rassemblés, nous avons repris l’étalonnage à notre compte alors que ce n’était pas notre métier, en gardant l’esprit de "l’étalonnage public", celui de rester abordable pour les éleveurs. Nous sommes allés chercher nous-mêmes nos étalons. C’est vrai dans le Centre-Est, c’est vrai dans l’Est, dans l’Ouest et dans le Sud-Ouest. Avant cela, nous étions allés, seuls, chercher les investisseurs anglais et irlandais chez eux. Pendant des années, ensuite, nous avons été très actifs avec le F.R.B.C., autour de nos concours AQPS. Énormément de propriétaires étrangers ayant maintenant des chevaux d’obstacle à l’entraînement en France, des pur-sang comme des AQPS, sont issus de ces rencontres et de ces efforts qui profitent maintenant à tout le système. De même, quand nous communiquons sur le "French Chaser" avec l’envoi de publications en anglais, cela profite à tous les "FR". Ce que nous avons fait pour nous améliorer a profité au plus grand monde et créé des vocations d’éleveurs dans nos campagnes, magnifique diversification pour notre agriculture. Nous avons tous progressé, y compris les entraîneurs qui mettent nos chevaux au point avec nous. Nous nous sommes associés avec des propriétaires et des éleveurs sans sol, et c’est ensemble que nous tirons aujourd’hui les bénéfices de nos investissements. Et qu’on ne dise pas que ce n’est pas dans l’intérêt général, la preuve est là. Tout le monde y gagne. Nous sommes créatifs, parfois bagarreurs, mais au final, quand il le faut, nous savons nous réunir et cela a créé une formidable dynamique.

Et cette dynamique ne tient qu’avec le 2/3-1/3 ?

Oui, parce que cette répartition, qui fixe notre périmètre et nos capacités à investir, permet une certaine stabilité. Nous demandons donc une révision des statuts pour qu’y figurent les 2/3-1/3. Fin du débat, et chacun s’organise. Le galop serait bien inspiré de faire également inscrire le 50-50 avec le trot. Quand les chèques tombent à l’heure, tout le monde est content, mais si les ressources diminuent, croyez-vous que l’on continuera spontanément à partager en frères ? Pas sûr… Le galop a de gros avantages vis-à-vis du trot : il exporte des chevaux et des courses. Le niveau de nos meilleures épreuves est apprécié dans le monde entier, comme en témoignent les paris enregistrés sur l’Arc au Japon et à Hongkong. Ces revenus-là sont considérables, et France Galop a raison de travailler sur ce sujet. Le monde change et nous sommes soumis à une rude concurrence des courses anglaises et irlandaises.

Le discours d’Édouard de Rothschild devant le Comité du 14 octobre vous a-t-il rassuré ?

En partie, oui. Il semblerait qu’à présent, l’obstacle soit au cœur de la campagne et c’est ce que nous voulions (rires). C’est déjà une victoire, en somme ! Le fait que la prime aux éleveurs pour les chevaux d’âge puisse être discutée à nouveau est également intéressant, mais nous ne voudrions pas que le référendum soit orienté de façon à lisser les taux et éliminer la notion de conçus-non conçus qui favorise aujourd’hui l’étalonnage français. Pour le PMU, je note l’ampleur des économies réalisées par l’équipe actuelle, et comme je ne crois que ce que je vois, j’attends avec impatience le budget réel dont nous disposerons en 2020. Toutefois, les premiers indices semblent corrects. À suivre. Je note aussi que Cyril Linette a décidé de soutenir le week-end de l’obstacle avec une tirelire. Il dit que ce n’était pas prévu initialement, et je me réjouis donc que notre message d’alerte publié quelques jours plus tôt ait pu être utile et c’est très bien. Notre objectif n’est pas de critiquer mais d’avancer. Pour autant, nous restons sur nos gardes. Une hirondelle ne fait pas le printemps ! Nous savons que le président soutient l’obstacle, mais nous lui demandons qu’il soit plus ferme vis-à-vis des tactiques d’affaiblissement et qu’il y ait une véritable stratégie à long terme. Je suis convaincu qu’il peut nous entendre. Nous sommes surtout des agriculteurs, et nous ne sommes pas liés par les promesses faites à d’autres. Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour nous satisfaire de quelques mots. Seul le concret nous intéresse. Au PMU comme dans le discours du président de France Galop, je suis un peu resté sur ma faim sur la relance, qui est cruciale. Je parle ici surtout de la relance des enjeux. Sur ce plan, on n’a rien vu de concret. J’attends. Comment va-t-on reconquérir un public ?

Vous avez quelques idées à ce sujet ?

Pas besoin de beaucoup réfléchir quand on est, comme tous les candidats d’Alliance Galop, aussi attaché à l’obstacle : les régions ! L’obstacle et les régions sont indissociables l’un de l’autre. Les meetings d’obstacle, voire mixtes, sont les plus populaires du pays. C’est à travers ces fêtes que nous recrutons traditionnellement nos futurs propriétaires, nos futurs associés, nos futurs éleveurs et, bien sûr, nos futurs parieurs ! Ce sont des vitrines formidables pour les courses et elles doivent être valorisées. Or il faut reconnaître qu’entre l’hyper-concentration des courses de sélection à Auteuil et Compiègne, le "tout handicap" qui pousse les chevaux vers les Quintés+ parisiens, les aléas de la programmation premium et les luttes régionales entre hippodromes voisins, on a tout fait pour déstabiliser ces grands rendez-vous. Or ils sont encore là ! Et comment ! C’est un symbole formidable de notre vitalité, de la vitalité de l’obstacle. C’est aussi le cadre idéal pour rapprocher nos acteurs et nos chevaux du public. Le cheval est notre meilleur allié pour nous présenter à la société d’aujourd’hui. Il faut tout faire pour montrer la proximité que l’obstacle crée entre les chevaux et les hommes. C’est en province que cela est le plus manifeste. Nous sommes pour un programme national, et pour une animation régionale. Paris ne sait pas tout faire, mais une centralisation bien pensée peut faciliter la vie des régions. C’est aussi sur ces hippodromes que s’exprime le plus naturellement l’amitié entre le trot et le galop. En bref, sur ce sujet aussi, il faut penser sur le long terme, et non à l’aune des seuls revenus immédiats, surtout si c’est pour les reverser immédiatement en allocations sans se demander pourquoi faire !

Sur quoi votre programme se base-t-il ?

Il tient en trois mots : l’obstacle, les régions et la France. J’ai déjà expliqué pourquoi les deux premiers nous étaient si précieux. Ce qui m’amène à notre troisième axe, l’intérêt général du pays. Notre élevage est français, comme la plupart de ses acteurs. Les courses d’obstacle françaises sont disputées à 96 % par des chevaux élevés et entraînés en France. Nous attirons des investissements étrangers mais les allocations profitent presque toutes à des acteurs français. Notre savoir-faire n’est pas délocalisable. Nous sommes dans l’exploitation durable. Nous avons besoin de place, de temps, d’expertise, nos chevaux sont tous des individus qui nécessitent souvent d’être dressés avant d’être exportés, car ils sont souvent d’abord entraînés en France. Nous devons garder nos juments pour conserver notre génétique, et elles courent donc en France. La filière pour les femelles va beaucoup se développer, j’en suis convaincu, car nous devenons toujours plus nombreux à élever. C’est très sain. D’une façon générale, l’élevage est la meilleure façon de valoriser notre activité, les courses. Elles ont été créées par des éleveurs-propriétaires, et nous pensons que la clé de notre avenir est dans ces origines.

Quels sont les points essentiels que vous avez retenus de vos visites provinciales ?

Il me semble que nous rassemblons beaucoup de monde en nous positionnant sur l’obstacle, y compris des personnes qui sont plutôt impliquées dans les courses et l’élevage de plat, parce qu’au bout du compte, ils font le même métier que nous, avec les mêmes besoins et les mêmes indicateurs. Il me semble que le trot est en ébullition, que la culture des courses ne cesse de reculer, que l’agriculture est attaquée par des publics que nous découvrons. C’est un peu notre style de vie, notre culture qui semblent menacés aujourd’hui. Nous ne voulons pas ignorer tout cela et rester centrés sur nous-mêmes. Nous voulons nous battre, parce que c’est ce que nous faisons le mieux. Ce qui est bon pour moi est bon pour mon prochain, et ce qui est bon pour mon prochain est bon pour nous tous. Certains d’entre nous travaillent depuis longtemps dans les instances techniques. À présent, il faut que nous accédions au niveau supérieur. Le galop français a besoin d’un plan et d’une équipe forte pour le faire aboutir.