Andreas Jacobs, triple lauréat de l’Arc 2019

Magazine / 08.10.2019

Andreas Jacobs, triple lauréat de l’Arc 2019

Il est le coéleveur et le copropriétaire de Waldgeist, en association avec Dietrich von Boetticher. Mais Andreas Jacobs et sa famille sont aussi liés au deuxième et au quatrième de l’Arc 2019. La plus belle page de six décennies d’élevage familial a été écrite ce dimanche. Il nous explique comment.

Par Adrien Cugnasse

C’est au début des années 1960, que Walther J. Jacobs a fondé le Gestüt Fährhof. Parmi les meilleurs sujets issus de cet élevage, il faut citer Acatenango (Surumu). Trois fois cheval de l’année en Allemagne, puis quatre fois tête de liste des pères de gagnants, il s’était classé septième de l’Arc de Dancing Brave (Lyphard). Deux ans auparavant, Abary (Roi Dagobert) terminait à distance de Sagace (Luthier). Archi-dominateurs en Allemagne – 30 fois tête de liste en tant qu’éleveurs ou en tant que propriétaires – les Jacobs ne parvenaient pourtant pas à transformer l’essai le premier dimanche d’octobre à Paris…

Quatre succès depuis 2011. Andreas Jacobs, petit-fils du fondateur, a pris les rênes du Gestüt Fährhof au milieu des années 1990. Lomitas (Niniski), peut-être le plus célèbre des élèves du haras, fut sacré cheval de l’année en 1991. S’il n’a pu courir l’Arc, il a tout de même donné l’inoubliable Danedream, née au Gestüt Brümmerhof lorsque son père officiait à Fährhof. C’est Klaus J. Jacobs, le père d’Andreas Jacobs, qui a fait entrer Newsells Park Stud dans le giron familial. Et c’est dans ce haras anglais qu’est stationné Nathaniel (Galileo), le père de la double lauréate d’Arc Enable. C’est aussi là qu’ont vu le jour Waldgeist (Galileo) et Japan (Galileo), respectivement premier et quatrième dimanche dernier. Andreas Jacobs et sa famille, en tant qu’éleveurs, propriétaires ou étalonniers, sont donc liés à trois des quatre premiers de l’édition 2019 (Waldgeist, Enable et Japan) mais aussi à quatre victoires depuis 2011 (Waldgeist, Enable, deux fois, et Danedream).

Il en rêve depuis l’enfance. Gagner un Derby, qu’il soit anglais, allemand ou français, c’est un moment exceptionnel. Le père et le grand-père d’Andreas Jacobs ont d’ailleurs remporté le classique de Hambourg à quatre reprises (Lavirco, Acatenango, Lagunas et Surumu). Mais l’Arc, c’est encore autre chose, car il faut être capable de battre les meilleurs chevaux de 2.400m d’au moins trois générations internationales. Et cette page de l’odyssée hippique des Jacobs, c’est Andreas qui l’a écrite. Dimanche, en remontant vers le paddock au milieu de la foule de photographes, il nous a d’ailleurs confié : « C’est aussi beau que le jour de mon mariage. » Vingt-quatre heures plus tard, l’euphorie n’est pas retombée : « Je n’arrive toujours pas à y croire. Avant la course, quiconque aurait pensé qu’il avait un cheval capable de battre Enable aurait été considéré comme fou. Et cela rend la victoire encore plus incroyable. Qui aurait pu croire que nous serions liés au premier, au deuxième et au quatrième d’une telle course ? J’en reste bouche bée. Tout a été dit sur Enable. Elle reste le meilleur cheval au monde, même après sa défaite de dimanche. Je suis très fier de Nathaniel. Il fut un remarquable cheval de course et il a transmis classe et charisme à sa fille. Nous avions vendu Japan très cher lorsqu’il était yearling [1,3 million de guinées, ndlr] et il est toujours important qu’un tel cheval confirme en piste. Il termine proche de Sottsass (Siyouni), le meilleur 3ans d’Europe et c’est une autre source de satisfaction. Depuis que je suis enfant, le Prix de l’Arc de Triomphe est la course qui me fait le plus rêver. »

La grande souche de Waldrun. Andreas Jacobs fait partie des investisseurs qui se battent pour donner un avenir aux courses germaniques et il nous a confié : « Le fait que Waldgeist soit issu d’une souche allemande nous rend doublement fiers. » Son élève est un descendant de Waldrun (Alchimist), jument de base du Gestüt Ravensberg et aïeule de trois lauréats du Derby allemand : Waldpark (victoire en 2015), qui fait la monte au haras d’Annebault, Waidwerk (1965) et Wilderer (1958). Andreas Jacobs se souvient : « Mon père a acheté une yearling de cette souche : Waldmark (Mark of Esteem). Elle est la deuxième mère de Waldgeist. Elle nous a donné le lauréat classique Masked Marvel (St Leger, Gr1), qui avait couru l’Arc. Il fait désormais la monte en France [au haras de la Tuilerie, ndlr]. Nous avons conservé un certain nombre de femelles de cette souche, à Fährhof et Newsells, dont Waldlerche (Monsun), la mère de Waldgeist, et sa sœur Waldlied (New Approach), qui est entrée au haras après avoir remporté le Prix de Malleret (Gr2). La propre sœur de Waldgeist est yearling. Nous l’avons élevée, comme son frère, en partenariat avec le Gestüt Ammerland et Coolmore. Nous n’allons pas la vendre. Le partenariat avec Dietrich von Boetticher concerne uniquement la descendance de Waldlerche. Mais, comme toujours dans pareille situation, au bout de quelques années, cela représente une bonne dizaine de chevaux ! Environ 90 % de notre production passe en vente et nous conservons surtout des femelles qui sont destinées à revenir au haras. »

Tenue sur tenue. Waldlerche avait remporté le Prix Pénélope (Gr3). Le croisement avec Galileo (Sadler’s Wells) est donc de type « tenue sur tenue », pas forcément ce qu’il y a de plus commercial. Andreas Jacobs précise : « Comme beaucoup d’éleveurs allemands, Dietrich von Boetticher et moi-même accordons de la valeur à la tenue. C’est un critère à prendre en compte pour élever des chevaux de qualité. Avec Galileo, nous voulions surtout le meilleur et c’est plus le fait qu’il soit un reproducteur exceptionnel qu’un étalon apportant de la tenue qui nous a décidés à faire ce croisement. L’idée était de produire un cheval de 2.400m. » En 24 sorties, Waldgeist n’a jamais terminé plus loin que cinquième et il est monté 15 fois sur le podium. Son éleveur détaille : « Une telle régularité, c’est impressionnant. Sa capacité à se sortir du terrain souple lui vient probablement de son père de mère Monsun (Königsstuhl). Il a prouvé qu’il était aussi capable de gagner au niveau Gr1 en bon terrain. Cette capacité d’adaptation force le respect. Le cheval est bien rentré de sa course de dimanche. Il va falloir que nous prenions le temps, avec Dietrich von Boetticher et André Fabre, de réfléchir à son avenir. Mais il est trop tôt pour dire qu’il ne restera pas à l’entraînement l’année prochaine. »

Tenir n’est pas un crime ! Andreas Jacobs a évoqué l’importance de la tenue lors de la conférence de presse et ce lundi il a détaillé : « En Allemagne, nous n’avons aucun Gr1 sur moins de 2.000m. La faiblesse des ratings de nos Groupes sur 1.600m et moins atteste de l’orientation de notre élevage. La demande pour des chevaux qui tiennent est très importante sur le plan international. Et j’ai l’impression que nous assistons aux prémices d’un regain d’intérêt pour la tenue dans les élevages européens. C’est une très bonne nouvelle pour l’Allemagne. Avec un catalogue resserré et plus d’acheteurs internationaux, la vente de Baden-Baden s’est d’ailleurs bien passée cette année. Elle propose des yearlings de qualité à des prix raisonnables. » Dans un contexte de montée en puissance des militants de la cause animale, la brièveté de la carrière de certains chevaux formatés pour la précocité pose un problème d’image. À l’inverse, les sujets de tenue s’exportent bien et ils se reconvertissent mieux, notamment vers l’obstacle. Leur élite constitue une belle publicité pour notre sport et Andreas Jacobs poursuit : « Le fait que certains chevaux de tenue, comme Enable, restent longtemps à l’entraînement est important pour les courses et leur image. C’est une catégorie avec laquelle il faut bien sûr faire preuve d’une certaine patience et il faut saluer le travail d’André Fabre, qui a continuellement fait progresser Waldgeist ces trois dernières saisons. Ce n’est pas forcément ce que recherchent les acheteurs de yearlings, qui attendent un retour rapide sur investissement. C’est une catégorie où les éleveurs propriétaires sont donc fortement représentés. Heureusement, le rêve de gagner un Derby est suffisamment fort pour un certain nombre d’acquéreurs. Et il est important que le marché puisse satisfaire toutes les orientations. »

Des opportunités. Même si ces deux qualités sont importantes du point de vue de la sélection, la France ne favorise pas franchement la vitesse ni la précocité. Au total, 88 % de notre programme s’adresse aux 3ans ou à leurs aînés. Et près de 50 % des Groupes français se courent sur 2.000m et plus. C’est aussi le cas d’un nombre important de grandes courses à travers le monde. Sur le marché des chevaux à l’entraînement, ceux qui ne tiennent pas le mile sont difficiles à commercialiser et ce n’est pas un hasard si les deux prix les plus élevés de la vente de l’Arc 2019 ont été réalisés par Cartiem (Prix Pénélope, Gr3, 2.100m) et Flop Shot (troisième des Prix Guillaume d’Ornano et Eugène Adam, Grs2, 2.000m). Le cas de Django Freeman (Campanologist) est pourtant représentatif des difficultés que les yearlings avec de la tenue peuvent rencontrer s’ils n’appartiennent pas au haut du panier. Issu d’une propre sœur de Durban Thunder (Grosser Dallmayr-Preis - Bayerisches Zuchtrennen, Gr1), cet élève de Gestüt Fährhof a été vendu 4.000 € en décembre 2016. Placé de Groupe à 2ans, il s’est révélé cette année en se classant notamment deuxième du Derby allemand (Gr1). Depuis qu’il a été exporté, son nouvel entourage nourrit de grandes ambitions avec lui et Andreas Jacobs explique : « Il est actuellement au repos, mais je pense qu’il a les moyens de devenir très performant en Australie. Trois des six dernières éditions de la Melbourne Cup ont été remportées par des produits de Monsun. Les chevaux allemands à l’entraînement ont donc la cote. »

L’Europe des courses. L’Allemagne a bien du mal à renouveler son parc après la mort de Monsun. Depuis 2008, six mâles ont décroché le titre de cheval de l’année et cinq font la monte à l’étranger : Dschingis Secret (haras de Saint Arnoult), Iquitos (Gestüt Ammerland), Sea the Moon (Lanwades Stud), Novellist (Shadai Stallion Station), Scalo (haras de Gelos) et It’s Gino (haras de Rosières-aux-Salines). Mais il n’y a pas que les étalons qui passent la frontière. Andreas Jacobs détaille : « La population de pur-sang dans notre pays est désormais très réduite [880 poulinières, contre 8.900 en France, ndlr]. Lancer et faire travailler un étalon devient très difficile. Le fait que beaucoup de sujets viennent courir en France, un pays aux allocations attractives, affaiblit la filière allemande, qui est dans un cercle vicieux de rétrécissement de son activité. Notre activité doit s’organiser à l’échelle européenne. La France tire déjà profit de cela en attirant des chevaux d’élevage et des partants. » Sur le ring de Deauville, les chevaux allemands tirent souvent leur épingle du jeu et Andreas Jacobs poursuit : « Dans le cadre d’une réduction d’effectif, le Gestüt Fährhof va présenter une vingtaine de juments en décembre chez Arqana. Notre objectif est de revenir au nombre de chevaux optimal sur le haras, comparable à celui des années 1970 à 1990, tout en nous concentrant sur nos lignées historiques. En outre, réduisant actuellement le nombre d’étalons stationnés chez nous, nous avons besoin d’une quantité de juments moins importante. »