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Jour de Galop

JOUR DE GALOP

Dietrich von Boetticher, itinéraire d’un éleveur d’exception

Élevage / 09.10.2019

Dietrich von Boetticher, itinéraire d’un éleveur d’exception

L’homme de Gestüt Ammerland est le coéleveur et le copropriétaire de Waldgeist avec la famille Jacobs. Depuis 2005, il est le seul éleveur d’Europe continentale à avoir sorti deux gagnants d’Arc. Deux jours après le sacre de Waldgeist, il s’est confié à Jour de Galop.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. - En 2011, nous vous posions la question suivante : « Avez-vous encore des rêves, sportivement parlant ? » Votre réponse était : « Gagner l’Arc sous mes couleurs. » Cet objectif est à présent atteint. Que rêvez-vous de gagner à présent ?

Dietrich von Boetticher. - J’avais effectivement vendu mon élève Hurricane Run (Montjeu), lequel s’est imposé sous d’autres couleurs que les miennes dans le Prix de l’Arc de Triomphe en 2005 [celles de Michael Tabor, ndlr]. Ce premier succès m’avait déjà apporté une grande satisfaction. Mais la victoire de Waldgeist, avec notre casaque, c’est encore tout autre chose. Surtout qu’après celle d’Hurricane Run, il aurait été totalement ridicule de pouvoir imaginer que j’allais remporter cette course une deuxième fois dans ma vie. Malgré tout et même si cela paraît improbable, j’aimerais gagner encore une fois le Prix de l’Arc de Triomphe.

En l’espace de quelques décennies, vous avez élevé et fait courir des sujets d’exception comme Hurricane Run, Borgia, Lope de Vega, Waldgeist... Lequel vous a procuré les émotions les plus intenses ?

Je dirais Borgia (Acantenango). Avoir une pouliche capable de battre les mâles dans le Derby allemand, c’est un sentiment incroyable. Elle m’a offert un succès auquel je n’osais même pas rêver [seulement deux femelles ont réalisé cet exploit depuis 1945, ndlr]. Avant sa victoire, j’avais déjà gagné le Derby allemand. C’était avec Luigi (Home Guard) en 1988.

Comment est née votre passion pour le cheval ?

Quand j’étais enfant, grâce à mes économies, je m’étais financé des cours d’équitation. Jusqu’à devenir un cavalier correct. Mais nous vivions à la campagne, où nous étions des réfugiés [arrivés de Lettonie après la guerre, ndlr]. Il était difficile de trouver un bon cheval pour progresser. Je tombais souvent et mon professeur, un ancien militaire, me criait dessus. J’avais du sable sur la figure et mêmes quelques larmes dans les yeux ! Mais ce fut une bonne leçon et j’ai appris à me remonter en selle. J’aimais vraiment monter à cheval. J’ai d’ailleurs pratiqué la compétition, en dressage et en concours hippique. Actuellement, nous avons d’ailleurs des chevaux de sport à côté de nos pur-sang. Ils sont confiés à des cavaliers professionnels et nous avons obtenu de bons résultats, en dressage notamment. Gagner une bonne épreuve de concours hippique, c’est la même émotion que voir son cheval remporter une course.

Dans quel contexte êtes-vous devenu propriétaire ?

À la fin des années 1980, j’avais commencé à m’intéresser aux courses. Pris par des obligations professionnelles, j’étais en déplacement et je n’avais pas pu me rendre à la vente de Baden-Baden en 1986. Je me souviens encore avoir parcouru le catalogue dans ma chambre d’hôtel. Depuis mon lit, j’ai appelé un éleveur pour essayer de lui acheter Tina’s Queen (Surumu), une yearling qu’il n’avait pas réussi à vendre. Il m’a suggéré de venir la voir. J’ai donc loué une voiture et j’y suis allé. Après avoir vu la pouliche, je l’ai achetée. Il m’a aussi proposé de regarder un autre yearling qu’il n’avait pas réussi à vendre. Nous sommes allés jusqu’à un paddock, où j’ai vu Luigi galoper dans l’herbe. Il était exceptionnellement grand pour son âge. C’était un splendide bai foncé. À cette époque, je montais en dressage et je me suis dit qu’il serait parfait pour cette discipline. Je l’ai donc acheté dans cet objectif. Mais, pour ne pas le laisser oisif, je l’ai envoyé à l’entraînement. Son entraîneur, Uwe Ostmann, m’a rapidement dit que j’avais un très bon poulain. Ce qui s’est révélé vrai car il a gagné le Derby allemand ! Ce fut une bonne entrée en matière dans le monde des courses. Les gains de ce cheval ont été réinvestis dans de bonnes pouliches. 

Comment passe-t-on de propriétaire à éleveur ?

À Hambourg, Alte Zeit (Surumu) était la favorite du classique, où elle a finalement été battue d’un nez par Luigi. C’était une très bonne pouliche, qui avait notamment remporté les Guinées et le Diane allemand. Dans cette dernière épreuve, elle battait Britannia (Tarim), qui était probablement la meilleure des deux. Ayant acquis Britannia et Alte Zeit, je me suis retrouvé dans la situation d’être le propriétaire du lauréat du Derby et des deux meilleures pouliches de leur génération. Dès lors, je n’avais plus le choix, il fallait aller de l’avant. Britannia nous a donné deux classiques, Borgia et son frère Boréal (Coronation Cup et Derby allemand, Grs1). Alte Zeit a connu une carrière de poulinière moins fructueuse. Luigi a fait la monte chez nous. Mais le Gestüt Ammerland était encore une jeune structure, peu connue, et il n’a pas beaucoup sailli. Il a néanmoins donné de bons chevaux de sports équestres.

Que représente pour vous la réussite de Lope de Vega au haras ?

Cela me rend extrêmement heureux. Il fut dans un premier temps un cheval de course extraordinaire, avec une capacité d’accélération explosive. À vous couper le souffle. Sa victoire dans le Prix du Jockey Club est tout simplement inoubliable. Avoir un tel cheval, c’est un rêve devenu réalité. Aujourd’hui, il a plus que prouvé qu’il était aussi doué dans sa deuxième carrière. À présent, il attire des juments de première classe. La réussite de sa production est vraiment remarquable. Et je suis très heureux d’avoir trouvé en Ballylinch Stud un partenaire merveilleux. John O’Connor réalise un travail irréprochable. Sa mère, Lady Vettori (Vettori), était très bonne. Elle avait gagné le Prix du Calvados (Gr3) et elle s’était classée troisième du Prix Marcel Boussac (Gr1). Au haras, elle a vraiment confirmé nos attentes et nous avons la chance d’avoir plusieurs poulinières de grande qualité. Ma plus grande crainte, c’est justement qu’un jour la chance ne soit plus de notre côté ! Pour l’instant ce n’est pas le cas… 

Lady Vettori a surtout été une très bonne 2ans en France. Lors de son achat, étiez-vous à la recherche de la mère d’un futur classique allemand ou nourrissiez-vous des ambitions plus européennes ?

L’Allemagne est un formidable pays pour vivre, travailler et élever des chevaux. Je soutiens la filière locale, je suis d’ailleurs le président de l’hippodrome de Munich, où j’ai des chevaux à l’entraînement, ainsi qu’à Cologne. Mais la compétition hippique ici n’est pas d’un niveau comparable à celle que l’on trouve en France, en Irlande ou en Angleterre. Si vous voulez être compétitif au niveau européen, vous n’avez d’autre choix que d’envoyer des chevaux à l’entraînement à l’étranger. Et nous élevons dans cette optique.

Grey Lilas avait un caractère fort. Waldlerche était une pouliche avec un comportement très particulier. Est-ce Galileo qui a amélioré le caractère dans les croisements qui ont donné Grey Lilas et Waldgeist ?

Oui, absolument. Galileo (Sadler’s Wells) est un étalon exceptionnel. C’est un pilier de l’élevage européen et vous ne pouvez pas vous passer de lui si vous avez de grandes ambitions. Coolmore a fait un travail remarquable en lui construisant un palmarès sans comparaison. D’une manière générale, je suis très impressionné par l’élevage anglais et irlandais. Ce sont des gens qui savent ce qu’ils font et qui sont très ouverts. À la période où j’ai commencé à m’intéresser à l’élevage, je me trouvais momentanément outre-Manche pour mon activité d’avocat. J’ai pris une voiture de location et, arrivé à Newmarket, je me suis garé et suis entré dans un haras. Personne ne m’a refoulé et l’employé qui m’a accueilli dans la cour m’a dit que le manager était au pub au bout de la rue. Après dix minutes de marche, je suis arrivé dans le fameux pub. J’y ai trouvé le stud manager, qui m’a raccompagné au haras, où il m’a montré tous les chevaux. J’étais un inconnu, je ne lui avais même pas expliqué mes ambitions au niveau de l’élevage. Pourtant, j’ai été formidablement bien accueilli par des personnes qui n’hésitaient pas à faire partager leur enthousiasme pour l’élevage et les courses. Et c’est cela aussi la force des Anglais et des Irlandais.

Quand vous avez croisé Waldlerche et Galileo, n’aviez-vous pas peur d’un manque de vitesse dans votre croisement ?

Non, pas du tout, car la grande qualité de Galileo, c’est justement de cumuler vitesse et tenue. Ce que nous voulons tous produire, c’est un cheval qui tient la distance et qui est capable d’accélérer pour finir. Pour tout vous dire, mon meilleur souvenir de dimanche dernier, ce n’est pas le moment où Waldgeist a franchi la ligne d’arrivée en tête. Non, c’est l’instant où, après s’être dégagé du peloton, il a pu faire exploser sa classe. Il est alors venu cueillir cette fantastique, cette incroyable pouliche qu’est Enable (Nathaniel). Pierre-Charles Boudot a décalé Waldgeist à 300m du but, pour ne pas le faire venir au milieu des chevaux. À mon sens, ce choix a été décisif. Et l’accélération qui en résulte est inoubliable.

La mère de Waldgeist est une fille de Monsun. Or ce dernier, lorsqu’il est entré au haras, était un bon cheval de course, mais pas un champion. Il a d’ailleurs commencé avec un nombre de juments assez réduit. Avez-vous été surpris par sa réussite en tant qu’étalon ?

Avec du recul, je pense pouvoir dire que j’attendais plus de Monsun (Königsstuhl), notamment du fait des qualités qu’il avait montrées durant sa carrière de compétiteur. C’est un cheval qui m’avait grandement impressionné et j’avais d’ailleurs acheté une part. Mais ce qui lui manquait, c’était le changement de vitesse. Lui-même était doté d’une tenue sans fin, il ne lâchait jamais prise, mais sans réaccélérer en fin de course. Et il a produit à son image.

Lorsque vous avez commencé l’élevage, avez-vous été inspiré par les méthodes d’autres éleveurs ?

Malheureusement, je n’ai pas eu le temps d’étudier la question de manière scientifique. Au moment où je vous parle, je suis dans mon bureau et mon activité professionnelle me demande beaucoup de temps. Les courses me procurent l’opportunité de quitter mon bureau pour aller voir mes chevaux, en Allemagne, en France ou en Angleterre.

Selon vous, la production de chevaux de tenue est-elle réservée aux éleveurs disposant d’importants moyens ?

Qui suis-je pour dire aux autres ce qu’ils doivent faire ? Mais, concernant mon propre élevage, j’aime les chevaux de tenue. Toute victoire est agréable. Mais gagner sur 1.000m m’enthousiasme moins que voir un cheval changer de vitesse sur un parcours de tenue, c’est l’une des plus belles choses qu’il m’ait été donné de voir. Et c’est vraiment ce que je veux produire en tant qu’éleveur.

En 2011, vous déclariez dans nos colonnes : « Quant à la France, grâce à votre système, c’est le meilleur pays pour être propriétaire. Et le programme pour les chevaux de 2.400m et plus est très bien fait. » Pensez-vous que c’est toujours le cas ?

Les courses françaises sont bien gérées et le programme est bien conçu, offrant des opportunités à tous les chevaux et à beaucoup d’éleveurs. Les champs de courses français sont bien entretenus. ParisLongchamp, c’est un hippodrome de rêve. Où peut-on trouver ailleurs dans le monde un champ de courses avec une telle classe, avec de si agréables proportions ? Je ne connais rien de mieux. Les Anglais ressentent la même chose quand ils y viennent. 

Waldgeist a la particularité d’avoir gagné un Gr1 à 2ans. À 3ans, il a été battu du minimum dans une bonne édition du Prix du Jockey Club. D’une régularité irréprochable, il est devenu cette année le premier cheval à battre Enable depuis plus de deux ans. C’est un prospect stallion de premier plan. Dans quel pays pourrait-il faire la monte ?

Toutes les options lui sont ouvertes, rien n’a été décidé. Mais probablement pas en Allemagne car il n’y a pas assez de juments pour lancer la carrière d’un jeune étalon.

On attribue au Derby français le fait d’être (désormais) une stallion making race. Selon-vous, est-ce une réalité ou simplement une coïncidence statistique ?

Pour pouvoir dire qu’une épreuve est une stallion making race, il faudrait pouvoir se baser sur une quantité de chevaux bien supérieure. Les statistiques ne sont valables qu’à partir d’une certaine taille d’échantillon. Malgré la réussite au haras des chevaux ayant remporté le Prix du Jockey Club sur 2.100m, il est assez artificiel d’attribuer leur succès dans leur deuxième carrière à cette victoire. Il y a tellement d’éléments qui entrent en jeu…

L’année 2019 a été marquée par les très nombreux succès anglais dans les courses françaises et allemandes. À quoi attribuez-vous cette baisse de compétitivité ?

L’Angleterre concentre une importante population de chevaux, avec une forte proportion de sujets dotés de bons pedigrees. Et les Anglais voyagent de plus en plus avec leurs bons chevaux. Par le passé, ils se concentraient beaucoup plus sur la compétition dans leur propre pays. Il n’y a pas si longtemps, on ne voyait presque jamais de chevaux britanniques dans les Groupes allemands. À présent, ils sont souvent au départ.  

Quelle est la taille de votre effectif ?

J’ai une vingtaine de chevaux à l’entraînement, en France, en Angleterre et en Allemagne. Et au total, j’ai une trentaine de poulinières.

Avec un tel effectif, gagner deux Arcs en 15 ans et 20 Grs1 en 30 ans, c’est un taux de réussite exceptionnel.

Travailler avec André Fabre et John Gosden, c’est une grande chance. Ils sont très exigeants sur la qualité des chevaux qu’ils acceptent à l’entraînement. Cela vous pousse à faire progresser votre élevage, plutôt qu’à miser sur la quantité.

Comment choisissez-vous les chevaux à vendre et ceux que vous gardez pour courir ?

J’essaye tous les ans de garder l’ensemble de la production. Et puis ma femme arrive et elle me dit que c’est trop ! Elle insiste et, finalement, je me résigne à faire ce terrible choix qui consiste à en vendre certains. J’essaye de la convaincre, mais elle est intransigeante et, avec le recul, je sais bien qu’elle a raison. Certains de mes enfants viennent aux courses, mais aucun n’élève de galopeurs. C’est peut-être mieux pour eux d’avoir des loisirs plus raisonnables !

LES 20 VICTOIRES DE GRS1 DE DIETRICH VON BOETTICHER (*)

Cheval

Course

Baltic Baroness

Qatar Prix Vermeille

Boreal

Coronation Cup

Derby allemand

Borgia

Grosser Preis von Baden

Derby allemand

Golden Lilac

Prix d’Ispahan

Prix de Diane

Poule d’Essai des Pouliches

Grey Lilas

Prix du Moulin de Longchamp

Hurricane Run

King George VI and Queen Elizabeth Diamond Stakes

Tattersalls Gold Cup

Prix de l’Arc de Triomphe

Derby d’Irlande

Lope de Vega

Prix du Jockey Club

Poule d’Essai des Poulains

Luigi

Derby allemand

Waldgeist

Qatar Prix l’Arc de Triomphe

Prix Ganay

Grand Prix de Saint-Cloud

Critérium de Saint-Cloud

(*) en tant qu’éleveur et/ou en tant que propriétaire