Pierre-Charles Boudot : « Avec Waldgeist, j’ai une relation quasiment humaine »

Courses / 07.10.2019

Pierre-Charles Boudot : « Avec Waldgeist, j’ai une relation quasiment humaine »

De retour de Compiègne, où il s’est mis en selle à sept reprises, Pierre-Charles Boudot a revécu pour nous son dimanche hors norme, le plus important de sa carrière. À 26 ans, il vient de remporter le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe.

Jour de Galop. – Comment vous sentez-vous au lendemain d’avoir remporté votre premier Arc ?

Pierre-Charles Boudot. – Très bien ! La pression est en train de retomber. Dimanche soir, j’ai eu du mal à trouver le sommeil et la nuit a donc été courte. Elle devrait être plus longue ce soir ! J’ai fêté ça calmement, en famille, avec ma sœur, ma mère, et Mickaël Seror. Cette victoire, c’est comme une délivrance…

Ce bras pointé vers le ciel au passage du poteau, c’était un signe à votre père ?

Oui, exactement. J’ai pensé à lui à ce moment-là, parce que c’est quelqu’un de très important pour moi. Il m’a transmis cette passion, cet amour pour le cheval. Il m’a soutenu quand j’ai décidé de me lancer dans ce métier. Il m’a beaucoup aidé. Si j’en suis là et que j’ai gagné cette course, c’est grâce à lui.

Votre week-end avait débuté en fanfare, avec quatre victoires dès le samedi. Dans quel état d’esprit étiez-vous avant la course ?

J’ai fait une magnifique journée samedi, et cela met en confiance, c’est certain. J’étais plutôt serein dimanche. J’avais la position du challenger qui a une bonne chance. Je n’avais pas toute la pression que Frankie Dettori devait avoir. Waldgeist n’avait jamais battu Enable, mais je savais qu’il était au top, qu’il avait été préparé au millimètre par André Fabre. Avec seulement douze partants, que des bons chevaux, et un bon numéro de corde, on aborde aussi la course plus tranquillement.

La pluie tombée en abondance n’a-t-elle pas un peu ébranlé votre confiance ?

Pas spécialement. Parce que je savais qu’à 5ans, mon cheval était meilleur que jamais. C’est vrai qu’il est sans doute plus tranchant sur une piste plus rapide, mais il est capable de s’adapter à de telles conditions.

Vous êtes allé marcher la piste, et vous y avez croisé Frankie Dettori et John Gosden. De quoi parle-t-on lors de ces moments ?

Nous nous sommes salués, mais nous n’avons évoqué ni le terrain ni la tactique de course.

Vous n’avez pas noté une certaine nervosité chez Frankie Dettori ?

J’ai écouté l’une de ses interviews à quelques jours de la course, où il expliquait qu’il ne dormirait pas beaucoup dans les jours précédant l’Arc. C’est normal, à la veille d’une si grande échéance. Mais je ne peux pas vous dire que j’ai noté une quelconque crispation sur son visage. Simplement parce que j’avais des courses à monter, et que j’étais dans ma bulle…

Racontez-nous votre course…

Le cheval est bien sorti de sa stalle. La course est partie sur un tempo très régulier. À la sortie du petit bois, Frankie a fait l’effort pour recoller aux trois chevaux qui menaient. J’ai pu me placer derrière l’un des concurrents japonais, Blast Onepiece. Dans la descente, j’accompagne mon cheval aux bras car je ne veux pas perdre des longueurs qui pourraient ensuite s’avérer précieuses. À ce moment-là de la course, je ne sais pas encore que je vais gagner. Mais je me dis qu’on va revoir les chevaux qui sont allés devant. Dans la fausse ligne droite, je sens que Blast Onepiece va craquer, et je repique à son intérieur. Mon cheval commence à venir sur son mors. J’aborde la ligne droite avec un certain gaz. C’est là que j’ai vraiment commencé à y croire. Je vois Enable, Sottsass et Japan quasiment sur la même ligne. Il y a peu de place entre ces trois chevaux et je choisis de venir en dehors, pour que mon cheval ait vraiment ses aises. Nous avons encore des longueurs à refaire, mais je sais qu’il va enrouler, qu’il a une accélération qu’il est capable de soutenir longtemps…

Sur les photos du podium, vous semblez comme absent. Était-ce le cas ?

J’ai mis beaucoup de temps à réaliser. Je pense que je ne l’ai réellement fait qu’après la victoire de One Master, dans la Forêt. Oui, sur le podium, j’ai eu des moments d’absence. J’en ai parlé avec Stéphane Pasquier qui m’a dit qu’il avait vécu la même chose avec Rail Link. Un peu comme si l’on était dépassé par ce que l’on venait de vivre…

André Fabre a déclaré que vous lui aviez dit, après Ascot, que vous alliez gagner l’Arc. Pour quelles raisons ?

C’est vrai, ce jour-là, j’ai clairement pensé que nous avions le cheval pour battre Enable. À Ascot, il avait énormément plu, mais ce n’était pas la même piste que celle de dimanche. Elle était beaucoup plus liquide. Le cheval n’avait pas vraiment pu accélérer. Sa troisième place dans les King George, il l’avait vraiment prise au courage.

Vous semblez avoir noué une relation spéciale avec ce cheval…

Oui, il y a vraiment une connexion entre nous deux. Une relation quasiment humaine ! Waldgeist est un cheval blagueur, qui montre un visage différent tous les matins. J’aime rentrer dans son jeu. Je le monte tous les matins quand je peux, même pour faire un canter. Et même au canter, avec un cheval comme ça, on a des sensations extraordinaires. C’est un vrai plaisir. J’aime me lever le matin, d’abord parce que c’est bon pour mon hygiène de vie, mais j’aime encore plus me lever le matin pour aller le monter ! Je souhaite à tout jockey d’avoir un jour une telle relation avec un cheval.

Êtes-vous conscient d’avoir privé l’une des plus grandes juments de l’histoire d’un triplé historique ? Est-ce que ce sont des choses auxquelles on pense après avoir passé le poteau en tête ?

Bien sûr, je respecte beaucoup Enable, John Gosden, le prince Abdullah et Lanfranco Dettori. Mais je sais aussi le travail qu’il a fallu pour gagner cet Arc avec Waldgeist. Depuis la conception du cheval jusqu’au jour J. Donc je pense d’abord à féliciter les éleveurs, les propriétaires, l’entraîneur, et toutes les personnes qui s’occupent au quotidien du cheval. Et puis nous avons gagné à la régulière.

Vous vivez une année incroyable, avec un Diane, une victoire à Royal Ascot, et maintenant un Arc… Pensez-vous avoir franchi un cap ? Avoir atteint votre apogée ?

On peut toujours s’améliorer, et il faut continuer de travailler pour progresser. Mais c’est vrai que j’ai vécu une année assez folle. L’Arc, c’était un rêve de gosse. J’espère que ces victoires, c’est le commencement de quelque chose d’autre. Une fois que l’on a goûté à de tels succès, on en veut toujours plus. Regardez la soif de victoires de Dettori à 48 ans !

Quels sont vos plans pour cet hiver ?

J’espère avoir des montes pour la Breeders’ Cup et les courses internationales de Hongkong. Pour le reste rien n’est établi. Pas de course à la Cravache d’or, c’est certain, car j’ai pris trop de retard sur Maxime.